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  Association des bibliothèques du Sicoval

Le Lecteur du Val - 10 bd des Genêts - 31320 CASTANET-TOLOSAN - Tél. 05.61.00.51.16
Nouvelles à lire : concours 2013


"Du haut de son tracteur, il observe les deux silhouettes qui se faufilent entre les tournesols..."
ou encore :
"Quilhat sul tractor, espincha las doas siloetas que s'engulhan pels virasolelhs.."


- Le semeur d'étoiles
- Concerto à la mémoire d'un ange
- Manuèla

- Velhas de fèsta a Aubevila (avec la traduction française en regard)


Le semeur d'étoiles

Du haut de son tracteur, il observe les deux silhouettes qui se faufilent entre les tournesols. Impossible pour lui, de l'endroit où il se tient, de les identifier. Personne jamais ne vient rôder dans ce champ, qui plus est à cette heure tardive. Alors, il trouve cela bien étrange et aimerait savoir s'il doit avoir peur ou se mettre en colère. Il voudrait accélérer la cadence mais sa grosse machine en a décidé autrement. Ces tonnes d'acier et de mécanique bien huilée sont là pour un travail précis, inutile de leur demander l'impossible. Il lui faudra attendre d'être à la lisière de la parcelle, là où le champ qu'il travaille laisse justement place aux tournesols. D'ici là, les deux silhouettes auront disparu dans l'ombre du crépuscule, à l'abri des grandes fleurs jaunes. Il ne restera de leur passage que l'herbe fauchée par leurs pas précipités. Car il en est sûr, ces deux-là fuient. Ils n'ont rien de promeneurs habituels. Si cela avait été le cas, ils auraient marché bien droit et lui auraient adressé un signe, un bonjour lointain mais rassurant, une trace de bienveillance. Non, ces deux-là ont certainement quelque chose à se reprocher pour se donner la peine de marcher en se courbant, pour se faire petits et discrets. Mais ce qu'ils ignorent, c'est que la terre gardera la trace de leurs pas. Et pas seulement une trace visible et nette comme l'empreinte laissée par leurs gros souliers, mais surtout une marque subtile délivrant la quintessence de leur être. Car la terre est la mémoire des hommes. Ce qu'ils ne savent pas, lui, le sait. Il vit depuis si longtemps avec elle, lui consacre tous ses jours, la caresse, l'encourage, la remercie au moment des moissons. Elle lui parle et il comprend tous ses messages. Alors tant pis si son tracteur est un peu lent. Quand il arrivera au bout du sillon que son soc dessine, il saura interpréter son langage intime. L'intimité, voilà bien le juste mot, celui qui qualifie au mieux sa relation avec elle. Tour à tour mère, amante et femme, il lui confie tous ses états d'âme. D'ailleurs, de compagne il n'en a jamais prise, non par timidité, mais parce qu'il a choisi depuis toujours la blondeur des blés aux cheveux des femmes. Il affûte son regard, se dresse au-dessus du volant pour tenter d'apercevoir une trace d'herbes couchées mais déjà les deux fugitifs ont disparu, absorbés par les longues tiges. Malgré le bruit du tracteur, il perçoit dans le lointain le cri strident d'un busard. Les a t-il repérés ? L'oiseau dessine de grands cercles concentriques au-dessus du champ. Il envie le rapace, il aimerait tellement prendre sa place, non par idéal de liberté, mais parce qu'il saurait déjà, grâce à ses yeux perçants, qui sont ces deux fuyards.

La lisière est maintenant toute proche. Il décide de ne pas amorcer le virage pour repartir en sens contraire. Il arrête sa grosse machine, hésite, va t-il se lancer à la poursuite de ces deux apparitions soudaines ? Lentement, il marche vers les fleurs couchées. Il n'aime pas piétiner les champs comme cela, en blessant ce qui a été patiemment semé. C'est cela qui le met en colère. Il préfère longer toujours les bas-côtés, par respect. Il ne tolère que le passage des bêtes qui, elles, ne peuvent savoir. Mais que l'homme foule avec mépris ce que la terre lui donne le dépasse ! Enfin, il s'accroupit. Deux empreintes de pas différentes sont incrustées dans le sol argileux. Il prend son temps, observe, réfléchit et analyse. Une est plus courte, plus légère. Elle doit appartenir à un enfant. L'autre, plus longue, s'enfonce davantage, pèse sur le sol et ouvre le chemin. Un adulte et un enfant, certainement. À cette heure tardive, cela lui semble bien étrange. Il se penche un peu plus, hume l’argile, caresse les empreintes et ferme les yeux pour entrer un peu plus en osmose, pour lire le message que lui délivrent ces pas précipités... Le danger, voilà ce qu'il lit par les sillons fragiles des empreintes laissées. Il ne saurait expliquer de façon rationnelle, il fait marcher son intuition, se fie à son intime conviction. Ces deux-là fuient un danger. Sont-ils partis dans la bonne direction ? Il connaît le coin mieux que quiconque, se relève, scrute l'extrémité du champ. Leur passage s'enfonce dans les jolies fleurs jaunes. Leurs traces indiscrètes amèneraient n'importe qui vers leur cachette. Alors, sans savoir pourquoi, il redresse les tiges en signe de protection. Sa décision est prise, il se lance à leur poursuite. En ces temps incertains, ces deux-là courent peut-être un danger bien plus grand que celui qui a motivé leur fuite. Le champ descend vers la rivière, qui le soir venu, devient le terrain de prédilection des patrouilles ennemies. Il revient vers son tracteur et le conduit à la limite de la parcelle. Il finira son labeur plus tard, à la lumière de l'aube. Il sait maintenant qu'il ne ressent ni peur ni colère. Il a juste un devoir à accomplir envers ces deux ombres aperçues quelques instants plus tôt. Un adulte et un enfant dans l'encre de la nuit, exposés à la cruauté des hommes... La terre lui a dit qu'il ne pouvait laisser faire alors, il saisit son manteau et s'enfonce dans le crépuscule, se dirige à la manière d'un chat, furtif, félin, discret mais sûr de ses pas. Il connaît mieux que personne les pièges du paysage escarpé, il n'a pas besoin de lumière, pas besoin de repères. Il se fie juste à son intuition, il saura les retrouver. Mais arrivera-t-il à temps, avant que les loups ne surgissent de la nuit, avant que leurs mitraillettes ne crachent la mort au bout de leurs canons ?

Il descend vers la rivière en suivant leurs traces mais ne laisse sur le sol meuble que l'empreinte de ses grosses chaussures dont personne ne se méfierait. Il se faufile entre les tournesols qui penchent leurs têtes vers le sol. Demain, ces jolies fleurs regarderont le soleil. Il les envie, il aimerait tellement lui aussi redresser la tête, suivre la lumière et croire en un avenir meilleur. Mais jusque-là, rien ne lui a permis d'imaginer que tout cela cesserait, que la paix reviendrait dans son pays et qu'ils pourraient tous vivre comme avant... Avant que l'homme ne se transforme en loup.

La descente est périlleuse. Le terrain rebondit, se creuse, le chemin disparaît entre les fougères humides qui rendent la pente glissante et difficile. Il doit faire attention et ne pas faire de bruit, ne pas déraper. Il stoppe souvent son avancée, tend l'oreille... N'entend rien, juste le silence, plombé par la nuit sans étoiles et par la forêt de chênes dans laquelle il pénètre maintenant. Il continue, à l'affût, l’ouïe tendue à l'extrême.

Soudain, un chuchotement tout juste perceptible arrête son avancée. Ils sont là, tout près, il le sent, cachés entre les arbres de cette forêt dense. L'ont-ils entendu ? Il ne voudrait les apeurer. Une seule trace de sa présence et ils fileront tout droit vers le piège des patrouilles qu'il sait en contrebas. Comment leur dire, leur signifier qu'il n'est pas comme eux, qu'il veut juste les aider à passer la rivière ? Car il sait maintenant, depuis qu'il suit leurs traces, que ces deux-là veulent juste passer de l'autre côté, guidés par leur incroyable envie de vivre et par leur amour de la liberté. La zone libre est là, tout juste de l'autre côté, si proche et si loin pourtant. Car pour traverser, il faut connaître le gué, sinon les flots engloutiront et charrieront leurs corps avant même que les loups ne les tuent. Le piège est double: viendra-t-il de la nature ou de l'homme ?

Il prend son temps, ferme les yeux. Son esprit se détend. Soudain, le hululement d'une effraie déchire le silence. Il se laisse surprendre, se déséquilibre et commence à glisser sur les fougères humides. Sa chute crée l'affolement dans les arbres, les haies et les terriers. Toute la vie qui s'était figée sort de sa léthargie et se répand en cris, sauts et froissements de toutes sortes. Il contracte les muscles des cuisses, s'arrache les mains sur les rochers tranchants, cale son pied dans les racines affleurantes des arbres et stoppe enfin sa glissade. Ils sont là juste devant lui, aussi affolés que les oiseaux qu'il vient de déranger dans leur sommeil. L'enfant ouvre la bouche, il entend déjà son cri avant qu'il n'ait franchi ses lèvres. Non, pas cela, il ne doit pas alerter la patrouille en contrebas. Plus vif que l'éclair, il saute sur lui, le bâillonne et chuchote à l'adulte qu'il vient en ami. Dans ses yeux, il lit plus de peur que de haine. Comprendra t-il qu'il vient les aider ? Près de la rivière, la patrouille s'est mise en route, alertée par les chants désordonnés des oiseaux. Se terrer... Ne pas avoir peur mais se tapir contre la terre protectrice et retrouver son intimité. Ils se collent contre le sol humide et glacé... Faire confiance, disparaître dans l'antre de la nuit, dans la profondeur des fougères et attendre...

Les soldats s'éloignent, leurs pas lourds se fondent dans le tumulte de la rivière. Alors maintenant, seulement maintenant, ils prennent le temps de se regarder. La petite fille serre sa poupée contre elle, des nattes blondes s'échappent de son bonnet et retombent sur l'écharpe trempée qui ne lui tient plus chaud. Elle tremble encore un peu, pose ses yeux innocents sur l'homme sorti de nulle part qui transpire tant la bonté. Sa mère hésite encore. Entre confiance et méfiance, son regard est un peu perdu. Lui a compris. Il leur fait signe d'arracher l'étoile encore cousue sur leurs manteaux. En zone libre, elles ne seront plus Myriam et Sarah. Elles devront prendre une autre identité. Il se renseigne. Elles auront bien un point de chute de l'autre côté. Il ne cherche pas à en savoir davantage, ne leur donne même pas son nom. En connaître le moins possible est un gage de sécurité pour tous. Ils attendent encore un peu, tapis contres les herbes, puis n'entendant plus aucun bruit, descendent lentement vers l'eau rageuse. Ils marchent en silence, se permettant juste quelques regards discrets à la faveur de la lune. La nuit est sombre, c'est une sacrée chance pour traverser mais il faut se dépêcher. Déjà, leurs chaussures ont pris l'eau et leurs pieds douloureux se posent maladroitement sur les galets. Il faut continuer, garder en ligne de mire l'autre rive que leurs yeux distinguent, maintenant, avec plus de clarté.

Enfin, ils s'arrêtent. Il connaît le passage, là, juste à droite du grand chêne. Il prend la petite dans ses bras, fait signe à sa mère et ils s'enfoncent ensemble dans l'eau glacée en luttant contre le courant. Au milieu de la rivière, il faut lutter d'avantage car des rochers font barrage et entrainent avec force leurs corps engourdis. Tenir... Garder l'autre rive en ligne de mire. Ils y sont presque. Dans le tumulte de la rivière, ils ne peuvent plus entendre la patrouille et sont d'autant plus vulnérables. Alors, ils se raccrochent à leur la foi, à leur amour pour la justice et surtout, surtout, à leur quête de liberté. Ils doivent croire que c'est leur jour de chance, que le rendez-vous avec le grande Faucheuse n'est pas pour cette nuit. Encore quelques pas et ce sera gagné. Il serre la femme très fort, colle la petite contre lui avec amour. Malgré le danger, il découvre à quel point leur présence est apaisante et lui donne du courage.

Maintenant, ils sont au bout de leurs efforts, la grève s'étale devant leurs yeux. Épuisés, ils s'échouent sur le sable et restent immobiles en attendant de reprendre leur souffle. La petite sourit, sa mère tient toujours sa main refermée sur la sienne. Pour quelques instants, ils forment une seule et unique famille, celle qui partage l'altérité et la diversité. Le moment de les quitter est maintenant là. À regret, il voit s'éloigner les nattes blondes de la petite qui se retourne de temps en temps pour lui faire un signe de la main, un au revoir lointain. Il reste encore un peu jusqu'à ce qu'elles disparaissent dans l'antre de la nuit et adresse au ciel une prière silencieuse. Puis, il remonte le chemin avec la même prudence. Tant qu'il n'est pas rentré chez lui, il peut les mettre en danger. Pour la première fois, il se sent responsable de l'autre, pour la première fois, il ne se sent plus seul. Les mains dans les poches, il froisse le tissu jaune en forme d'étoile... L'insigne de la honte. Le champ de tournesols est maintenant devant ses yeux. Les tiges se sont redressées et effacent le passage des deux femmes. Alors, il s'accroupit et creuse avec ses mains au milieu des fleurs pour déposer les deux étoiles dans le ventre de la terre. Semant la mémoire des hommes, il sait qu'il reviendra plus tard pour la cueillir, quand tout sera fini, quand la paix reviendra et qu'il faudra se souvenir "du plus jamais ça".

Plusieurs années ont passé, du haut de son tracteur, il observe les deux silhouettes qui se faufilent entre les tournesols. Il ne peut les distinguer de là où il est, mais elles s'avancent vers lui en agitant leurs mains. Il arrête son moteur et les laisse s'approcher. Ses cheveux sont blonds comme les blés et volent librement autour de ses épaules. La femme plus âgée lui adresse un sourire rayonnant. Il a compris, court vers elles en remerciant le ciel d'avoir entendu sa prière. Il a tant espéré cet instant, imaginant secrètement que l'horizon, un jour, lui rendrait ces deux êtres croisés une nuit de septembre 1941. Des larmes coulent sur ses joues burinées. L'entourant de ses bras, la petite lui chuchote à l'oreille : "Je ne connais pas ton nom mais pour moi tu es Sacha, celui qui protège les hommes et repousse l'ennemi".

Alors, il les entraîne vers le champ de fleurs jaunes, se penche, gratte la terre et ramène en pleine lumière la mémoire des hommes. Éclairées par un rayon de soleil, les deux étoiles scintillent pour rappeler à tous que la fraternité sera toujours plus forte que la barbarie.

Texte de Cathy Guerrero, Ronel (81), 2013



Concerto à la mémoire d'un ange

Du haut de son tracteur, il observe deux silhouettes qui se faufilent entre les tournesols. Silencieuses et discrètes, les ombres se confondent maintenant dans l’obscurité naissante du soir et s’éloignent rapidement vers le chemin vicinal qui borde le champ.

Intrigué, Pierre descend de sa machine et, écartant les grandes fleurs, découvre un passage étroit tracé soigneusement parmi les plantes. Ce chemin débouche sur la route d’où il n’a que le temps d’apercevoir, sans distinguer ses passagers, une voiture blanche disparaître derrière un bouquet d’arbres. Passablement contrarié par ces individus qui violent son espace de travail, il remonte la sente dissimulée dans les hautes fleurs. Quelques tournesols ont été arrachés pour dégager un passage qui ouvre sur un petit espace : une sorte de chambre borgne aux murs végétaux. Le toit est constitué par l’inclinaison des grandes fleurs qui jettent leurs ombres oscillantes. La terre est tassée, piétinée et dessine un étroit rectangle de quelques pas de long. Un espace de méditation caché dans les collines du Lauragais, lieu paisible qui lui rappelle cette chapelle perdue au fond du vallon où se recueillent les pèlerins vers Saint-Jacques de Compostelle.

Un « compact-disque » est placé, bien en vue au milieu de cette nef de verdure. Suspendu à un tournesol, il offre son message gravé, inattendu, provocateur, et scintille de tous les feux de l’arc-en-ciel. Pierre, pour tenter de bénéficier des rares subventions agricoles octroyées aux petits exploitants, s’est habitué à ces nouveaux moyens d’échanges informatiques. Intrigué, il comprend que ses visiteurs ont manifestement l’intention de s’adresser à lui. Pierre, qui a perdu sa femme et un enfant en bas âge, s’est installé récemment dans le Midi toulousain. Il a quitté la région parisienne où il vivait de la culture maraîchère. L’extension urbaine, telle un rouleau compresseur, ne lui avait laissé aucun choix sinon d’abandonner son exploitation et de refaire sa vie ailleurs.

Pourquoi se saisit-il de l’objet qui le fascine ? La raison lui dicte de le jeter, au plus vite, de ne pas donner prise aux compagnons de l’ombre. Curieusement, il agit de manière contraire, comme guidé par une force intérieure. Ses visiteurs, très précautionneux et qui n’ont rien saccagé, cherchent-ils sa compagnie ? Sont-ils dans la détresse ? Il sent monter en lui un étonnement, peut-être même un sentiment de compassion. Cependant il s’en défend, ne s’insurge pas : il veut comprendre et son cœur s’ouvre à la situation imprévue.

Sa nouvelle propriété est une ferme aux grandes tuiles placées de guingois, retombant sur les greniers à céréales ouverts aux vents de la colline. Il a aménagé un espace de vie où il consulte son ordinateur, regarde la télé ou lit tranquillement. Il place le disque dans le lecteur et la magie de la musique s’installe dans la grande pièce. Les reflets orangés du soir s’estompent progressivement, la scène prend un éclairage très doux et les premières notes s’égrènent doucement, merveilleusement irréelles. Parti du néant, un lent crescendo exprimé par un violoncelle solo s’élève ; les cordes reprennent en mode mineur ce qui devient maintenant une plainte. Lamento développé par tout l’orchestre puis cri de douleur d’une flûte traversière. Pierre sent dans son corps le chagrin, la peine et le désarroi du compositeur. Ode funèbre, sans doute composée pour un être cher. Le court passage musical va decrescendo, dans la même tonalité, puis s’éteint dans le bruissement des peupliers. La nuit enveloppe maintenant la pièce.

Le message s’arrête ainsi, sans autre explication. Pierre ne comprend pas mais est profondément troublé : en lui les derniers accords résonnent encore. La petite voix murmure à nouveau. Il est troublé par cette musique d’une infinie tristesse. Les personnes qu’il prenait pour des intrus veulent-elles lui faire partager une souffrance qu’il ne connaît pas mais qu’il perçoit confusément ? Il décide de leur témoigner discrètement son amitié naissante. Le lendemain, il plante à l’entrée du petit sentier, après l’avoir désherbé, un parterre de fleurs des champs qui tiendront bien jusqu’à l’automne. Comprendront-ils ce geste simple ? Comment l’interpréteront-ils ?

Les jours ont passé ; la musique profonde vit encore dans son cœur. Silencieusement, il continue son travail habituel en évitant toutefois de déranger par ses travaux champêtres l’ordonnancement de l’étrange sanctuaire. Puis, comme il l’attendait et l’espérait secrètement, un second disque est maintenant suspendu et se balance au vent du matin. Les accords sombres et lugubres d’un cor sont suivis par les coups sourds et effrayants des timbales. Crescendo des cordes, colère du hautbois d’ordinaire si timide. Les percussions s’en mêlent. L’orchestre se déchaîne maintenant. Les instruments se relaient dans une atmosphère hostile. L’immense violence, exprimée par les cuivres, ponctuée par la grosse caisse, ne peut plus se contenir : elle s’étend, parcourt l’espace, enveloppe les musiciens, voyage dans l’espace et telle une vague déferlante vient atteindre l’auditeur. Seconde surprise et grand choc : après la douleur, la colère…mais pourquoi ?

La vie reprend avec son cortège d’habitudes : l’été s’installe avec la promesse d’une abondante récolte. Il arrose, désherbe, épand des engrais sur ses champs, cultive du lever au couchant. Malgré le travail pressant, Pierre n’oublie rien : il est partagé entre deux sentiments contradictoires. Il aimerait mettre un visage sur ces deux ombres furtives pour comprendre l’énigme. A contrario, une tendresse inexplicable vient de naître, délicate comme la rosée sur une fleur qui se briserait à la première rencontre. En empathie avec eux, il se surprend même à mieux dessiner le petit chemin où se rendent secrètement ses visiteurs, au lieu de leurs rendez-vous décalés.

Survient alors la troisième rencontre. Après la crainte du silence définitif, une joie intense l’étreint. Ses amis, il peut ainsi les nommer, sont venus : le troisième disque brillant et irisé tremble dans la brise, en attente de son écoute. Le chant des instruments s’élève progressivement : lento, tranquillo. La petite touche joyeuse d’une flûte traversière apporte un coin de ciel bleu puis, la clarinette légère exprime toute la tendresse du monde. Un basson intervient, grave mais serein. Vents et cordes reprennent : la mélodie tournoie, légère et gracieuse. La musique du violoncelle solo naît alors comme une source timide issue des profondeurs de la terre, puis devient un ruisseau rapide et joyeux. C’est maintenant une rivière dans toute sa plénitude : elle chante ; sa musique s’élève profonde, douce, aux reflets graves et changeants. L’orchestre en retrait accompagne en sourdine. À la douleur et au deuil des deux premiers mouvements, succède la paix et la tranquillité. Plénitude. Pierre, comme emporté par une force inconnue, reçoit dans son être la magie de la musique. Une onde puissante, bienfaisante, l’enveloppe. Jamais il ne s’est senti aussi apaisé. Dans la plénitude, il suit le chemin de la vérité, éclairé par ses étranges visiteurs.

Avec les premiers frimas de l’automne, la brume du matin se déchire sur la colline aux tournesols coupés. Seules subsistent quelques grandes tiges décharnées. Pierre est satisfait, la récolte a été bonne ; il peut labourer pour préparer la saison nouvelle. Au programme, ce soir, l’orchestre symphonique de la grande ville voisine joue une œuvre nouvelle, création en exclusivité mondiale du célèbre compositeur Paul Maurand. Après une longue interruption qu’il n’a jamais voulu justifier, l’artiste renoue avec la composition musicale. Son épouse Brigitte, violoncelliste de renommée internationale, avait également décidé de renoncer à sa non moins brillante carrière. L’événement est exceptionnel car les deux musiciens se produisent ensemble pour interpréter un concerto dédié à la mémoire de leur jeune fils, décédé quelques années auparavant. Désormais, il sait mettre un visage et un nom aux ombres furtives. Tout son être est parcouru par un étrange sentiment de plénitude et de joie mêlées qui emplissent son cœur. Les trois mouvements du concerto apportant chacun une touche de mélancolie, de révolte et de paix, chantent dans sa tête. Son deuil, celui de ses amis, est terminé. Un enfant est né ; c’est un peu le sien. Un immense cadeau vient de lui être offert ; la solitude l’a quitté ; une vie nouvelle s’offre à lui.

Quelques jours plus tard, Pierre reçoit la visite du maire du village : « Pierre, tu dois céder une parcelle de ton terrain pour aménager la route devenue trop étroite et sinueuse devant ton champ. Il y a quelques années un enfant de cinq ans a été fauché par une voiture et tué sur le coup. Un autre accident vient de se reproduire au même endroit. »

Au hasard d’une promenade champêtre, le long d’un chemin, le promeneur sera surpris de découvrir un minuscule espace, lové entre des parcelles cultivées. Sur cet endroit fleurissent l’été de grands tournesols. Quand le froid d’hiver lance ses pointes, des fleurs immortelles perpétuent un souvenir. Aucune inscription n’est visible. Seul le vent d’Autan, sifflant dans les frondaisons, peut raconter une histoire. Le vent… et quelques personnes passées de l’ombre à la lumière.
 
Texte de Georges Otrio, Auzielle (31), 2013



Manuèla

Quilhat sul tractor, espinchèt las doas siloètas que s’engulhavan pels virasolèlhs. Lo darrièr viatge plegat, s’en tornava de la cooperativa. Passat lo virador de la martelièra raspèt la paret de la cava vièlha e dintrèt dins lo massatge que los vendemiaires, alispats, èran ja asseites per los grases del ramonetatge ; e de brunetas, n’en mancava pas, emai d’esperdigalhadas. Unas manòbras costumièras e lo portal èra pas qu’a barrar. Atudèt lo lum cluquejaire del tractor emai remòrca, puèi virèt la clau del contacte. Lo silenci tornèt.

Lo colcant rosinejava aqueste sèr d’aqui e dins la manada d’En Ciril, los buòus s’apasturavan, fòrts, pesucs, tranquilles.

Calixte se faguèt caufar un demai de sopa de barraquets, se copèt un talh de cambajon de La Salvetat e acabèt per un bocinon de Laguiòla amb un aramon franc sortit tot fresc de la musèta. Caldriá tornar comprar de pan. S’en rotlèt una, la darrièra, e finòta ! L’aluquèt a l’aluqueta e bufèt en l’aire la primièra bufada gròssa que metèt de temps a montar davant la lampa. Dins lo fosc d’aquela nebla un image li tornèt : aqueles joves que se corrissián ; s’èra quilhat sus las pedalas per los veire melhor, mas lo solelh èra bas, e l’ajudava pas ; un jove que ne perseguissía un autre ? Un jove que perseguissía una filha ? Aquòs lo temps de las vendémias !

Ten ! Lo Ricon de l’Angèla èra pas a la pesada aqueste vespre ! Aviá pausat la mièja ; lo de darrièr, justament, i semblava, qu’avía lo meteis còp d’espatla sul costat coma el quora corrís ! De que sería vengut faire per aquí dins un camp de virasolelhs aquel colhonàs ? A son age ? Vertat qu’avían de vam aqueles bolgres ! Un còp d’esquèrra, un còp de dreita, los virasolelhs se clinavan coma per dessenar una dralha…

Tirèt un darrièr còp sul megòt pegat als pòts e l’espotiguèt sul sulhet. Calixte fiulèt lo gos : marrit chin de vira, chin de pluma, manhac coma una gata. Endralhèt lo camin de tira long de la Robina cap aquela riba de virasolelhs. Vegèt lo furòl de las canas plegadas, cap a un ròdol tot prautit. S’i daissèt menar, que lo Flaüt i morrejava coma per un perdigal al nis.

Un pichòt pè desnus, una man blanca que penjòla virada cap al cèl ; una farda escampilhada dins las turras d’un camp de mèl. Una pichòta espatlada ; un cap torcit de pelses barrejats ; los uèlhs dobèrts a la colcada dels aucèls ; una autra man que sarra una ensalada : una mastièra que s’escana. Un cotèl desplegat dins un ilhauç d’estela, jos de jaune clinat, incarnada rosela…

La trobèt sagnada dins sa rauba encara mostosa d’una jornada de monsenha, que i avía pas quitat lo desir lo travalh prefaìtièr d’una sason d’exil ! Un buòu tot negre, de l’autre band, virèt lo cap ; lo solelh avía trescolat…… Un tofet de flors d’aur brandit al cap d’un braç al mitan del camp long ; un ramelet mai naut qu’aquel camp ras de flors ; es aquò qu’avía vist fremir lo Calixte, dins un aire sens buf que las carabenas de la Robina n’en tremolavan solament pas. Un tofet de flors que remenava e dos joves que se corrissián cap a el...

Lo glas piquèt ; l’Angèla sortiguèt sul sulhet de l’ostal ; se signèt, marmonejèt un Ave.
- Qual es mòrt ?, diguèt lo Ricon.
- Degun ! Una espanhòla, repondiguèt l’Angèla.

Texte de Michel Decor, Félines-Minervois (34), 2013


Le recueil de nouvelles "Coups de théâtre dans les tournesols" est également disponible, au prix de 7 €, sur le site de l'éditeur Le Griffon Bleu.

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