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  Association des bibliothèques du Lauragais

Le Lecteur du Val - 1, rte de Pompertuzat - 31450 DEYME - Tél. 05.61.00.51.16
Nouvelles à lire : concours 2018


"Déboussolé, le coq de la girouette s'agite comme un beau diable dans les rafales de l'Autan."
ou encore :
"Tot destimborlat, lo gal de la giroleta vira e revira coma un bèl diable dins las ventadas de l'Autan"


- L'Auberge des Quatre-Vents
- Le mari de la femme à Denis
- L'èrba de Matagòt


L'Auberge des Quatre-Vents

Déboussolé, le coq de la girouette s’agite comme un beau diable dans les rafales de l’Autan. Il chante, son axe rouillé émet à chaque variation du vent un grincement modulé, plaintif, aigu, ou grave, presque joyeux parfois, dont la force croît dans les surventes et finit en lamento poignant aux pauses de l’Autan.

La jeune femme, dans son lit, l’entend bien, elle qui loge sous les toits, dans un joli deux-pièces aménagé à son goût. Elle tend l’oreille pour ne rien perdre du chant du coq, et s’amuse de ce rythme qui s’accorde à celui du gros homme qui ahane sur elle. Elle en sourit d’abord, puis, jusque là restée passive, elle bouge doucement pour accompagner les mouvements de l’homme et mieux lui faire suivre la cadence de la girouette. L’homme s’imagine qu’il émeut la donzelle dont le sourire devient rire puis fou-rire qui la secoue et fait prendre conscience de son erreur au mâle infatué de lui-même. Tout le monde perd la cadence, la femme éjecte dans un tonique éclat de rire l’homme qui se retrouve à l’extrême bord du lit ; il y perd sa dignité et l’équilibre, et chute lourdement sur le tapis. La femme croit mourir de rire alors que, furieux, décontenancé et pendant, le quinquagénaire quitte la chambre en claquant la porte.

La fille, c’est moi, Jehanne ; peu écrivent correctement mon prénom, mais cela n’est gênant que pour les documents officiels, que je dois toujours faire corriger. La prononciation est la même, et cette orthographe inhabituelle est due à mon père, universitaire original, titulaire d’une chaire de littérature à la faculté de Toulouse, féru de la poésie du XVI° siècle. Ma mère aussi était universitaire.

Moi, je suis la servante de l’Auberge des Quatre Vents, dont le propriétaire vient de se retrouver sur la descente de lit. Avec mon ascendance, je devrais être autre chose qu’une fille d’auberge dont le patron use sans vergogne, et je le serais, s’il n’y avait eu un samedi funeste.
Bachelière à seize ans ; à vingt je débutais une thèse sur la littérature du Moyen Age et je vivais toujours dans la villa familiale à Balma. Mon ami Pierre m’aimait avec distinction et discrétion.

Un samedi de juin, Pierre et moi nous allâmes au cinéma. Nous dînâmes en ville, puis, chez lui, il me fit l’amour avec distinction et discrétion. Dimanche matin, vers dix heures, il me raccompagna à Balma ; nous y trouvâmes la villa ouverte à tous les vents, et mes parents assassinés. La foudre tomba sur moi.

Ce fut l’enquête, une information judiciaire qui dura deux ans, insupportables. Seule héritière, quelques mois après l’assassinat de mes parents, je décidai de tout vendre, donnant ce que je ne pouvais vendre. Je partis m’installer à Paris, sur un coup de tête ; je louai une chambre d’hôtel au mois, puis, riche par mon malheur, six mois plus tard, j’achetai un appartement dans le cinquième arrondissement. Six mois m’avaient été suffisants pour trouver mon centre de gravité : la Sorbonne, Saint Séverin et Saint Michel, les rues de La Huchette et des Lombards. Les caves enfumées, alcoolisées et jazziques étaient devenues ma drogue. Je devins la Juliette de tous les trompettistes qui se prenaient pour Miles et la Catherine de tous les copains qui jouaient à Jules et Jim. Je vivais de mes rentes, qui me valaient de nombreux amis entre le Caveau de la Huchette, le Bœuf sur le toit, le Petit Opportun et le Blue Note. Je faisais mon marché rue Mouffetard, dormais le jour et vivais la nuit. Le notaire m’avait conseillé des placements de notaire qui ne rapportent rien à personne, mon banquier des placements de banquier qui rapportent aux banquiers et des escrocs des placements qui volatilisent le capital. J’avais su résister à toutes les sirènes et n’avais écouté que mon bon sens, qui malheureusement ne guidait pas ma vie aussi bien que mes affaires ; à la faculté, je ne travaillais d’abord pas assez, puis plus du tout.

Arriva la convocation des Assises ; j’y appris que deux pauvres hères, bien inoffensifs, avaient été pervertis par la société, que l’étalage insultant de la richesse de mes parents les avait provoqués, que la résistance physique de mon père, un athlète du Gaffiot, et le mépris glacial de ma mère étaient responsables de leur violence. N’eut été la stupide obstination de mon père à refuser l’ouverture du coffre-fort, tout se serait bien passé. L’Autan, réputé rendre fou, comme le Föhn des Alpes ou la Tramontane, le vent qui vient à travers la montagne, fut aussi cause de leur comportement : leur avocat situait bien les responsabilités. Le troisième jour, j’abandonnai cette mascarade et pris la route de Villefranche-de-Lauragais, puis Revel, sans autre but que de fuir. Sur la route, les rafales de l’Autan puissant bousculait ma petite voiture. Je découvris l’Auberge des Quatre Vents où je décidai de déjeuner. Une affichette proclamait qu’on y cherchait une serveuse ; je me proposai au patron pour un essai, malgré mon inexpérience. En une semaine je fus agréée. En un mois, j’avais loué mon appartement parisien, mis mes affaires dans trois valises, les trois valises dans ma Dauphine, et installé le tout dans le deux-pièces mis à ma disposition sous les toits de l’auberge. Secrète sur mes ressources, je me comportais en bonne servante qui sait obéir, se taire et rire quand on l’appelle Jeannette.

La clientèle de l’auberge est simple ; les jours de semaine ce sont les chauffeurs-livreurs, le samedi, quelques habitués, comme monsieur Demange, professeur de philosophie en retraite, vieux communiste pour qui les purges de Staline sont des actes de saine gestion, le dimanche, des touristes et parmi eux, les motards ! Braves garçons, un peu frustres, rieurs, ils sentent le cuir, la brillantine, le savon de Marseille et l’huile chaude, parlent haut et boivent sec. Ils vont par bandes de six ou huit, veulent une table unique et partent en se donnant des claques dans le dos, riant de leurs histoires, souvent les mêmes.

Les camionneurs furent les initiateurs de mon petit commerce personnel. Un jour, l’un d’eux, alors que je déposais devant lui son café, mit sa main dans mon creux poplité en demandant, mi-figue mi-raisin, quel bienheureux profitait de ces richesses… Je faillis lui retourner une gifle retentissante, mais, inspirée, optai pour une autre manière :
- Vous aimeriez être ce bienheureux ! Après le café, le pousse-café ! Et le pousse-café pourrait être un pousse-jeannette...Le pousse-jeannette, ça se passe dans la petite chambre au fond du couloir, à quatorze heures quand j’ai fini mon service, et ça coûte trente francs !
A quatorze heures trente, les trente francs avaient changé de poche. Les bonnes nouvelles vont vite et du mardi au vendredi, le pousse-jeannette fonctionne à raison d’un ou deux camionneurs par midi, jamais plus. Le soir jamais ; le samedi est le jour de monsieur Demange ; pour lui, pas de petite chambre au bout du couloir, il déjeune, monte à mon logement et prend son temps. Le dimanche, au printemps, viennent les motards, et dans chaque bande un malin dès l’arrivée me regarde avec insistance : celui-là est pour moi. Je le frôle de ma jupe, en me tournant, ma croupe s’appuie sur son épaule, en le servant je me penche trop et mon corsage trop échancré laisse voir mes seins trop lourds s’y promener trop libres... Au café, je lui indique la manœuvre du pousse-jeannette et trente francs passent dans ma poche. Ensuite, ils repartent en groupe en riant aux éclats et en donnant au gagnant des bourrades dans les côtes. Quant à mon patron, il considéra rapidement après le premier camionneur qu’il avait un droit irréfragable, inaliénable et gratuit à la nuit du jeudi que madame va passer chez sa mère, à Castelnaudary, revenant le vendredi matin. Marcel passe la nuit dans mon lit et sa femme au lit du notaire, car, chez sa mère, elle ne fait que dîner. Tout va donc pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles comme dirait ce bon Leibniz.

Hier, est arrivé un type de quarante-cinq ans environ, grand, beau, élégant, qui visite, choisit et loue la plus grande chambre. Il sort des billets de cinq cents francs et paye une semaine d’avance. Il déjeunera et dînera à l’hôtel, dit-il, et fâché que le restaurant soit fermé le lundi, il demande un plateau froid pour ce jour là, ce qu’on ne refuse pas à l’effigie de Jean-Baptiste. Le soir même, après le dîner, il m’appelle Jeannette, me demande de la monnaie, toujours sur un Poquelin, et me laisse un pourboire de dix francs ! Monsieur Hubert mène grand train, le sieur Hubert me plaît et, même sans pourboire, sans pousse-jeannette, sans tambour ni trompette, j’irai bien faire un tour dans la chambre sous la mienne ; il le comprend vite et en quittant la table, mezza-voce, me glisse :
- A tout à l’heure, dans ma chambre ?

Depuis trois jours, je le rejoins chaque soir, mais nous sommes jeudi et je crains la réaction de Marcel qui craint pour sa nuit. Sa femme part avec un sourire qui en dit long sur son malin plaisir. Le service fini, je file, prends une douche et pomponnée de frais...mais dans l’ombre du couloir, Marcel barre le passage ; j’avance jusqu’à lui, décidée, l’écarte d’un bras ferme. J’ai gagné, Marcel me laisse passer, le regard torve ; il me faudra compter avec sa rancœur.

Plus de chauffeur, plus de monsieur Demange, Hubert, son séjour prolongé d’une semaine, occupe tout mon temps libre ; je ne sais pas où me mène cette histoire, mais je sais que je suis heureuse. Je sais aussi que l’orage ne manquera pas d’éclater… Arrive lundi, et Hubert décide que nous allons à Toulouse où nous déjeunons, puis, Hubert m’offre une robe d’été, bleue et blanche, comme les robes que je portais, jeune fille insouciante ; j’en ai les larmes aux yeux. Nous rentrons à la nuit, demain je reprends mon service mais je partirai bientôt avec Hubert ; j’ai retrouvé ma légèreté et ma gaîté…

Mardi matin, j’entre dans la salle de restaurant et je surprends mon patron au téléphone du bar avec un air de conspirateur d’opéra. Mon entrée lui fait interrompre le dialogue d’un bref « je vous rappellerai ». il quitte la salle et j’en profite pour redemander le même numéro à l’opératrice qui me passe… la gendarmerie ! Je prétends avoir fait erreur mais j’ai le pressentiment que la conversation surprise concernait Hubert. Après mon service, je reste coite au fond du couloir et j’entends Marcel au téléphone
- C’est sûr, c’est bien lui, il est dans sa chambre, avec la serveuse. C’est le bon moment.
Je file à l’étage, j’explique la situation à Hubert qui jette ses affaires dans sa valise et prend sous le lit un attaché-case que je n’avais jamais vu et me donne la valise en me disant :
- Passe par l’escalier de secours, mets la dans la voiture, rentre dans ta chambre et n’en bouge plus !
J’obéis, mais au lieu d’aller chez moi, je reste cachée sous l’escalier et je vois arriver une première voiture de gendarmerie qui bloque la sortie des garages, j’en entends une seconde qui s’arrête devant l’auberge ; des portières claquent ; du break devant moi, sortent deux hommes armes automatiques en main qui surveillent la sortie de secours. Soudain, Hubert surgit sur le palier, il tient un revolver d’une main et l’attaché-case de l’autre. Un gendarme lui hurle de s’arrêter, Hubert lève son arme et tire, le gendarme tombe, mais l’autre lâche une rafale et Hubert bascule, l’attaché-case passe par dessus la rambarde et en arrivant au sol éclate et s’ouvre largement.

De la mallette éventrée, les mains innombrables de l’Autan arrachent les billets de cinq cents francs, les projettent en l’air, les plaquent au sol pour les reprendre et les faire voler plus haut encore, s’amusent à les éparpiller, les élèvent dans des tourbillons infernaux qui les portent en tournoyant jusqu’au toit, puis les rabattent au sol, les rassemblent dans le coin de la cour, en couvrent comme d’un linceul le corps du gendarme mort, les éparpillent à nouveau et rejouent sans fin cette danse macabre.
J’entends le coq de la girouette grincer d’un rire ironique et diabolique, éperdu dans une valse au rythme d’Autan..

Texte de Robert Michel Degrima, de Mauguio (34), 2018



Le mari de la femme à Denis

Déboussolé, le coq de la girouette s’agite comme un beau diable dans les rafales de l’autan. Les feuilles des arbres bruissent. Un volet claque dans une rue avoisinante. Denis lève la tête et regarde les nuages sombres qui s’amoncellent au-dessus du clocher. Tout cela ne lui dit rien qui vaille. Le temps est à l’orage. Il ne pourra pas voler cet après-midi.

C’est très étrange. Plus Denis y songe, plus il se dit que quelque chose ne tourne pas rond. De fait, Denis passe le plus clair de son temps à réfléchir à des choses que les autres ignorent délibérément. Cela relève de sa spécialité. De son activité professionnelle.
Denis est le spécialiste mondial du contresens et de l’euphonie du Lauragais. Il en professe les arcanes à l’Université voisine où ses collègues le surnomment « le fougueux magistère » (pour une raison que Denis n’a jamais élucidée). Ainsi, songe-t-il, un coq ne peut être déboussolé. Car s’il le pouvait, il pourrait également se « reboussoler ». Or le verbe « boussoler » n’appartient pas à la langue française. On pourrait l’inventer, bien sûr. Mais dans ce cas, que signifierait-il ?

Un coq de girouette n’est pas conçu pour indiquer le nord. Le serait-il que son axe rouillé et ses grincements l’empêcheraient de pivoter librement. Les faibles forces électromagnétiques seraient insuffisantes pour l’orienter dans la bonne direction. Et même encore, il faudrait que la tête et la queue du coq soient polarisées en sens contraire. Ce qui n’est pas le cas. Pour être tout à fait exact, il convient de dire que Denis n’a jamais pensé à vérifier ce point de détail. Les fabricants de girouette polarisent-ils les extrémités de leurs coqs ? Tout cela est fort possible, puisque ces coqs sont métalliques. Il semble tout à coup urgent à Denis d’aller vérifier tout cela sur place. Il vient peut-être de débusquer non une euphonie, mais bel et bien un contresens éventuel.

Il rentre chez lui et, parce qu’il ne demeure pas très loin, est promptement de retour, armé d’une corde de rappel, d’une burette d’huile, de quelques pitons d’escalade et de mousquetons. Il lui faut une bonne vingtaine de minutes pour atteindre le sommet de son clocher pendant qu’une petite troupe de curieux – allez savoir pourquoi – se rassemble sur la place du village.
Ce que Denis trouve au sommet du clocher est un axe affreusement rouillé. Il l’asperge de généreuses giclettes qu’il produit à l’aide de sa burette, mais ne parvient pas à réduire de façon notable les forces de frottements qui s’opposent à la rotation du gallinacé. Il s’aperçoit alors qu’il a oublié de se munir d’un aimant pour vérifier l’inversion de polarité des extrémités du volatile. Il doit redescendre de son clocher, rentrer chez lui, se frotter les pieds sur le paillasson comme sa femme lui a recommandé plusieurs fois. Croyez-le ou non, il a dans sa cuisine un réfrigérateur dont la porte est presqu’entièrement recouverte de petits aimants.
De retour au sommet du clocher il peut enfin prouver que les coqs de girouettes ne sont pas polarisés. D’ailleurs, il s’aperçoit au même moment que ladite girouette surmonte une croix de fer forgé qui indique obstinément les quatre points cardinaux. Il en déduit que l’église est fixe, qu’elle ne tourne pas sur une sorte de rotonde dont le maire, toujours espiègle, aurait pu munir la place du village, qu’il est temps de redescendre, que le temps se calme, qu’il va pouvoir enfin décoller aux commandes de son Fouga Magister. Grâce à sa femme.

S’il existe une femme parfaite sur terre c’est bien la femme à Denis. Elle a cousu les six uniformes de gendarme qui étaient nécessaires pour habiller les copains de Denis qui l’ont escorté quand il est allé chercher le Fouga. Même celui de Marie-Noëlle, la Réunionnaise, une femme de 120 kilos, qui fait un peu peur, et qui fait encore plus peur lorsqu’elle est habillée en gendarmette.
On a déjà fait remarquer à Denis que l’expression « la femme à Denis » est maladroite. On ne dit pas « la femme à Denis », mais bien « la femme de Denis ». Parce qu’une femme n’est pas une chose. Le serait-elle d’ailleurs que cela ne changerait rien à l’affaire. On ne dit pas « la brosse à dent à Denis » donc ce genre de remarques est hors de propos.
Denis s’en contrefiche. Il est le spécialiste mondial de l’euphonie (et du contresens) du Lauragais, il a une réponse toute faite pour les empêcheurs de tourner en rond, les coqs comme les autres. « La femme de Denis » est un exemple parfait de contre-euphonie. Il explique à qui veut l’entendre que la répétition de la syllabe « de » agace l’oreille. La langue française, de manière générale, évite ce genre de désagrément auditif. Elle pourvoit alors des « ne », des « t », ou des « z » explétifs qui évitent la faute musicale. De ce point de vue, « la femme à Denis » est bien mieux que « la femme de Denis ».
Denis aurait bien sûr cédé à la vox populi si la situation avait été quelque peu différente. Se fût-il prénommé Rachid, par exemple, qu’il eût abandonné sans résistance aucune, et qu’il aurait dénoncé non la contre-euphonie mais le facétieux contresens : « la femme à Rachid » dénote la femme huileuse, voire adipeuse.
Ce n’est pas du tout le cas de son épouse. La femme à Denis est absolument ravissante. Un corps de déesse, une tête parfaite (à l’intérieur comme à l’extérieur), une grâce naturelle ineffable et surtout, du cœur à l’ouvrage été comme hiver.

Lorsque Denis la vit pour la première fois, il était encore étudiant et en tomba amoureux au premier battement de cil. Elle sut lui faire comprendre qu’elle était de la vieille école, que s’il la voulait, il fallait qu’il l’épouse. Lui s’étonna de sa chance. Se dit qu’il fallait qu’il se dépêche. Qu’il fallait qu’il se déclare de suite. Sans quoi la belle serait conquise au plus vite par un de ces étudiants rapiat et beau-parleur qui pullulaient à l’époque dans l’enceinte universitaire. (Des sources récentes dignes de foi indiquent qu’il semble que cette génération se soit reproduite spontanément).
Elle posa une condition à leur union : chaque vendredi soir, après le dîner, elle quitterait leur domicile pour aller passer la nuit ailleurs. Chaque samedi matin, juste avant le petit-déjeuner, elle reviendrait le sourire aux lèvres. Jamais il ne poserait la moindre question. Jamais il n’essaierait de la suivre ou de repérer, par un moyen ou par un autre, l’endroit où elle se rendrait. Toujours il la laisserait passer cette nuit où elle voulait et comme elle le voulait, à sa guise. C’était à prendre ou à laisser.
Il s’y laissa prendre.

Il ne le regretta pas. Il avait épousé la seule femme parfaite sur terre. Ils s’installèrent à Quissac, un charmant petit village du Lauragais. Si vous êtes de la région vous rétorquerez sans doute que vous n’avez jamais entendu parler de cet endroit-là. Eh bien, laissez-moi vous dire que vous vous trompez.
Si vous regardez une carte vous constaterez vous-même que Quissac est un village du Gard, à peu près à égale distance de Nîmes et de Montpellier. Et qu’il n’existe aucun village de ce nom dans la région de Toulouse. C’est la carte qui est fausse. C’est à cause de Denis.
Parce qu’il existe bien un village du nom de Quissac dans le sud-est toulousain. Il en existe un autre, du même nom, dans le Gard. Denis décréta aussitôt qu’il était en présence d’une forme rarissime d’euphonie municipale. Une sorte de hiatus géographique. Une monstruosité qu’il lui appartenait d’éradiquer sur le champ. Un beau matin il confectionna donc un panneau qu’il appela un « panneau de contre-sens ».

Lorsque la voiture de Google arriva, elle fit trois fois le tour du rond-point à l’entrée du village et n’y entra jamais. Le village ne fut pas photographié. Aucun n’internaute n’eut donc jamais la curiosité d’aller contempler ses charmantes petites maisons, sa place démunie de rotonde pivotante et le coq de la girouette de son clocher qui, les jours d’autan blanc ou d’autan noir, s’affolait tellement qu’il lui arrivait de se sentir déboussolé. Le village tomba en désuétude. Il disparut des cartes. D’aucuns firent remarquer à Denis que son panneau de contre-sens était un panneau de sens interdit.
— C’est bien ce que je voulais dire, répliqua Denis.
— Mais si c’est un panneau de sens interdit, pourquoi tu ne le dis pas alors ? Pourquoi tu l’appelles un panneau de contre-sens ?
— Parce qu’alors ça devient un vrai contre-sens.
Il arracha tous les panneaux de signalisation qui signalaient un village qui n’existait plus. La Direction Départementale de l’Equipement en remplaça quelques-uns, une fois ou deux, puis se lassa. Le village disparut pour de bon, c’est-à-dire qu’il disparut de la mémoire collective. On ne pouvait jamais avoir le dernier mot avec Denis.

Lorsqu’il déclara qu’il voulait un Fouga Magister, qu’on en trouvait encore de beaux spécimens laissés à l’abandon dans un hangar militaire près de Montauban, que le seul moyen d’en dérober un exemplaire était de se faire escorter nuitamment par une brigade de gendarmerie, sa femme lui sourit et entreprit de confectionner des uniformes de gendarme. À la main, sans machine à coudre. D’un point tellement régulier qu’il aurait dégoûté tout industriel compétent de ne jamais fabriquer une machine qui sache mieux coudre et plus vite.
Les faux gendarmes préférèrent éviter l’autoroute et ramenèrent le Fouga Magister à Quissac en passant par la départementale 820. Cela leur prit une semaine, chaque nuit. Le jour l’avion était recouvert d’une bâche pour éviter les regards des curieux. La nuit ils barraient la route de cônes orange et blanc. Denis, au volant d’un tracteur agricole qui devait appartenir à quelqu’un remorquait l’aéronef avec l’autorité d’un empereur romain. L’estafette Renault d’un autre âge, peinte de bleu et ornée d’un gyrophare fermait la route. Elle ne suscita aucun commentaire parmi la population, tout habituée qu’elle est à considérer que les services de l’Etat sont sous-équipés en permanence et qu’ils font durer ce qu’on ne leur remplace pas. L’objectif fut atteint, Denis parqua le Fouga Magister dans un champ près de chez lui et attendit que l’autan se calme pour pouvoir l’essayer.
Il s’étonnait bien sûr que l’Académie ne l’appelât point. Il avait entendu dire qu’une place s’était libérée récemment, qu’un fauteuil restait vide, qu’une épée et un habit vert attendaient leur nouveau propriétaire. Il se prépara donc mentalement à cette nouvelle investiture et réfléchit même quelques minutes à ce qu’il pourrait dire lors de son discours d’intronisation. Il devait absolument ne pas oublier de louer la sagesse et la justesse de vue de ceux qui avaient décidés d’inviter en leur sein un spécialiste de l’euphonie et du contresens. Car, pour autant qu’il le sache, aucun académicien n’était vraiment compétent dans ces domaines. (Encore que s’agissant des contresens, certains d’entre eux avaient montré une inclination naturelle digne d’éloge).

Concernant l’euphonie, nul académicien vivant n’arrivait à la cheville d’Alphonse de Lamartine. Cet ancien garde du corps de Louis XVIII, qui s’était reconverti dans la littérature bricolée, plaisait particulièrement à Denis. Son nom déjà posait problème et lorgnait vers le contresens. S’agissant d’un individu de sexe masculin, Denis était d’avis qu’il aurait dû s’appeler Lemartin. Lemartin est un patronyme de bon aloi, fleurant bon l’homme droit et sincère. Lamartine quant à lui laisse entrevoir les vicissitudes cachées, les atermoiements et les inclinations particulières. D’ailleurs certains aspects du style du poète ex agent de sécurité dénotaient ce penchant originel.
« En vain je tournais ma peine vers mes livres » était un vers de toute beauté et désignait le spécialiste caché de l’euphonie de contre-sens, encore appelée contrepet. Cette seule ligne justifiait à elle seule la présence du poète sous la coupole dorée à l’or fin. Il fallut encore quelques années pour que l’on découvre le sens caché sous l’euphonie. Un monument de la littérature française. Un summum. La perfection descendue sur terre. Denis savait ce siège-là inoccupé et était convaincu qu’il lui reviendrait de droit. Sans doute qu’un survol en rase motte du bâtiment portant le numéro 23, quai de Conti, à Paris, réveillerait les quelques vieilles badernes qui tardaient un peu à se déclarer. Denis se félicitait que le Fouga Magister fût équipé de fumigènes, un bleu, un blanc et un rouge, comme tous les avions de la patrouille de France. Ils allaient voir ce qu’ils allaient voir.
Comme chaque vendredi soir la femme à Denis quitta le domicile conjugal. Il la regarda partir, par la fenêtre du salon, un peu fatiguée sans doute, car elle marchait lentement le long du trottoir. C’était difficile. Chaque fois il avait le cœur gros. Ne pouvait s’empêcher de penser qu’elle allait peut-être, qu’elle allait sans doute, retrouver un autre homme. Cette fois-ci cependant, et nul se sut jamais pourquoi, Denis s’habilla à la hâte et décida de la suivre.

Ce n’était pas un homme que la femme à Denis rencontrait. C’était Marie-Noëlle, la Réunionnaise. Il les vit se rencontrer et se faire la bise, dans une petite ruelle sans passage. Elles marchèrent quelques minutes ensemble pour finalement entrer dans une maison du village qui paraissait inoccupée. C’est la femme à Denis qui avait la clef. Elle ne referma pas la porte derrière elle. Denis n’entendit pas le cliquetis de la serrure refermer le pêne. Il attendit un peu. Il savait qu’il allait entrer à leur suite. Il avait besoin de savoir. Il avait peur en même temps.
Quand il sut il n’en crut pas ses yeux. Sa femme et Marie-Noëlle étaient étendues à même le sol. Leurs chevelures relevées laissaient apparaître un curieux mécanisme, une sorte de boîtier qu’elles avaient dans le crâne. De ce boîtier partait un fil électrique, lui-même branché sur le secteur. Une sorte de chargeur, en somme.
Denis s’en doutait depuis des années. La femme parfaite n’existe pas. Il n’en fut même pas triste. Il referma doucement la porte de la demeure inhabitée et rentra chez lui. Ce week-end, il ferait voler le Fouga Magister. Il connaissait une portion de la D813 assez rectiligne, assez longue, et assez dépourvue de lignes électriques pour lui servir de piste d’envol.
Ensuite, il mettrait le cap sur l’Académie Française, pilotant avec élégance et détachement son bel oiseau à l’empennage bifide.

Texte de
François Capet, de Liège (Belgique), 2018



L'èrba de Matagòt

Tot destimborlat, lo gal de la giroleta vira e revira coma un bèl diable dins las ventadas de l’Autan. Sa siloèta d’acièr sembla de saber pas ont virar lo cap. Se diriá qu’a perdut canturla. O alara auriá agantat lo caluquitge ? Benlèu lo dançum ? Lo vent revoluma que non sai.

La capèla romanica es pausada a cima d’un tuquet pelat. Pas un arbre per arrestar lo vent, res ! La giroleta remolina a bèl èime. Se sap ben pro que tanlèu passat Montanha Negra, l’autan ven fòl e ren fòl. Fa çò que vòl e cambiá de direccion quand aquò li canta.
De memòria perduda, l’endrech es reputat per èsser ventós. La maire me contèt que son grand i anava per trespalar. Metiá lo gran despigat dins de semals que cargava sus una carreta e pujava ventar a Santa Clara dels Casses. De Morsens èra pas lo sol a i anar. Amb los vesins s’arrengavan per i montar pas qu’amb un sol parelh. Fasián de cocarretatge. Autrecòps s’estalviava lo mendre pas.

Lèvi los uèlhs coma per saludar lo gal. Jamai èri pas vengut aicí. Atanben es lo primièr còp que lo vesi. Lo temps d’una liuçada m’agacha pas que d’un uèlh. Tanlèu aprèp, me vira l’esquina. Subte, ai l’impression que me vòl pas mai véser. Se diriá que m’agachava de naut. Lo tròbi autiu e mespresent. Es plan un gal !
Al mitan de las ronfladas descabestradas caïneja a cima de son cloquièr. Amont-naut, sembla fièr d'aver panat la plaça d'una crotz. Empacha pas qu’a moments gemèga e clocís coma s’èra desesperat de poder pas s’envolar. Pauc de monde montan fins aicí. De los que prenon aqueles camins de travèrsa, lor vendriá pas a l’idèia de carrejar un pauc de grais dins la museta per onchar son torilhon. Pincat sus son cloquièr-muralha es plan sol.

Sabi que soi arribat a la capèla Santa Clara. Avant de partir la maire me recomandèt :
- Quand auràs traversat los bòsques de la Calvetariá, a cima de quatre quilomètres, sus un puèg, trobaràs una capèla isolada. Aquí te poiràs pausar qualques minutas. Sa pòrta es pas jamai clavada, mas subretot i dintres pas. D’ont mai se fa autan. E mesfisa-te que d'uèi lo vent me sembla se voler levar. Doblides pas çò que ditz menina Angèla : « De l’autan de Santa Clara, degun se’n apara ».
Emai aviá rason la maire, fa una ora, quand partigèri de l’ostal, auriá pas jamai cresegut que l’autassa anava tirar amb tant de furor. La ventòrla es talament desordonada e marrida que me botariá pel sòl. Soi obligat de m’anar recaptar de sas butadas a l’òrle del bòsc. Los revolums del vent me susprenon d’ont mai que, caminant jos l’abram acimat, m’èri pas mainat de res. Soi un pauc desvariat per sa violéncia.

Pasmens, tanlèu la primièra calama, la curiositat me buta cap a la gleisòta. Sa pòrta, virada a l’ubac, es tras que vièlha e tota desrabissada per las pluèjas e las geladas dels temps. Las nervaduras de sas pòsts espesas, salhisson. Sos clavèls, dels caps gròsses e arredondits, son totes rovilhats. Cadun dels batents a casut un bocinèl sus sos gafons, mas l’ensems balha encara l’impression d’una grand robustesa.

La mamà m’a plan exortat de dintrar pas dins l’edifici quand bufa l’autan. Me poiriá arribar malur se l’escotavi pas. Nimai per èsser encara jove, de totjorn ausiguèri dire qu’aquesta capèla aviá marrida reputacion. Lo monde crentan l’espessor de la selva e Santa Clara es al mitan dels bòsques.
Mas ieu vòli agachar, siaguèsse pas qu’un còp, l’estatua de la santa. A çò que pareis que son agach esclaira la sornièra del sanctuari. Alavetz, sens dintrar, decidissi de dobrir un batent del portal. Atal desobesissi pas a la maire tot en podent remirar Santa Clara de sul sulhet. Cachi sus la cadaula. Tanlèu, lo vent virolejant me buta dins l’esquina. Teni fèrme la punhada en faguent mèfi de me daissar pas emportar per la borrasca. Dins lo fons del còr, a la claror de la pòrta mièja dobèrta, destrii l’estatua. Darrèr la Santa Taula, sus son pedestal, la santa sembla estonada de me véser. A mina d’èsser suspresa, mas pas enferronida. A son agach siau sembla me voler convidar d’acabar de dintrar. Mas teni cap. Son agach tendre me torna lo de la maire. Dintrarai pas !

Pro de safranejar ! A Riuperdut, menina Angèla espera cambajon e cabecons. Cambi la museta d’espatla per alternar lo pes. Me demòra de camin de far. En preguent aquel acòrchi, maire me diguèt qu’arribat sul puèg de Santa Clara me demorariá pas qu’un dotzenat de quilomètres de percórrer. Valent a dire encara tres oras d’estirada. Arribarai a Riuperdut per dinnar. Mamet serà urosa de m’acuelhir. Solide que m’aurà aprestat qualques còcas pel dessèrt. De las que fa tan plan. Res que d’i pensar me fa venir las envegetas. M’atriga talament aquel moment que n’ai de formigas dins las cambas. Me sentissi leugièr coma un parpalhòl.
Endralhi lo sendarèl que partís a l’oposat del camin que me menèt dins aquela clarièra. Me pòdi pas enganar que n’i a pas d’autre. La maire m’a prevengut : de Morsens fins a Riuperdut en passant pels bòsques de la Calvetariá, la selva de Carlús e Santa Clara dels Casses, i a pas qu’una carretal de seguir. Justament, soi estonat de me mainar que se tracha pas mai d’una pista forestièra, mas d’un dralhòl. Rai, la carretal se deguèt embartassar ! D’argelasses e de brugas, ara bèls, butèron d’aicí e d’ailà.
La selva es espandida e los arbres sarrats. A d’unes endreches lo camin es a pena marcat. Cal ben dire que son pauques los que lo trevan. Es enregat pas que pels boscatièrs e pels caçaires. De monde qu’an quicòm mai de far que de netejar lo caminòl. Ça que la, en faguent atencion capiti a lo destriar, mas aquò me demanda una atencion permanenta. Quand m’arriva de lo pèrdre e de me desviar un bocin, fau repè per tornar engulhar la bona dralha.

A la debuta lo caminòl davala un pauc per quitar lo puèg. Puèi, se fa planièr. Dins lo sotabòsc i a pas grand causa de véser. Pas que de cambas de garrics. Son d’arbres bèls que devon èsser vièlhs de qualques centenats d’annadas. Lo solelh passa gaire lo fulhatge. Es bravament filtrat per la brosta. La vegetacion es escarsa jos aquesta cobèrta mièja escura. Se i rescontre, ça que la, qualques pès de grifol. Dins la monotonia del paisatge, se veson de luènh. Semblan de personatges pacients, quilhats aquí a demòra per balhar color e un semblant de vida al bòsc.
Avanci d’un bon ritme. M’arriva de me retrobar dins una androna, d’endralhar un caminòl que totcòp desapareis jos un tapís de fuèlhas. Es pas mai marcat pel sòl. Alavetz, sabi pas pus ont anar. Me demòra pas que de far repè e retrobar lo dralhòl que sembla lo bon. A fòrça d’anar d’un costat e de l’autre, pèrdi temps. La mòstra, ela, vira. Vesi pas venir la sortida del bòsc. Sabi ara que serai pas a mièjorn en çò de mameta. Jamai de la vida tornarai pas ratrapar lo temps perdut. Me va esperar. Se va far una sang de vinagre. Pr’aquò la maire m’aviá afortit que lo camin èra plan traçat. De costuma parla pas sens saber. Probablament que la carretal se deguèt desgalhar recentament.
A onze ora e mièja desemboqui sus un descobèrt. Fa un solelh pallinèl. L’autan, que fins ara passava per dessús la cima dels arbres, se ronça e revoluma dins la clarièra. Aviái un moment doblidat lo vent, emai me mancava pas. Es caud e pesuc. Me maini que me tusta suls nèrvis. Al mitan de l’espaci liure, a broa de sendarèl, se tròba una muralheta en dessus d’una mena d’abeurador bastit. Una canal de pèira salhís de la muralha. Pòrta l’aiga que dorza del toral. Lo rajòl es pas plan gròs, al pus mai fa un det. L’endrech es molhós e agradiu. Pertot s’i vei de piadas de bèstial. Probable que cèrvis, cabròls e singlars s’i venon abeurar.
Me sèsi sul relaisset de la nauca. Entre doas bufadas de vent escoti rajolar l’aiga. Comenci per èsser las. Dins lo pitre, mon baticòr se fa pus violent. Me fau de lanha de me sentir perdut al mièg de la selva. Fa ara doas oras e mièja que soi partit de Santa Clara dels Casses, ai degut faire dètz quilomètres e soi pas encara sortit del bòsc. Es pas normal. I a quicòm que truca. Me fau de pensament, per ieu e per la mameta. Se deu demandar çò que se passa. Soi sol. Cossí demandar mon camin a qualqu’un, alara que degun passa pas per aquí ?
Sus la paret, just en dejós del bèc d’aiga, escalprada dins una pèira blanca de gres légissi la mencion « Font dels monges - 1666 ». L’inscripcion es gaireben escafada pels tempèris. A pro pena se se pòt legir. Aquela informacion, se me regaudís pas, almens me rassegura un bocinèl. Soi pas completament perdut qu’aquela Font dels Monges la coneissi per l’aver ausida de la boca del paire. Li arriba de ne parlar amb sos amics caçaires. Imagini que se tròba plan sul camin de Riuperdut. Soi probablament pas plan luènh de l’aurièra del bòsc.

Miègjorn ! seriá ora per manjar, mas ai pas talent. Ai l’estomac noselat per l’incertesa. Quantes de quilomètres me demòran de percórrer ? Soi dins la bona direccion ? L’autan que me secuta se va enfin pausar ? L’ausissi de longa romegar dins las brancas dels garrics. A créire que s’arrestarà pas jamai de bufar... Son pas las questions que me pausi que me fan gaire avançar. Pòdi pas far autrament, decidissi de contunhar. Torni getar la biaça sus l’espatla e fau tirar.
Torni endralhar lo sendarèl. Es totjorn aitant estrech e plan mal marcar. Mas a partir d’aquí es bordejat per de matas de falguièras. Rai ! qu’aquò dura pas. Lèu lo bòsc se torna far espés. Mai los arbres se sarran e mai lo sorabòsc se fa escur. Pauc a cha pauc las falguièras daissan la plaça a la rondòta que s’espandís de pertot. Lo caminòl, demorant sul planièr, ziga-zaga entre los arbres centenaris. Aquela pausa al ras de la font m’a fach de ben. Me sentissi de vam e m’atriga de tornar véser lo solelh al pus lèu. Ai las cambas leugièras e valentas. De gaire, se m’escotavi, me metriái a córrer. Mas es inutil. Considèri que vau pro aviat per me tirar lèu d’afar.

A cima d’una bona orada de caminada, me maini que vesi pas encara de clartat lusir davant ieu. Aquò vòl dire que soi pas encara sortit de la selva. M’engani mai d’un còp de direccion. Talament que me demandi se soi pas a virar en redond. Pasmens, la selva de Carlús es pas tan granda que se pògue pas traversar en cinc oras de temps…
Ara soi solide que viri a redond. Soi coma una feda qu’auriá agantat lo caluquitge. Aquela subta presa de consciéncia me fa estrementir. Ne soi tot trebolat, emai desvariat. Ara, mas cambas semblan venir tras que pesugas. D’un autre latz, pregui per que m’abandonèssen pas al mitan dels bòsques. Seriá çò piège que me poiriá arribar. Levi los uèlhs jos la volta del fulhum. Aquesta contunha d’èsser malament brandida per las borrascas de l’autan. Me disi qu’al mens, aquí çai, soi a l’abric de la rabia del vent. Mentretant, es ora de me tirar d’aquel malpas. Se fins ara agèri pas paur, ara crenti de demorar presonièr de la cassanha per la nuèit.

Son doas oras del vèspre. Veni de trobar, a broa del sendarèl, una capitèla. Una barraca pichona bastida amb de lausas. A pas de pòrta, mas lo pelsòl es sec, çò que pròva que ten l’aiga. Me disi que se deviái passar la nuèit endacòm dins lo bòsc, es aquí que me caldriá demorar. Seriái almens a l’acès de la pluèja quand lo vent se va pausar. Caldrà ben que l’autan s’arrèste de bufar. E quand l’autan s’arrèsta de tirar, plòu ! Mai lo vent es dolent e mai canina serà la pluèja, ditz lo provèrbi.
Nimai per la capitèla, me pòdi pas far a l’idèia de m’èsser completament perdut dins aquela selva. Aquò’s pas possible ! Ai seguit a la letra las recomandacions que me foguèron estadas fachas. Arrèsti pas de pensar a la paura menina que se deu demandar çò que soi devengut. Benlèu qu’a ja mandat qualqu’un a l’ostal per demandar s’èri plan partit aqueste matin. S'es lo cas, la familha tota deu traire mal. Ja, amb los vesins, son benlèu partits a la meu rescorsa. Mas pensadas viran e reviran, van de la mamà a la mameta.

Demòri un moment sèit sus una de las pèiras que dins la capitèla servisson de sètis. Ai la cara pausada dins los clòts de las mans. Mas lèu torni levar lo cap. Dobrissi los uèlhs e lo vam me torna. Ai pas una segonda per pèrdre. Me cal tornar caminar e ensajar de tirar tot drech, mas totjorn en seguiguent lo dralhòl. Es pas possible qu’un caminòl, per tant pichon foguèsse, mene pas endacòm. Soi dintrat dins aqueles bòsques de la Calvetariá e, d’un biais o d’un autre, me’n caldrà ben sortir abans nuèit.
Me meti de pè e cargui la museta. Ai pas ni freg, ni caud, ni talent, nimai set. Ai pas qu’una idèia en cap : me tirar d’aquela marrida trapèla. Torni engulhar la dralha. Ai enveja de córrer, mas me reteni. Se me meti a córrer, ai paur de venir fòl. De poder pas mai m’arrestar fins a tombar d’adeliment. Se me’n vòli sortir, me cal demorar suau. Me cal servar èime e rasonament. Fau l’esfòrç de me concentrar sus mos passes. Ai pas l’impression d’èsser las e camini encara d’un bon ritme. Me sentissi de veta per far encara qualques quilomètres. Segurament prones per sortir d’aquel fotralàs de bòsc.

Ne soi aquí de mas pensadas quand, subran, ausissi - o me sembla ausir - lo cant d’una pola que ven de far l’uòu. M’arrèsti net que me demandi çò que m’arriba. Tibi l’aurelha. Pòt pas èsser una illusion auditiva : aquò’s plan una pola que canta. Emai canta pas de plan luènh. Es aquí a drecha de cap al pichon penjal que seguissi desempuèi qualques centenats de mètres. Fau pas ni tu ni vos, quiti lo dralhòl e m’encamini cap aquí ont ausiguèri cantar la pola. Se i a una pola al mièg dels rainals, es que i deu aver d’umans per l’aparar. Soi salvat ! Soi ara sortit del bòsc. Soi benlèu pas del costat de Riuperdut, nimai benlèu del costat de Morsens, mas m’es egal. Lo tot es de tornar veire lo cèl.

Ai fach un centenat de mètres e me retròbi dins un descobèrt pas plan bèl. Aqueste es barrat per una rancarèda nauta de cinc o sièis mètres. Dins la paret se vei una cavitat de ròca en partida barrada per una muralha de pèiras secas. Una pòrta de fusta tampa aquel abric de fortuna. Sus un costat, un tudèl de chuminèia fumerleja. Soi estomacat e decebut de constatar que la selva contunha de s’espandir pertot a l’entorn. Soi pas ges, nimai de cap de biais, sortit del bòsc.
Mas ai pas gaire léser de me desesperar. Sul codèrc vesi una femna vièlha tirar cap a ieu. La paura ela, a l’esquina plegada. Avança apevada sus un baston tan torsegut coma ela. Avança a passes menuts, probablament que pòt pas far autrament, mas balha l’idèia qu’a l’eternitat davant ela e que n’aprofiècha. Es vestida de negre. Mocador de cap, rauba, davantal e debasses tot es negre, manca qualques petaces que son de color pus clara. Las pèças raportadas se tocan gaireben. A pas que los esclòps que son pas completament negres. Pasmens son terroses. Se vei còpsec que deu pas far la bugada cada an. Nimai deu pas quitar sovent sa cauna. Benlèu que qualqu’un dels vilatges vesins la deu avitalhar de quand e quand ?
Quand es prèp de ieu lèva lo cap. Sa cara es a l’encòp magra e tota rafida. Lo còs de la vielhona es pas mai espés que son baston. Sos uèlhs son totes pichonets dins d’orbitas pregondas. Son negres coma sos vestits. I demòra gaireben pas de dents, talament que se sembla manjar los pòts. Pasmens son agach es viu e benvolent. Se planta davant ieu e i va tot d’una :
- T’esperavi dròlle.
- Cossí m’esperàvetz, alara que quitament ieu, i a cinc minutas, sabiái pas qu’anavi venir ?
- Mas tu sabes pas tot e ne sabes plan mens que ieu. Vertat que siás jove e qu’as léser de n’aprene… Jògui que te siás perdut dins la selva e que me vòls demandar lo camin per ne sortir. Se passa atal amb totes los qu’an prautit l’èrba de matagòt.
- L’èrba de matagòt ? Es lo primièr còp que n’ausissi parlar !
- Ta maire sap probablament çò qu’es. Es la rason per la quala te demandèt de dintrar pas dins la capèla de Santa Clara. Quand l’autan tira, aquela èrba buta sul sulhet de las capèlas embelinadas. Santa Clara dels Casses es maldicha desempuèi la seu construccion. Se ditz que los monges que la bastiguèron panèron una dròlla del país. Una dròlla que son nom s’es perdut dins lo temps. Moriguèt de patiment e sos assassins l’an enterrada sul pas de la pòrta. L’èrba de matagòt a pas vertadièrament de sason. Per pauc que l’autan tirèsse, buta quand aquò li agrada. Nimai se daissa pas conéisser del comun dels mortals. Es invesibla. Ieu la pòdi véser, mas i teni pas. Mens ne vesi e melhor me pòrti.
- E alavetz ?
- Me demandes pas ni cossí, nimai perqué, mas aquela èrba fa pèrdre lo camin a lo que la prautís. Çò que sabi just es que l’Esperit dels casses me balhèt lo poder de levar l’encantament. Se fas los tres passes que nos desseparan, te tornarai sul camin de Morsens.

La vesprada s’avança. Son ja cinc oras e me triga de dintrar rassegurar mon monde. Fau endavant. La breissa pausa son baston contra un boisson blanc qu’es a sa portada. Me pren la berreta de sul cap. La revira dedins-defòra. Quand l’a plan revirada la me torna pausar sul cran amb l’etiqueta virada al cèl. Torna prene son baston, demorat a posita, e se met a traçar per sòl de figuras que non sauriái dire a çò que poirián semblar. L’ausissi que recita de litanias. Las ditz de sotavotz, talament que sabi pas dire se las escalcís en lenga nòstra. Quand a acabat, m’agacha amb una riseta e comanda :
- Ara pòdes tornar metre ta còfa de biais e prene la carretal que se tròba darrèr tu.

Me reviri e soi estabosit de véser que darrèr ieu se troba una carretal qu’i èra pas quand arribèri sus aquel codèrc. Se tracha d’un camin vertadièr qu’auriá pogut èsser endralhat per un parelh de buòus. Cossí se pòt far que l’aguèssi pas vist en arribant alara que veni d’aquela direccion ? Mas ma salvatritz me tira de mas soscadissas e espantaments.
- Cerques pas a comprene que la nuèit tombarà lèu. Afana-te puslèu de dintrar en çò teu que ton monde t’espèra. Faràs cinquanta mètres e tombaràs sus una pista forestièra. Prendràs a drecha e dins vint minutas seràs arribat a la capèla de Santa Clara. D’en d’aquí sabes lo camin.
- Dòna vos mercegi milanta còps de m’aver tirat d’aquel marrit pas. Sens vos, sabi pas çò que seriái devengut. Probablament perdut per la nuèit o a tot jamai.
- Merceja puslèu l’Esperit de casses e rebembre-te de tornar pas prautir l’èrba de matagòt.

Ai enveja de potonar aquela paura vièlha per m’aver tornat sul bon camin. Mas vòl quitament pas ni cambajon, nimai cabecons. Res ! me ditz que los Esperits de la selva o i reprocharián. Torni cargar la museta plena. Lo temps preissa. Partissi a cambas ajudatz-me. En camin me demandi cossí vau poder explicar aquel afar a l’ostal. Abans de la rescontrar aviái pas jamai ausit parlar d’aquesta vièlha masca que demòra dins la selva de Carlús, nimai fins ara conseissiái l’èrba de matagòt.
Lèu, lo camin se fa drech. Tre que puja un bocin, compreni qu’arrapi sul tuquet de Sant Clara dels Casses. En qualques encambadas suplementàrias desemboqui sul tèrraplen de la capèla. Urós coma lo que ven d’escapar a l’infèrn, polsi prigondament. Lèvi lo cap. Lo solelh se va colcar darrèr la selva. Sul cloquièr del sanctuari, tot destimborlat, lo gal de la giroleta vira e revira coma un bèl diable dins las ventadas de l’Autan.

Texte de
Sèrgi Viaule de Saint-Sulpice-la-Pointe (81), 2018


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