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Le Lecteur du Val - 10 bd des Genêts - 31320 CASTANET-TOLOSAN - Tél. 05.61.00.51.16
Nouvelles à lire : concours 2011


"Stupéfait, il saisit son portable :
Je suis dans le parc où se trouvait le château, et tu ne devineras jamais..."

Nuages

Stupéfait, il saisit son portable :
"Je suis dans le parc où se trouvait le château. Et tu ne devineras jamais..."

L’atmosphère est irrespirable. Néri, le Vieux, le Bulibasa, reprend péniblement son souffle à travers le mouchoir qui lui couvre la bouche. Trouve un regain de courage, poursuit :
- Léo, tout brûle, il ne restera rien. Préviens Kalia, tout le monde la cherche…

1
Le ciel, étoilé par un puissant mistral, laissait à la lune tout le pouvoir de la lumière. Elle avait pris son temps pour choisir le meilleur endroit de mise à feu : un vaste auvent qui couvrait la réserve de bois garnie de plusieurs stères de bûches et de branchages. Elle imagina les flammes qui courraient sur les piles et les poutres, gagneraient la charpente du bâtiment. Le vent était idéalement orienté. Elle épandit les deux litres de pétrole gélifié, jeta le zippo enflammé. L’embrasement fut immédiat.

Je suis Léo, le patron du Whiss, jazz manouche, rock aussi, et alcools de tous pays, passe quand tu veux, tu ne le regretteras pas. Quelle nuit ! Déjà, j’ai dû fermer tout seul, et à peine couché, le téléphone strident me cloue en croix sur une aube cruelle. Néri, puis les flics, tous après Kalia. Elle aurait mis le feu au château. Elle m’avait dit qu’elle irait au camp, pour une ultime nuit, un dernier feu. Ca lui arrivait souvent de quitter le confort douillet des murs en dur et du matelas King Size pour rejoindre le camp. J’ai vu mon amour, coincée entre quatre murs, comme un félin qui grifferait sans fin les remparts de sa prison. Alors, j’ai rejoint le Vieux.

La Brigue n’est plus qu’une ombre noirâtre et diffuse, enfermée dans l’immense globe rouge qui l’enserre et qui ne lâchera plus sa proie. De l’immense toiture, émergent des poutres charbonneuses, pointées vers le ciel comme les doigts vengeurs et noircis d’une effroyable divinité de la colère.
- Kalia n’aurait pas du menacer…
Je lis dans les yeux de Néri combien ses doutes viennent se coller à ma trouille, et la renforcent. Nous, les Roms, avons cet instinct infaillible pour deviner les emmerdes à vingt lieues, vieil atavisme des victimes expiatoires, auto conditionnement des coupables en puissance, à croire que notre âme de voleur de poules ne sait vivre que sous la férule du châtiment à venir. Et pour les « caraques», comme ils disent, catastrophe égale raclée. Hier Pujol, le maire, nous a clairement signifié notre départ, bon gré mal gré, sinon c’était les charters…. Alors Kalia avait lancé son imprécation : « C’est l’enfer qui t’attend, Pujol ! Avec ton père qui te garde la place au chaud »

Je pleure sans trop savoir d’où viennent ces larmes, dictées par cette fumée si acre, poussées par ma douleur si vive. Je me sens tout à coup submergé par un flot de souvenirs si purs, si doux, auxquels je ne pourrai plus jamais donner refuge.

2
Nous sommes à Cruseilles depuis mai 1989, j’avais douze ans et Kalia venait de naître. Au sortir du pèlerinage des Saintes, après avoir dignement fêté Sara la noire, nous avons tenté un arrimage timide sur la vaste lande qui bordait le village, dans l’anonymat de la nuit. Mais dès l’aube, l’autorité administrative, le maire et son conseil, s’invitait à la table du café. Pujol portait sa confortable bedaine avec cet aplomb inimitable de l’homme approximatif soutenu par une autorité indiscutable.
- Philippe Pujol, maire de la commune. Vous ne pouvez pas rester là, vous le savez bien, nous ne sommes pas équipés pour vous recevoir, il y a une aire sur Privas.
Mais Privas nous avait déjà chassés et la lassitude nous gagnait. Néri, déjà sage à l’époque, tournait placidement sa cuillère dans son breuvage turc. Armé d’un motif censé faire vaciller l’âme de toute nation en situation d’accueil. J’étais près de lui, sous l’auvent, fier.
- Monsieur le Maire, nous avons une femme malade et nous ne souhaitons qu’une halte de quelques jours. Le temps du repos. Nous sommes des oiseaux de passage et bientôt nous serons bien loin. Une naissance très difficile, Monsieur Pujol, on laissera tout propre, promis…
Le tartarin, gonflant son jabot de respectabilité, restait intraitable. Il jouait sa réélection. Pas de faiblesse devant son équipe. Pujol se drapa dans la robe sans tâche du droit.
- C’est une question de salubrité, pour vous, pour nous. Vous avez jusqu’à ce soir. Ce soir, dernier délai …

J’étais si jeune mais, au mot près, l’invective était celle que j’attendais. Tout est écrit, leurs discours, nos réponses. Et ce triste jeu depuis des siècles ; ainsi en est-il du destin tsigane, une histoire toute en pointillés, une respiration entre chaque tuile. Pujol s’inscrivait dans cette longue lignée des trieurs instinctifs, fils ou frère des auteurs de « porrajmos », ces tueries qui jalonnent l’histoire de notre peuple. Celle de 1940 enfuma deux cent mille frères et sœurs, un quart de notre peuple, sans l’ombre d’un hommage depuis.

Mais cette fois, le motif était bon, tout le monde y croyait. Kerma était vraiment pâle et ne se levait plus guère. Le lait pour Kalia, vingt jours à peine et déjà belle et brune comme les poupées japonaises de la télé, nous coûtait une fortune. Ce n’était pas la première fois qu’on remplissait des biberons et qu’un bébé passait de mains en mains. Trop souvent, nos femmes paient le tribut de la mort pour le cadeau d’une vie. Moi-même, je dois la vie à une mère partie en couches. On a croisé les doigts.

Espoir perdu… Ils sont arrivés, au plus profond de notre nuit de retard. Ils avaient repéré notre caravane. Même pas le temps de réagir, juste celui de sauter dehors, après les premiers coups. Cinq minutes pour démolir notre Sterckeman tout confort, intérieur velours rouge, à coups de masse. Il n’était plus sage du tout, le Néri. A la lueur mourante du feu de camp, nous l’avons vu pleurer, hagard, les jambes nues sous sa liquette. Quelle peine, quelle honte... Chez nous, le père ou le frère, c’est d’abord celui qu’on se fabrique, qu’on se tresse avec les liens des regards, des échanges, des dons. Néri, c’est mon père d’amour, le vrai. Et celui qui repose à Marseille, aux Aygalades, n’est qu’une ombre à peine croisée. Celui-là, c’est la maladie de la barrique qui l’a emporté, sur mes six ans. Le jour où on m’a dit que je ne le verrai plus, Néri m’a montré mes premiers accords sur les six cordes argentines, et je me suis installé chez lui.
- Léo, tu vas échanger un père qui ne savait pas te parler contre une guitare qui peut tout te chanter, l’amour, la joie, la peine. Si tu pleures avec elle, tes larmes, elles auront le goût du miel.

Ma bouffée de vengeance, les pleurs de Néri, n’ont duré qu’un instant. Sokol nous appelait. L’homme de Kerma tremblait. Il a nous dit combien elle avait eu peur, pendant l’assaut, chaque coup résonnant si proche, si lourd, accompagnant leurs cris de bêtes. Elle saignait à nouveau. Ils l’ont chargée à l’arrière, dans notre break. Je me suis glissé dans la malle immense, je ne pouvais pas quitter Néri, pas ce soir là. Il l’a compris, il n’a rien dit.

Au carrefour de Privas, deux phares blêmes semblaient nous guetter en éclairant les lieux.
- Ils vont remettre, çà, les enfoirés.
- T’inquiètes, regarde…
Elle est descendue de sa 4L : un petit bout de femme, aux cheveux si blancs, qui s’est approchée de nous en trottinant d’un pas alerte. Néri a baissé la vitre :
- Soir’ madame, nous cherchons le docteur…
- Angèle Wallenberg, je suis au courant. Venez au château, pressons.

Nous l’avons suivie et, en quelques minutes, nous étions dans le parc de la Brigue. Sokol est resté avec Kerma dans la voiture, et nous sommes entrés tous les trois. Dans un hall si grand qu’on aurait pu y remiser le camp entier. Quand le docteur est arrivé, c’était déjà fini, alors ils l’ont portée dans une pièce attenante au salon et l’ont couchée, toute salie qu’elle était, sur un divan doré. Et peu après, le médecin, brave homme au nez lourd et rougi par cette mort si triste, nous remettait le certificat de décès.

La dame a préparé à boire, s’est éclipsée, nous a rappelés peu après. Kerma était belle, si frêle, et malgré les fards trop bleus que sait peindre la mort, elle semblait paisible. Un couvercle de plomb s’était abattu, heureusement rompu par la maîtresse des lieux :
- Wallenberg, c’est mon nom de jeune fille, mais je suis la mère de Philippe Pujol, qui vous a chassés, qui a détruit votre roulotte. Le parc est vaste. Installez-vous, le temps qu’il faudra, au moins celui du deuil.
- C’est bien bon à vous, Madame, a répondu Néri, mais c’est le malheur qui vient chez vous, si votre fils n’est pas d’accord.
- Le malheur, Monsieur, est venu faire un tour chez nous il y a bien longtemps, ce soir le revoilà et vous laisser partir, ce serait l’inviter à rester… Quant au jeune garçon et à vous-même, Monsieur…
- Appelez-moi Néri…
- Néri donc, puisque vous n’avez plus de toit, j’aurai plaisir à vous accueillir chez moi en ville, le château n’est plus habité.

On voyait bien que Néri était sous le charme, parce qu’elle parlait en ne regardant que lui. Le sourire d’Angèle… Elle le lui a planté dans le cœur, sans lui laisser la moindre chance d’en sortir. Vingt ans après, il y est encore. Aucune de nos filles n’avait su. Je crois qu’il en avait assez de dormir seul dans la flanelle froide. Ils sont repartis ensemble, pour prévenir les autres, qui n’ont guère tardé. A 8 heures, le café fumait pour tout le monde. A l’écart, les femmes préparaient Kerma pour les trois jours du deuil. Angèle a raconté sa vie, peut être pour nous expliquer sa courtoisie et sa bonté.

3
Son arrivée en juillet 1938, depuis la lointaine Suède, dans les malles de son père, pour des vacances au soleil. Raoul Wallenberg. Vaste fortune industrielle.
- Papa est tombé amoureux de la Brigue, c’était notre hôtel, il l’a acheté ! L’été suivant, je suis revenue, seule, j’avais dix huit ans. Et puis le chaos. Mon père était en Hongrie où il avait accepté un poste de diplomate. Je ne l’ai jamais revu. Il a disparu, probablement déporté par les soviétiques après la guerre, mais auparavant, il a sauvé la vie de milliers de juifs. Aujourd’hui, il est « Juste parmi les Justes ». J’ai rencontré officiellement le père de Philippe, un grand drôle qui m’avait fait danser au 14 juillet. La valse avait duré trop longtemps et il a fallu qu’on se marie en vitesse, parce qu’un bébé arrivait. J’étais si jeune… Nous avons fermé l’hôtel, sans ménagement pour le personnel. J’ai trouvé mon mari bien insensible. En 43, la Brigue a été réquisitionnée par la Wehrmacht pour accueillir le centre de répartition des déportations de la zone sud-est. Loin de s’en émouvoir, mon mari s’est pris au jeu, a dirigé la milice locale et a aidé de toute son âme. En 45, il a été fusillé par les FFI qui lui avaient placé dans les bras la photo où il pose avec Heinrich Himmler. Alors j’ai jeté son nom, repris le mien, et j’ai quitté le château pour m’installer à Cruseilles. Insupportable présence de ces âmes perdues, dont je sens qu’elles hantent encore ces pièces. Et quand j’ai appris le rôle de mon fils, ce soir, ma mémoire a fait un aller retour salutaire et j’ai décidé d’intervenir.

Elle nous a convaincus, on a décidé de rester un peu. Et vingt ans après, on y est encore… C’est comme çà qu’on s’est sédentarisés, comme ils disent. Pas tous, bien sûr. Certains reprennent la route, saisis par l’appel du grand chemin. Angèle a ouvert le parc et les dépendances. Les roulottes entre les chênes et les ormes, quel panache ! Les plus doués se sont transformés en artisans et ont restauré les pièces qu’elle nous offrait, sanitaires, buanderies, auvents. On a remis les potagers en service, joué aux bûcherons. Angèle nous paye un forfait pour débroussailler et entretenir le domaine et, des trente hectares de forêt, on tire de belles billes de chauffe, dont nous partageons la vente avec elle. Pujol nous voue une haine tenace et nous offre parfois le plaisir de sa face tordue par la haine, quand il arpente le parc.

Mais moi, mon truc, c’était la musique ; une passion dévorante à laquelle j’ai vendu mon âme. Des heures sur les solos de Django bien sûr, mais aussi sur ces accords de blues et leur couleur sensible. J’ai vécu en donnant des cours aux jeunes gadjis. Peu à peu, j’ai conçu le projet d’un temple à la fois musical et convivial : décors, nombre de tables, sonorisation, insonorisation, cartes de bières, groupes. Et pour mes trente ans, Angèle m’a prêté de quoi aménager un vaste local dans le sous sol de la maison de ville, qu’elle occupe avec Néri.

Alors je suis allé dire à Kalia que je l’aimais, ce qui ne l’a pas surprise. Et six mois après, on ouvrait le Whiss. Succès immédiat. La musique, elle, se moque bien des ségrégations. Kalia chante. Elle a une voix qui envoûte, avec des alternances subtiles entre graves et aigues, un spectre très vaste. Et moi je joue, je joue seul ou avec des musiciens de passage, je l’accompagne, je lui ai même écrit des chansons qui parlent des dieux et des sauvages qui vivent en elle.

Mais depuis quelques mois, tout cafouille. Angèle a été hospitalisée et les médecins n’ont pas rassuré Néri. On va la visiter le plus souvent possible, mais on voit bien que son teint de pêche a viré au caramel et que ses forces l’abandonnent un peu plus chaque jour. Pujol a pris les commandes du domaine et sa première mesure n’a pas traîné. Hier il a débarqué dans le parc :
- Fissa, les Roumis, vingt quatre heures pour dégager de chez moi, sinon c’est le charter pour Gitan ville.
Il s’était senti des ailes, appuyé par la France profonde. Cet été, quand un ministre a piqué dans la caisse, ça a fait grand tapage. Alors, pour faire diversion, le petit bulibasa français a lancé la grande vague des expulsions de roms…

4
A huit heures, on a investi la gendarmerie. Ils l’avaient serrée. Pujol éructait, exigeait des aveux, pour l’assurance. Elle a hurlé que ce n’était pas elle, mais j’avoue que j’ai douté : d’abord notre règle d’or, ne jamais rien avouer, puis son absence cette nuit, sa mère victime de la sauvagerie de la bien-pensance, et surtout la menace qu’elle avait lancée… A la vue des bracelets d’acier qui cachaient ses joncs d’or, les larmes sont revenues : coupable ou non, je l’aimerais quand même et je l’attendrais aussi longtemps qu’il faudrait.
- T’as pas le choix, Léo, tu m’attends, parce que ce n’est pas moi, sinon je reviens pour te tuer ! qu’elle répond, non sans humour, devant les flics. Et en plus, ne deviens pas gras comme un gadjo et continue à gratter et à me jouer mes chansons que j’entendrai de loin. Et toi Pujol, j’te l’ai déjà dit, t’as pas fini de souffrir….

C’est à ce moment là qu’Angèle est arrivée. Elle tenait à peine debout. Elle a tout raconté.

EPILOGUE
Elle était à bout de souffle. Elle reprit péniblement l’allée cavalière qui traversait la cour et menait hors du parc, s’installa pour contempler le spectacle. En une heure, il était évident que la bataille était gagnée : un bruit, énorme, un ronflement de forge divine, accompagnait la marche victorieuse du grand incendie. Brûler cette bâtisse, décidemment attachée au malheur, dont elle ne voulait pas que ce fils profite. Elle allait maintenant dormir un peu dans la voiture, et se livrer. Ce serait dommage qu’on ennuie la petite…

Texte de Jean-François Dasso, Auzielle (31), 2011


La vengeance de l’éléphant

Stupéfait, il saisit son portable :
"Je suis dans le parc où se trouvait le château. Et tu ne devineras jamais
ce qu’ils ont osé faire". Il s’interrompit. L’émotion lui nouait désormais la gorge et lui interdisait d’en dire plus. Son interlocutrice tenta en vain de lui faire répéter les paroles déconcertantes qu’il venait de prononcer. Déconcertantes à plus d’un titre.

Sandra ne s’attendait pas à l’appel de Lucien, ce dimanche matin d’octobre, des années après leur séparation. Pour l’heure, sa priorité était de filer à la messe avec Elodie, sa fille, leur fille en fait, mais Lucien s’en était tellement peu soucié qu’elle avait parfois du mal à lui reconnaître sa qualité de père.

Elle ne lui en voulait d’ailleurs pas. Au fond, elle avait toujours su que son ami d’enfance ne pourrait pas se couler dans le moule d’une famille ordinaire. Petite, elle avait été séduite par l’enfant de la balle, le gamin aux multiples dons qui jonglait à merveille, se balançait sur les trapèzes du cirque de ses parents, montait les chevaux, donnait la répartie aux clowns. Quand le cirque revenait d’une longue tournée, elle retrouvait Lucien sur les bancs de l’école avec un ravissement inchangé, simplement accru depuis leur précédente rencontre.

Toutes les filles couvaient le jeune saltimbanque de leurs regards énamourés. Mais Sandra savait qu’il ignorait les autres et qu’elle existait, seule, à ses yeux.

Alors, un bel après-midi d’été, elle lui avait ouvert les portes de son paradis, le parc du château, le magnifique écrin dans lequel l’architecte Philibert Delorme avait édifié sa première œuvre d'importance pour le cardinal Jean du Bellay, évêque de Paris et conseiller du roi. Les princes de Condé avaient plus tard acquis l’ensemble. Le domaine avait accueilli les entourages royaux, les hardis capitaines, les émissaires des têtes couronnées de tous les pays d’Europe. Les frondaisons avaient frémi sous les notes de l’orchestre que conduisait Lully ou sous le vacarme des armées réunies par les rebelles lors de La Fronde. Des amours avaient éclos, abritées par les chênes centenaires. Des complots avaient été ourdis, des vengeances fomentées, protégés par les épais arbustes.

Mais le château n’avait pas résisté aux vicissitudes de l’Histoire. La Révolution avait abattu le brillant palais, trop brillant pour les gueux assoiffés de revanche, trop palais pour des paysans en haillons condamnés à vivre dans des chaumières misérables. Le bâtiment avait été démonté, pierre par pierre, brique par brique. Les matériaux avaient été réutilisés dans la construction des maisons des vainqueurs, dérisoires vainqueurs qui avaient cru accéder à une vie meilleure en détruisant le monument que leurs ancêtres avaient créé avec passion, y laissant leur santé et souvent leur vie.

Sandra avait été bercée par la légende du château, l’évocation des somptueuses fêtes que les Condé y organisaient, la description des riches toilettes arborées par les élégantes et des joutes spirituelles auxquelles se livraient les esprits les plus fins de l’époque. Ses parents, tous deux enseignants, étaient fascinés par les grands personnages et les fastes de l’Ancien Régime. Leur fille unique en sut vite plus sur le théâtre sous Louis XIV que sur la manière de préparer un repas équilibré au vingtième siècle. Le soir, elle les écoutait souvent débattre d’un chapitre des Mémoires de Saint-Simon, tout en avalant négligemment un surgelé en provenance de Picard.

Et ça ne la dérangeait pas. Au contraire, elle tentait de retenir l’essentiel de leur dialogue, de capturer leurs phrases pour en accroître son trésor. Le lendemain, ou le surlendemain, elle rejoignait son palais, le plus grand arbre du parc et, tapie dans sa cachette, elle se remémorait les savoureuses anecdotes rapportées par ses parents et elle imaginait le Roi Soleil tenant conseil ou le prince de Condé rudoyant ses vassaux.

Un jour, elle avait peut-être dix ans, elle avait invité Lucien à partager ses richesses. L’autre avait un moment douté de sa raison quand elle lui avait montré son arbre, à l’écart du passage, et désigné le creux que les ans avaient taillé dans le vieux tronc. Mais il avait accepté de se blottir à ses côtés et il l’avait écouté lui raconter des heures durant les lustres du passé et les rivalités des seigneurs défunts.

Et ils étaient revenus, semaine après semaine, mois après mois, année après année, à chaque halte du cirque. Alors, Sandra animait encore les fantômes des siècles enfuis tandis que Lucien lui décrivait les villes inconnues, les spectateurs attentifs et craintifs, les coups du sort, les malheurs et les joies sublimes des spectacles réussis et du public conquis. Ils se charmaient mutuellement, échangeaient leurs passions, confondaient leur jeunesse et leur beauté, mariaient Louis XIV et monsieur Loyal dans une gigantesque épopée à deux voix. Dans l’écorce du vieil arbre, ils avaient gravé leurs initiales entrelacées en se promettant de demeurer ensemble à jamais. Un soir, quand elle avait raccompagné Lucien sur l’esplanade qui accueillait alors les caravanes, Sandra avait voulu, par jeu, que la doyenne de la troupe leur tirât les cartes. Dans son logis encombré de papiers défraîchis, la cartomancienne avait silencieusement abattu les images sur la table de bois ciré, dévisagé longuement les tourtereaux puis elle leur avait prédit leur avenir en des termes si abscons qu’ils n’en avaient tiré aucun enseignement tangible. Sandra avait été étonnée que la nonagénaire fût capable de décrire exactement, sans que l’un d’entre eux ne l’eût mentionnée, la marque qu’ils venaient de sculpter dans l’écorce du chêne. La vieille avait ajouté que cette marque ne disparaîtrait qu’avec l’arbre et que nul être humain n’avait ou n’aurait le pouvoir de l’effacer.

Leur connivence fut bientôt connue de tous. Les parents de Sandra s’en émurent. Quoiqu’ils fussent totalement dénués de sens pratique, ils comprirent que le forain ne serait pas le mari idéal. Lorsque leur fille les informa, le jour de ses dix-huit ans, qu’elle avait l’intention de partager la vie de son ami, ils la mirent en garde. Celle-ci fit comme les filles de son âge. Elle remercia ses parents et courut rejoindre son amant dans la roulotte que les gens du voyage lui avaient attribuée, en raison de ses mérites et du rôle prépondérant qu’il assumait dorénavant dans la gestion du cirque.

Quelques jours plus tard, la caravane se mit en branle. Sandra fut enchantée de sa nouvelle vie, au moins les premiers jours. Elle admira son compagnon, son audace, l’ascendant qu’il exerçait sur les membres du clan. Mais elle ressentit aussi l’ennui des longues heures pendant lesquelles elle languissait dans la roulotte tandis qu’il répétait ses numéros et elle souffrit des difficultés du dialogue avec les femmes qui lui reprochaient de ne pas s’associer à leurs travaux.

Au début, son amour pour Lucien lui permit de surmonter les heures grises. Mais elle s’aperçut que son amant attisait la convoitise d’autres femmes. L’avaleuse de couteaux rêvait de l’épingler à son tableau de chasse. Sandra s’en inquiéta lorsqu’un des outils de travail de l’envieuse se ficha dans un mur, devant elle, à quelques centimètres de son nez. Elle ne fut qu’à moitié rassurée quand la pétroleuse retira la lame en soutenant son regard, sans un mot d’excuse. La femme boulet, qu’un canon projetait tous les soirs à dix mètres, faisait également le siège du jeune homme. Cependant, la forteresse ne céda pas, Lucien resta fidèle à sa dulcinée, au grand dam de l’assaillante.

La dompteuse d’éléphant fut plus habile. Au lieu de se dévoiler, elle se rapprocha de Sandra. Celle-ci fut subjuguée par la démarche de cette jolie Italienne qui séduisait les foules par la connivence extraordinaire qu’elle entretenait avec Rita, une éléphante massive qui lui obéissait au doigt et à l’œil. D’un claquement de doigts, Monica obtenait que l’animal lève la trompe, salue un enfant, soulève une charge, ou esquisse trois pas de danse sur une musique endiablée. Clou du spectacle, la dompteuse se couchait par terre, se glissait sous une patte de la bête, et demandait à celle-ci de la poser sur son ventre nu. Le contact entre les coussinets du mastodonte et la peau de la gracieuse Italienne arrachait au public un frémissement d’effroi, qui se muait en terreur silencieuse quand Rita tournait lentement autour de sa patte levée jusqu’à effectuer un cercle complet. L’artiste pouvait alors se dégager prestement et se dresser sous un tonnerre d’applaudissements.

Sandra fut émerveillée par les prouesses de sa nouvelle amie. D’autant que Monica lui proposa de participer à son numéro. Elle accepta mais un imprévu bloqua leur coopération. Rita refusa l’irruption d’une tierce personne dans la relation qu’elle entretenait avec sa maîtresse. Malgré les injonctions de la dompteuse, le pachyderme ne se départit pas de son hostilité. Sandra constata avec étonnement la profondeur des liens qui unissaient les deux êtres. Quand Monica était malade, l’animal souffrait d’une manière visible, quand Monica éclatait de joie, l’animal remuait sa trompe dans tous les sens pour signifier son contentement. L’unique divergence entre les deux la concernait, la femelle affichant sans retenue son aversion alors que Monica la traitait comme sa confidente. Lucien et elle la recevaient à leur table pour dîner. Ensuite, le jeune homme la reconduisait jusqu’à sa caravane sous l’œil bienveillant de Sandra qui se réjouissait de voir ensemble son éternel amour et cette voisine si gentille.

Au fil des semaines, l’humeur de Lucien s’assombrit. Sandra s’efforça de faire bonne figure en dépit de l’adversité. Heureusement, la fréquentation de Monica égayait un peu son morne quotidien, bien que l’œil torve que Rita posait sur elle la contraignît à ne pas trop s’approcher de la femelle, ce qui exigeait une attention permanente puisque l’Italienne consacrait son temps au dressage de l’animal.

Un jour funeste, Sandra comprit enfin que rien n’altérait la complicité entre la dompteuse et l’éléphante et que Monica l’avait abusée. Ce jour-là, celle-ci avait encore partagé leur repas et Lucien l’avait raccompagnée. Un quart d’heure après leur départ, un bruit assourdissant avait traversé le campement. Les murs de la roulotte avait tremblé pendant deux bonnes minutes. Des vitres s’étaient brisées. Sandra s’était ruée à l’extérieur pour découvrir l’origine du danger. Les occupants des autres caravanes aussi étaient sortis. Au lieu de paniquer et de courir en tous sens, les hommes avaient simplement hoché la tête, amusés, avant de rentrer chez eux. Le bruit avait repris de plus belle. Les femmes avaient regardé Sandra en riant à gorge déployée. La jeune femme avait tenté d’identifier le phénomène et elle avait réalisé qu’il s’agissait d’un barrissement, un barrissement monumental, phénoménal, monstrueux, extatique, le barrissement d’une femelle éléphant en proie à un orgasme démesuré, sublime, proche de la perfection, le barrissement que Rita poussait à l’unisson de son double, la perfide Italienne parvenue à ses fins.

Le lendemain, Sandra abandonna le cirque honni et regagna piteusement la maison de ses parents. Ceux-ci furent soulagés du retour de l’enfant prodigue. Ils la choyèrent et accueillirent sans reproche l’enfant qu’elle avait conçu de ses amours foraines. Fille d’enseignants, elle reprit ses études et décrocha une agrégation d’histoire, puis un époux, enseignant lui-même qui lui fit deux autres gamins et l’entraîna à l’autre bout du pays. Ils les élevèrent dans une tradition catholique pointilleuse, dans laquelle Sandra se coula avec d’autant plus d’enthousiasme qu’elle eut ainsi l’impression de réparer une faute.

Elle informa Lucien de la naissance de leur fille. Le jeune homme vint la voir une fois, remarqua qu’il n’était pas le bienvenu et renonça à exercer un quelconque droit de visite. Sandra l’oublia comme elle oublia le parc du château. Il ne fut bientôt qu’un lointain souvenir d’enfance.

Alors, certes, les paroles angoissées de Lucien, dont elle avait reconnu instantanément la voix, résonnaient étrangement.
- Qu’est-ce qu’ils ont osé faire ? se força-t-elle à répondre.
- Ils ont effacé nos initiales, nos initiales gravées dans l’écorce du chêne.
C’était bien le cadet de ses soucis. La messe commençait dans une demi-heure et elle détestait rater le début de l’office.
- Et alors ? ajouta-t-elle
- C’est impossible, la cartomancienne avait dit que c’était impossible.
- Rien n’est impossible, Lucien, qui aurait pensé que tu serais capable de faire jouir un éléphant ?
Et, profitant de la perplexité que sa répartie avait suscitée chez son ancien amant, elle raccrocha sèchement et se précipita vers sa voiture en calculant qu’elle pouvait encore arriver à l’heure à l’église.

Texte de Jean-Marie Palach, Saint-Maur (94), 2011
 


Le goût des baisers froids

Stupéfait, il saisit son portable :
"Je suis dans le parc où se trouvait le château et tu ne devineras jamais…"

- Qu'es-tu allé faire là-bas !, reprocha la voix de son interlocuteur. Ce n'était pas sur ta route. Tu devais venir directement.
- Je sais bien, mais c'était un besoin irrépressible.
- Tu n'aurais jamais dû, certains souvenirs méritent qu'on les laisse dormir !
- Tu savais alors ?, s'étonna-t-il.
- Bien sûr, je n'ai pas passé ma vie à l'étranger, moi. Mais on ne va pas parler de tout ça au téléphone. Je te raconterai ce qui s'est passé lorsque tu seras là.
- Entendu… je suis chez toi dans moins d'une demi-heure.
- Je t'attends, Pierre.

Il raccrocha et mit l'appareil en mode vibratoire. Sans qu'il puisse se l'expliquer, il aurait jugé sacrilège qu'une sonnerie intempestive vienne troubler la quiétude du lieu, si sauvage qu'il soit redevenu. Cela aurait de surcroît parasité ses pensées qui n'avaient nul besoin de cela pour être troublées. Il n'en revenait toujours pas. Le château avait disparu ! Et avec lui, un pan de sa jeunesse. Et pas le moindre ! Encore plus surprenant, André semblait être au courant, mais ne lui en avait jamais fait part au cours de toutes ces années durant lesquelles ils avaient entretenu, fil à fil, la trame de leur vieille amitié.

Comment peut-on faire disparaître un château du XVIIIe ? Un bâtiment fort de deux étages, en pierres meulières et briques rouges, doté d'un large escalier à double révolution. Pierre savait désormais, l'âge possède ses apanages, que le terme "château", tel que l'on désignait la demeure des Harcourt, était usurpé puisqu’aucune chapelle n'y était accolée et que manoir, de fait, était plus approprié. N'empêche que ce grand vide envahi de folle végétation en laissait un encore plus grand dans son cœur. On éprouve immanquablement une nostalgie certaine face à ces maisons, qui nous ont vu grandir, habitées par des tiers, mais c'est bien peu de choses face à une vacuité en total désaveu avec le souvenir que l'on en garde, comme si l'on venait d'être définitivement délesté d'un bien inestimable. André avait raison, peut-être n'aurait-il jamais dû revenir jusqu'ici. Les souvenirs ne valent pas toujours la peine qu'on les convoque.

Pierre remonta lentement la longue haie de cornouillers mâles, unique vestige épargné par le temps et une nature livrée à elle-même. A cette différence près qu'elle ne menait désormais à rien et livrait une esplanade envahie par les ronces, aux grilles percluses de rouille. Le parc exsudait l'abandon, pleurait ses fastes d'antan, ses haies de charmille et ses buissons ciselés. Il dut contourner une mer de ronces pour accéder jusqu'aux deux saules pleureurs chers à son cœur. La gloriette plantée au pied du plus majestueux des deux arbres sombrait sous les assauts du vert-de-gris et des insectes glycophages. Plus aucune ipomée n'y tressait ses vrilles violacées. Son cœur se serra. Douloureux. C'est sous cet abri végétal que Mathilde et lui s'étaient aimés pour la première fois. La seule à la vérité. Une nuit magique de l'été 1957, celui de leurs vingt ans.

Pierre rangea sa voiture sous le tilleul. André l'attendait sur le perron. Ils tombèrent dans les bras l'un de l'autre, heureux de leurs retrouvailles.
- Tu n'as pas changé, lança André.
- Tu parles ! Ça fait quoi ? Quinze ans ?
- Un peu plus. C'était au cours de l'hiver 94, tu étais revenu pour l'enterrement de ta mère.
- C'est vrai. Comment ai-je pu oublier ?
- Ce ne sont pas les souvenirs dont on souhaite le plus se rappeler.
- Tu as raison. Tu avais souvent raison André… et je vois que tu ne changes pas.
- Si cela peut te rassurer, je me suis aussi trompé quelques fois. Plus souvent que tu ne l'imagines.
- C'est notre lot à tous.
- Sans doute. Mais bon, on ne va pas rester sous cet arbre à philosopher sur le temps qui passe. Si on buvait plutôt un coup !
- Je ne dis pas non. Tu as toujours une aussi belle cave ?
- Je vais te laisser en juger.
Les deux hommes gravirent les quelques marches du perron et André guida son ami jusqu'au salon. Une odeur de cassoulet emplissait la maison d'une fragrance prometteuse. Hormis quelques rares aménagements, Pierre aurait pu se croire transporté quinze ans en arrière. Jusqu'au papier peint fleuri dont les fleurs se fanaient à juste titre.
- Qu'est-ce que je te sers ?
- Aurais-tu du "gratte-cul" ? Voilà si longtemps que je n'en ai pas bu.
- Il doit me rester quelques bouteilles à la cave, je vais te chercher ça.
- Non, André, ne descends pas exprès pour moi, tu as bien un autre vin cuit.
- Pas question Pierre, pour une fois que je te vois, je veux te soigner !
- C'est gentil.

Pierre laissa dériver son regard au long des murs et repensa au château disparu. Et à cette année 1957. Année charnière de sa vie. La licence de lettres à la faculté de Toulouse. Mathilde. La conscription pour l'Algérie. A laquelle André avait échappé car il était soutien de famille. Trente mois dans les Aurès. La guerre et son cortège de douleurs. Puis le retour en métropole. Et Mathilde mariée… à André !
Quelques mois de doutes, d'errances, de nuits peuplées de cauchemars. Avant son départ pour le Canada. Sur un coup de tête. Pour la langue et pour fuir un pays dont l'Histoire l'avait épargné pour mieux le priver de la sienne. Mathilde et lui ne s'étaient rien promis, mais sans cette guerre…
D'autant qu'avec André, cela n'avait pas collé très longtemps. Assez cependant pour qu'il rencontre Isabelle et lui fasse deux enfants. Trois excellentes raisons pour enfouir le passé sous une chape de sagesse.

- Tu vas m'en dire des nouvelles, c'est une des dernières bouteilles de mon père. Si tu veux, je t'en donnerai une pour amener là-bas.
- Je ne veux pas abuser. Mais je crois que cela fera plaisir à Claire.
- C'est de bon cœur, en souvenir de notre vieille amitié… même s'il y eut des à-coups.
- A ce propos, si tu m'éclairais un peu à propos du château.
André déboucha la bouteille, versa délicatement un verre bien rempli à chacun puis prit place face à Pierre. Il paraissait ému, semblait chercher ses mots.
- A la tienne. Et à Claire qui n'a pas pu venir.
Pierre goûta le vin d'aubépines et retrouva une saveur oubliée. Celle des nuits de Toulouse, à l'époque insouciante de la faculté de lettres. Ils en avaient vidé des dizaines de ces bouteilles de "gratte-cul", André, Mathilde, lui, et quelques autres dont il avait oublié jusqu'au nom désormais.
- Fameux, je crois que je ne vais pas refuser ta proposition.
- Ce sera mon plaisir. Et pour répondre à ta question, je vais te raconter une histoire mais je te préviens, ce n'est pas une histoire très gaie. Elle a un peu le goût des baisers froids.
- Lorsque l'on a supporté durant trente mois l'enfer de la guerre, on a une idée de la tristesse différente de celle des autres.
- Sans doute, convint André, conscient que derrière cette remarque se cachaient d'autres amertumes. J'imagine que tu n'es pas passé à Gaujac par hasard ?
- On va rarement dans le Gers par hasard, alors tu te doutes bien qu'à Gaujac…
- Tu espérais quoi ?
- Rien. Ou plutôt si. Tu sais aussi bien que moi que nous n'allons pas en rajeunissant, soixante-treize ans au compteur cela commence à faire. Je devais régler la succession de mes parents mais je ne suis pas sûr de revenir en France de sitôt. Jamais peut-être. C'était donc une occasion rêvée de convoquer le passé pour une dernière fois.
- Tu aurais pu m'en faire part, quand tu m'as appelé.
- Je n'avais rien décidé à ce moment-là. Et puis, est-ce que tu me l'aurais dit ?

André s'abîma dans un bref instant de réflexion.
- Je ne sais pas, très honnêtement. Nous ne partageons pas les mêmes souvenirs avec ce château.
- C'est évident, souligna Pierre. Mais tu t'éloignes du sujet.
- C'est vrai, admit André. Je vais devoir aborder une période de ma vie sur laquelle nous ne nous sommes jamais beaucoup entretenus : le temps durant lequel Mathilde et moi sommes restés mariés. Ce fut à la fois la plus belle période de ma vie et la plus douloureuse aussi. Tu sais que Mathilde et nous, tu permets que je t'englobe dans cette parenthèse, n'étions pas du même monde. Ton père était boulanger, le mien maçon, alors que le père de Mathilde gérait un domaine viticole de plus de trois cents hectares. Très vite, Mathilde s'est aperçue que je manquais d'ambition et que ma situation de professeur de français me suffisait. Elle s'était emballée pour quelques textes que j'avais écrits et voyait en moi un futur prix Goncourt.
- C'est vrai que tu avais une jolie plume, André.
- Pour épater les filles, soupira celui-ci. Mais quand je lisais Eluard ou Camus, je voyais vite mes limites. Notre couple a donc commencé à battre de l'aile…
- Vous ne vouliez pas d'enfant ?
- Mathilde m'avait dit que cela se ferait sitôt mon livre publié. Mais je peinais à enchaîner deux phrases et puis son père est mort d'une crise cardiaque, six ans après notre mariage. Elle a voulu soutenir sa mère en assurant le relais dans la gestion du domaine. C'était l'époque du renouveau agricole, la montée en puissance des traitements chimiques. Il y avait beaucoup d'argent à gagner. Le directeur commercial d'une grosse compagnie américaine ratissait large dans les campagnes… tu devines la suite.
- Elle est partie comme ça ? Juste parce que tu ne parvenais pas à avancer dans ton livre ?...

André apprécia d'avoir fourbi ses mensonges sitôt qu'il avait appris la visite de Pierre. Il les avait polis comme une servante zélée prend soin de l'argenterie, autant par souci de bien faire que par crainte d'être tancée.
- Non, ce n'était pas que pour ça, nous n'étions pas dans les meilleures dispositions sur un plan plus… intime.
Pierre écarquilla les yeux, il devinait ce que cela avait dû coûter à André de lui faire un tel aveu. Pour ne pas ajouter à sa gêne, il vida son verre en détournant les yeux.
- Mathilde est partie vivre à Detroit et nous avons divorcé quelques mois plus tard, par consentement mutuel. Quel autre choix s'offrait à moi ?
- Pourquoi tu ne t'es jamais remarié, André, osa demander Pierre avec beaucoup de douceur dans la voix.
- Tout simplement parce que je n'aurais jamais pu aimer une femme autant que j'avais aimé Mathilde.
- Pardonne-moi ma question. Je remue des souvenirs douloureux.
- C'est si loin maintenant… Mais revenons à notre château. Les années ont passé et la mère de Mathilde a fini par mourir elle aussi. Entretemps, son mari avait amassé une fortune considérable en vendant ces cochonneries. A un point tel que lorsque Mathilde s'est désolé de savoir le château de famille inhabité, il s'est offert l'incroyable luxe d'entreprendre le déménagement du château de Gaujac à Detroit.
- Tu rigoles ?
- Pas du tout ! Ils ont fait ça pierre à pierre, en numérotant chaque pièce. Les travaux ont duré près de deux ans… et sûrement autant aux Etats-Unis.
- Incroyable ! Je peux ?.., demanda Pierre en désignant la bouteille de "gratte-cul".
- Je t'en prie.
- C'est donc possible, ça !
- Non seulement ça l'est, mais je me suis renseigné : cela a même été fait pour un monastère complet d'Espagne jusqu'à Miami.
- La fortune que doit avoir ce type pour offrir un tel cadeau à sa femme.
- Un cadeau empoisonné, salement empoisonné.
- Pourquoi dis-tu ça ?, s'étonna Pierre.
- Le château a été entièrement détruit par les flammes en 1996, une nuit du mois d'août. Le mari de Mathilde est mort dans les flammes et elle-même n'a eu la vie sauve qu'en se jetant du deuxième étage.

Pierre était soudain atterré, presque désolé d'avoir dû exhumer une histoire aussi triste. A la limite du sordide.
- Mais, s'étonna-t-il, comment as-tu appris tout ça ? Tu as revu Mathilde ?
- C'est drôle, sourit André d'un air affecté, tu m'as posé la même question il y a quinze ans de cela.
- C'est vrai ? Je ne me souviens pas.
- Peu importe, en vérité. Je tiens toutes ces informations de Paul, le cousin de Mathilde. Nous nous voyons de temps à autre à Toulouse, dans des cafés littéraires.
- Et elle, qu'est-elle devenue ?
- Aux dernières nouvelles, elle vivrait toujours près de Detroit, mais cela ne va pas trop fort.
- C'est étrange, quand même, le destin, remarqua Pierre. L'argent peut le meilleur comme le pire. Si le château était resté à Gaujac, Mathilde coulerait encore de beaux jours auprès de son mari.
- Je ne t'apprendrais rien en te disant qu'avec des "si" on revisiterait chacune de nos vies.
- C'est vrai.

Un silence étendit ses ailes. Les deux hommes restaient perdus dans leurs pensées respectives.
- Pierre, tu m'en veux toujours pour Mathilde ?, osa s'enquérir André en retenant son souffle.
- Non, je suis même heureux que tu aies repris contact avec moi quelques mois seulement après votre divorce. Ma vie s'est faite au Canada. Une existence simple, mais dans l'ensemble heureuse. Claire m'a donné deux beaux enfants et je suis un grand-père comblé avec mes trois petits-enfants. Mathilde ne m'en aurait peut-être pas offert autant. Je n'ai jamais été dévoré par l'ambition, moi non plus.
- Je le sais bien, c'est pourquoi tu restes mon plus précieux ami d'enfance, lui confia André, rasséréné.
- N'empêche que tout cela est bien triste.
- Pas au point de nous empêcher de passer à table. Je t'ai préparé un cassoulet comme tu ne dois pas souvent en manger, du côté de Montréal.
- Cela ne fait aucun doute, sourit Pierre, je n'en mange jamais.

Les deux hommes se tenaient sur le perron, dans la douceur vespérale. André tendit le sac à Pierre.
- Tiens, je t'ai rajouté une bouteille d'Armagnac. Tu les boiras en pensant à nous… les cousins de France.
- Merci, c'est vraiment très gentil. Mais là, il faut vraiment que je me sauve. Je ne te dis pas à bientôt, sinon au téléphone, mais tu sais que tu es le bienvenu si tu te décides à revenir au Canada.
- Pourquoi pas, j'avais trouvé le pays magnifique, la dernière fois.
Les deux hommes s'étreignirent. Plus fort qu'ils n'auraient dû. Parce qu'à leur âge, on sait parfaitement tout ce qui se cache derrière les mots. Pierre monta dans la voiture de location et, sur un dernier geste de la main, se lança sur la route de Toulouse.

André ne quitta pas la voiture des yeux jusqu'à ce qu'elle ait disparu, à la manière dont on regarde longtemps le dernier mot de l'ultime phrase d'un livre qui nous a marqués. Il frissonna légèrement puis rentra dans la maison. Délaissant le salon, il traversa le couloir et ouvrit la porte donnant sur l'escalier. La luminosité le surprit, comme toujours. La partie haute de la maison contrastait avec le rez-de-chaussée. Le large espace dégagé en abattant les cloisons de deux des chambres dégageait un parfum de luxe et d'harmonie.
Avant de pénétrer dans la seule chambre épargnée, celle d'où l'on pouvait apercevoir la chaîne des Pyrénées par temps clair, il plongea la main dans sa poche de pantalon, y trouva son alliance et la remit à son annulaire.

Sa femme était assise dans le fauteuil. Il ne la voyait que de trois-quarts mais la trouva encore très belle. Elle regardait par la fenêtre. Il devina que son regard allait bien au-delà.
- Il est parti, n'est-ce pas ?
- Oui, répondit André d'une voix douce.
- Ça n'a pas été trop dur ?
- Non, cela s'est mieux passé que ce que j'avais craint.
- Merci, je n'aurais pas supporté qu'il me revoie, répondit-elle en tournant la tête vers lui.
Tout le côté droit de son visage était ravagé, parcheminé et sombre, à l'instar de celui des momies égyptiennes. André s'approcha d'elle et déposa un baiser sur ses lèvres.
- A nos âges, tu sais, quelques petits mensonges…
Leurs pensées fusionnèrent et le silence les unit mieux que n'aurait su le faire n'importe quels mots.
- Tu veux me faire plaisir ?, demanda-t-elle.
- Dis toujours, lui répondit-il en souriant.
- Relis-moi un passage de ton livre, celui que je préfère, le moment où le professeur et la fille du château se retrouvent seuls sous la gloriette par une belle nuit d'été.
- Ici ?
- Non, plutôt dans la grande pièce, je n'aime pas cette heure où la nuit dévore les montagnes.
- C'est drôle Mathilde, je n'ai jamais aimé cette heure non plus.
Puis il la contourna et poussa le fauteuil roulant en direction de la porte.

Texte de Eric Gohier, Frontignan (34), 2011



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