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Le Lecteur du Val - 10-12 bld des Genêts - 31320 CASTANET-TOLOSAN - Tél. 05.61.00.51.16
Nouvelles à lire : concours 2021


"Ce jour-là, elle était partie vendre ses œufs au marché, comme tous les jeudis."
ou encore :
"Aquel jorn, se n'èra anada vendre los uòus al mercat, coma cada dijòus."


Lire :
- En plus (texte sélectionné par le jury, mais non publié dans le recueil, son auteur ayant été publié les deux années précédentes)
- autres textes à venir...


En plus

Ce jour-là, elle était partie vendre ses œufs au marché, comme tous les jeudis... mais ce jeudi-là, contrairement aux précédents, elle avait une boule au ventre, un mélange bizarre d’appréhension et de hâte. A cause de ce qui s’était passé la semaine précédente, elle n’était pas tranquille. Et, comme fait exprès, pour faire bonne mesure, voilà le grincheux de service avec son camion de fromages juste derrière elle quand elle commence à manœuvrer sa camionnette pour prendre place. Il klaxonne et hoche la tête d’énervement, comme si attendre trente secondes allait le tuer ! Elle lui décoche un sourire en forme de rictus, et un doigt d’honneur mental. Parmi tous les commerçants ambulants, c’est la brebis galeuse, le mauvais coucheur. Il en faut toujours un, à croire que c’est incontournable. Il l’appelle la vieille et claironne partout, sauf devant elle bien sûr car c’est un courageux de l’arrière, qu’elle devrait dégager. A son âge, on fait du tricot, pas les marchés ! Eh bien ! ne lui déplaise, à son âge - elle approche des soixante-dix - elle est fière et heureuse de tenir son stand, d’autant plus heureuse que, depuis quelques mois, c’est pour son petit-fils qu’elle travaille, et c’est tellement inespéré qu’elle ne laisserait sa place pour rien au monde, et surtout pas à un minable vendeur de fromages.

Ils avaient été fort déçus, Gaston et elle, quand aucun de leurs trois enfants n’avait voulu prendre la succession, mais voilà que l’année précédente, alors qu’elle allait se résoudre à tout liquider après la mort brutale de son mari, l’aîné de leurs petits-fils s’était dit intéressé et avait pris le relais. Tu parles d’une aubaine ! Alors oui, Berthille est heureuse de tenir son stand et de continuer à vendre de vrais œufs, pondus par de vraies poules, nourries sainement.

En plus... les jeudis au marché, c’est l’essentiel de la vie sociale de Berthille. Elle n’en a réellement pris conscience qu’au moment où elle a cru tout perdre. Faut bien dire qu’à la ferme elle voit davantage de poules que de gens, et que les poules, question conversation, c’est limité. Alors oui, ils sont importants tous ces petits mots de rien du tout qu’on échange sans même y penser. Le temps qu’il fait, ou celui qui passe, l’affaire dont on parle à la télé, la santé du petit et le travail du mari... pris isolément ces petits riens comptent pour bien peu, mais il n’empêche, ils tissent un lien essentiel. Tout simplement parce qu’ils sont portés par des gens. Berthille n’irait pas jusqu’à dire que ce sont des amis - il faut garder aux mots leur vraie valeur - mais ils sont assurément bien plus que des clients, tous ces humains qui viennent lui acheter des œufs. Quand on a suivi tout le parcours scolaire du petit-fils, du CP à la fac, la petite vieille qui vient chercher sa boîte hebdomadaire ne peut pas n’être qu’une simple cliente.

En plus... elle les aime, ses pratiques. Même la suspicieuse qui ouvre systématiquement la boîte et vérifie qu’aucun œuf ne soit fêlé. Même la grincheuse qui répète chaque fois qu’au supermarché on les trouve trente centimes moins cher. Même l’ours polaire, qu’elle a longtemps cru muet tant il ne communiquait que par gestes et hochements de tête, et qui ne lui a jamais dit ni bonjour ni merde. Pour un agaçant, combien de sympathiques ! Le vieux garçon qui accompagne maman et porte son panier, la vacancière qui revient tous les ans et supplie que l’on fasse attention au renard et à la buse, si friands de poules, l’aide ménagère qui triche un peu sur le temps, celle qui vient pour parler, questionner ou se confier, la jeunette qui veut des œufs coque pour son chéri et la grand-mère pour ses meringues... C’est sans fin la variété humaine, et elle aime ça, Berthille, se confronter aux autres.

En plus... en plus de toutes ses habituées il y a aussi et surtout la Julie de Jacassou. Ah ! que serait le marché du jeudi sans la Julie de Jacassou ? On s’informe de la vie trépidante des célébrités en lisant des revues spécialisées dans les salles d’attente des docteurs. Au village, l’informatrice, c’est la Julie. Elle arrive en même temps que Berthille, elle aide à installer l’étal, à disposer la marchandise et, tout en s’activant, elle diffuse. Le vrai, l’important... les décisions du conseil municipal, les travaux, l’état civil (bien plus de morts, hélas, que de naissances dans ce village qui vieillit, faute d’emploi). Les informations plus personnelles aussi... les Chabbert du haut qui font ravaler la façade de la maison, la femme du docteur qui a fait de même sur son visage, bouche de mérou, œil asiatique... surréaliste ? cubiste ? surprenant à tout le moins... les Chabbert du bas qui disent que la mémé est à ça dernier. Les ragots aussi... le boucher qui a surpris le fils du curé avec son apprenti dans la chambre froide, et paraît qu’ils tâtaient plutôt de la viande chaude, si tu vois ce que je veux dire...  Non, si elle n’existait pas, on ne pourrait même pas l’inventer, la Julie de Jacassou. Ce qui est sûr, c’est qu’elle manquerait à Berthille, si elle n’était pas de la partie.

En plus... en plus de tout ça, au marché, il y a les collègues commerçants. Elle en connaît certains depuis près de cinquante ans. Ils ont vieilli avec elle ! Et tous, les anciens comme les nouveaux, à l’exception d’un mal embouché, forment une communauté. Certes, il y a des combines, des magouilles pour être mieux placé, des vacheries, mais dès que la menace paraît, ils sont là. Une entourloupette, une décision municipale inacceptable et ils font front commun, et ça, c’est important. Quand elle a eu besoin, Berthille, elle a pu compter sur eux. Et eux sur elle aussi, bien sûr.

En plus... avec quelques uns d’entre eux, le noyau dur pourrait-on dire, la complicité va plus loin. Jusqu’au partage du plat du jour à l’Auberge de la place. C’est sans chichis, bon, simple, copieux, parfait donc. Et la tablée joyeuse. Du bel échange, là encore. Il y a ceux qui viennent de loin et qui doivent manger avant de reprendre la route, ceux qui aiment ça, ceux qui prennent leur temps, comme Berthille qui, depuis longtemps, a fait du jeudi sa journée. Gaston prenait la sienne de son côté... un en-cas dans le sac et le voilà dehors dès le petit jour... champignons, chasse, pêche, cueillettes diverses... c’était établi comme ça, et ça continue avec le petit-fils, qui sait très bien faire cuire un œuf sans avoir besoin d’aide.

Non, vraiment, le marché pour Berthille, c’est vital.

En plus... en plus depuis quelques semaines, il y a Alexandre. Ah ! comment dire Alexandre ? Il faut commencer par le père. C’est d’abord lui que Berthille a connu. Trente ans durant il a garé son camion de chaussures à côté de sa camionnette et, comme le bonhomme était sympathique, les liens se sont créés. Ce qui n’a pas empêché la congestion cérébrale, comme on ne dit plus désormais puisqu’on parle par sigles. La moitié du corps aux abonnés absents, le fauteuil roulant, la retraite encore loin, l’argent qui ne rentre plus alors que les traites courent toujours. Et le fils au chômage, en fin de droit... C’est plus que suffisant pour qu’il reprenne le volant et essaie les chaussures, Alexandre.

Aussi avenant que son père, le fiston, et beau garçon en plus. Même pas trente ans, bien découplé, souple comme une liane et un visage de lumière. Un sourire permanent, un vrai sourire, pas en plastique pour les clients, un sourire des lèvres et des yeux. Des yeux d’un vert profond, bordés de cils noirs, fournis, recourbés... à se faire poursuivre en injustice par toutes les femmes de la terre. Vous ajoutez, gentil, serviable et pas fier du tout... et vous vous demandez s’il existe. Mais il est bien là, à la droite de Berthille, tous les jeudis.

Le courant passe entre les êtres, ou ne passe pas, sans que l’on s’explique pourquoi. Entre ces deux-là, il passe tout de suite. D’esprit, de corps, de comportement... ils sont sur la même longueur d’onde, et ce ne sont pas quarante ans de différence qui les brouillent, ces ondes. Tout roule en complicité immédiate et facile, reconduite de jeudi en jeudi. Jusqu’au jour où... C’est un jour de pluie froide où le chaland est rare et pressé, où l’on passe plus de temps à attendre qu’à travailler. Berthille s’abrite dans le camion d’Alexandre, plus confortable que la bâche de son étal. On a le temps de parler, alors on se livre un peu plus, on s’aventure dans des zones de confidence, des souvenirs, des sensations perdues, on se découvre sans penser qu’il faudra peut-être se recouvrir. C’est comme ça qu’une évocation innocente enflamme Alexandre. C’est vrai ? Eh oui ! Il a l’œil qui pétille soudain. Il s’enthousiasme, s’emballe, projette. Berthille rit, mais enfin, tu n’y penses pas ! Trouble, trouble... Eh bien, si ! justement, il y pense sérieusement. Mais comment ! Elle, une vieille paysanne, allons... qu’est-ce que ça veut dire ? Berthille est perturbée, bien plus qu’elle ne voudrait, et de façon bizarre. Pensons clair : des partenaires de son âge, il doit en trouver autant qu’il veut, alors... A quoi ça rime ? Mais voilà qu’il insiste, avec plus de sérieux que d’habitude sur son éternel sourire qui fait fondre les glaçons dès qu’il ajoute un regard. Allons, il faut raison garder, jeune homme ! Justement, il n’y a pas de raison, dit-il, ou alors des bonnes.

Après le repas partagé à l’Auberge, Alexandre attend que soient partis les trois courageux restés malgré le temps pourri et, d’autorité, il entraîne Berthille vers son camion. Sans discussion. Elle suit, comme hypnotisée, se demandant pourquoi elle a dans la tête ce lancinant refrain d’une ancienne chanson... Comment ne pas perdre la tête, serrée par des bras audacieux...

Dans le camion, une fois les chaussures rangées, il reste une allée centrale bordée de deux falaises de boîtes maintenues en place par les armatures des étals. C’est bien assez d’espace pour l’usage qu’ils en ont. Alexandre installe Berthille, s’assure qu’elle est bien, et c’est parti. Dieu ! comme c’est bizarre ! Les sensations reviennent au grand galop, la peur bien sûr mais très vite aussi l’envie, l’exaltation... Le temps, l’âge ne comptent plus. Les gestes hésitants se font plus fluides, plus sûrs, plus osés. Et le plaisir est là, le plaisir oublié, délaissé. Retrouvé intact. Intense. Comme il a eu raison d’insister, Alexandre ! Elle le lui dit, reconnaissante et émue comme une jeune fille, tandis qu’elle se rajuste. Et lui dit merci, merci et merci, comme un adolescent à sa première, avant de poser un baiser de gentleman sur le dos de sa main.

Sur le chemin du retour, à toutes ces sensations, Berthille ajoutera le soulagement. Elle se rend compte qu’elle avait terriblement peur d’être ridicule et... non, elle n’a pas été ridicule du tout. Soulagée donc et... heureuse. Oui, heureuse.

Dès lors, tous les marchés se prolongent par ce passage dans le camion qui les laisse tous deux épanouis, enivrés et heureux, comme dans la chanson. A n’y pas croire. Et pourtant ! Mais, puisque c’est si bon, au diable les inconvenances ! Mais voilà que, la semaine dernière, soudain animée d’une confiance en elle remontée de temps lointains, Berthille prend d’entrée de jeu les rênes et ne les lâche plus. Elle mène la danse, ne laissant à Alexandre aucune initiative. Elle le contraint et le force, gardant son pouvoir sur lui jusqu’au final qui les laisse pantois, ahuris. Sidérés. Après un temps de flottement et de sourires maladroits, ils se séparent en essayant de faire comme d’habitude, mais la longueur d’ondes est brouillée cette fois. Dès qu’elle se retrouve seule, Berthille se sent mal, de plus en plus mal. Elle se demande. Se ronge. N’est-elle pas allée trop loin ? Elle l’a vexé, c’est sûr, humilié sans doute. Fâché à mort. Dame ! elle l’a tenu à sa merci, dépouillé de toute fierté, mis plus que nu... Un homme, ça n’aime pas ça.

Voilà pourquoi, ce jeudi, elle revient au marché avec la boule au ventre. Comment va-t-elle trouver Alexandre ? C’est angoissant. Qu’on en finisse enfin, ce doute est insupportable ! Il est là. Oui, il est là, et tel qu’en lui-même, tout sourire, jusqu’à ses yeux d’un vert profond qui pétillent de malice. Il vient vers elle sans tarder. Ouf ! Berthille se rassure, elle ne l’a pas perdu. Elle lui trouve quand même un petit air de conspirateur quand il s’approche d’elle pour lui faire la bise. Elle voit juste. Conspiration il y a. Elle le comprend dès qu’il sort un papier de sa poche et l’agite devant ses yeux de plus en plus rieurs. Oh ! non. Son cœur rate deux ou trois temps. Si, si... dit-il.


Au village, comme presque partout, le cimetière est à la sortie. Berthille passe devant chaque fois qu’elle rentre à la ferme. Ce jeudi-là, alors qu’elle longe le mur d’où dépassent quelques croix, prise d’une inspiration soudaine, elle range la fourgonnette près de l’entrée.

La tombe familiale est tout près. Son mari, Gaston, en est le plus récent occupant. Il n’est pas tout seul, oh ! non. C’est qu’il y en a des anciens qui se serrent les os dans ce petit logement ! Et pas seulement en ligne directe de parenté, on a fait dans le cousinage dès le début, un siècle plus tôt. C’est pour cela que repose ici aussi le grand-oncle Gabriel. Veuf, sans enfant, il est venu finir ses jours dans la famille de son frère, le grand-père de Berthille. Elle l’a très bien connu puisqu’elle avait dix-huit ans quand il est mort. C’est lui qui lui a appris à jouer aux échecs. Il avait découvert le jeu pendant la guerre de Quatorze et s’était passionné. Avec un émerveillement jamais démenti, il avait décelé en Berthille un potentiel hors normes, des capacités exceptionnelles. Il s’enthousiasmait de cette partenaire si douée, la seule avec qui il pouvait jouer régulièrement. Que de soirées à deux de part et d’autre de l’échiquier ! Que de bonheurs rares ! Tu vois, petite, disait-il, le jeu des échecs n’est pas pour tout le monde, il faut un cerveau spécial et une disposition d’esprit particulière. Tu les as, petite, tu les as !

A sa mort, la vie avait mené Berthille dans d’autres directions. Faute de partenaire, de temps, de trop d’occupations, les échecs avaient quitté sa vie au point de ne même plus être un souvenir. Jusqu’à ce qu’Alexandre, un jour de pluie et de confidences... Insolite point commun. Alexandre qui insiste. Berthille qui dit avoir oublié, qui a peur d’être ridicule et n’ose pas le dire, tout comme, au final, elle n’ose pas dire non à ce jeune homme si décidé. Mais bien sûr, il a eu raison d’insister, Alexandre. Le plaisir est revenu d’un coup. Intact. A se demander comment il a pu être oublié pendant un demi-siècle ! Le plaisir et... l’efficacité.

C’est bien beau et bon, tout ça, mais il faut raison garder, non ? Alexandre est d’accord mais il aboutit à la conclusion inverse et c’est pourquoi, ce matin, il brandit devant Berthille atterrée, la fiche d’inscription au tournoi régional. Elle doit s’asseoir avant de tomber. Il lui saisit les mains. Ecoutez-moi, Berthille, la semaine dernière vous m’avez mis échec et mat en trois minutes sans que je voie venir la manœuvre. J’ai participé cinq fois au tournoi, j’ai chaque fois été finaliste et j’ai gagné trois fois. Quand on aplatit un triple champion, - il bombe le torse pour faire semblant de se la jouer - on ne risque pas d’être ridicule. Et je serai là, avec vous.

C’est bien elle, Berthille, qui a entendu ce discours à elle adressé. Elle n’en revient pas, bien sûr. Elle dit tout ça à tonton Gabriel, qui est à l’origine de l’affaire et a bien mérité d’être informé, non ? Cinquante ans qu’il attend ! Elle termine par un clin d’œil. Elle va participer à ce tournoi, elle le sait même si elle a fait mine. Hé, il ne faut pas laisser croire au petit jeune qu’il peut faire ce qu’il veut ! Mais, pourquoi refuser, puisque, ce bonheur, c’est... en plus.

Texte de Serge Calmels, d'Argelès sur Mer (66), 2021
[l'auteur ayant été publié les deux années précédentes, son texte n'a pu être édité dans le recueil]



 

 

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