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Le Lecteur du Val - 10 bd des Genêts - 31320 CASTANET-TOLOSAN - Tél. 05.61.00.51.16
Nouvelles à lire : concours 2005

"Trente minutes de retard ! Le froid était terrible. Il releva son col...".

Les boyaux de l'amertume

Trente minutes de retard ! Le froid était terrible. Il releva son col. Le signal de l’attaque avait été annoncé pour cinq heures trente, soit juste avant l’aube, au moment où le thermomètre est au plus bas, et où la fraîcheur contraint les sentinelles d’en face à relâcher leur attention en se blottissant le nez dans leur capote. Leur corps y exhale une chaleur le plus souvent puante mais suffisamment douce pour achever de clore leurs paupières, qui obturent des yeux bouffis de fatigue. Tous les états-majors de toutes les armées du monde emploient ce fondement de la stratégie basique : galvaniser ses propres troupes pour les tenir bien éveillées et vigilantes jusqu’avant l’aurore, en misant sur l’assoupissement et l’engourdissement du camp adverse.

Et Louis, notre caporal, de se rendre compte à sa montre-gousset qu’il est déjà six heures. Dans quelques minutes, là-bas vers l’est, du côté des tranchées ennemies, l’arrière-ligne de l’horizon va commencer à se teindre d’un trait de lumière, bientôt suivi d’un arc de cercle rougeâtre qui commencera à éclairer les trois cents petits mètres de terrain dévasté qui séparent les tranchées de première ligne des deux camps. Comme avertis par un sixième sens, les sentinelles sortent toujours de leur douce torpeur juste avant les premiers rais matinaux, de crainte que leur légère somnolence, militairement criminelle, ne les amène à être traduits devant les tribunaux militaires par les officiers qui les surprendraient... Et en temps de guerre, les pelotons d’exécution font foison…

Maintenant, Louis en est sûr : si, dans les cinq minutes, l’ordre d’attaque n’est pas donné, les sentinelles adverses seront vigilantes et la boucherie sera encore plus sanglante que d’habitude ; il sera trop tard, il n’y aura plus d’effet de surprise, si surprise il peut encore y avoir...

En effet, pense-t-il, pendant une partie de la nuit, notre artillerie a pilonné l’étroit no man’s land séparant les deux camps pour le débarrasser au maximum des rangées successives de fils barbelés destinés à freiner une attaque adverse (de quelque côté qu’elle vienne, au demeurant...). Nos Poilus ont beau avoir été conditionnés à penser que les Teutons d’en face sont des arriérés mentaux, ils ne sont pas débiles au point de ne pas se rendre compte, ne serait-ce que par expérience, que les bombardements nocturnes sont annonciateurs d’une attaque à l’aurore.

Louis y a pensé, mais qui d’autre que lui s’est fait la réflexion? Très peu de monde... Son régiment a été décimé depuis des mois par de vaines attaques et contre-attaques qui n’ont eu pour effet que de déplacer la ligne de front de quelques kilomètres vers l’avant, puis de quelques kilomètres vers l’arrière. Si encore il s’agissait d’une procession d’Echternach*, le gain de terrain pourrait être conséquent au bout d’un moment… Mais non, même pas, la ligne de front a très peu évolué, demeurant quasiment figée depuis le début de la guerre...

Des cent soixante-huit hommes qui constituaient initialement la compagnie de Louis, seuls quatre ont échappé à la mort ou aux blessures graves lors de la dernière et vaine attaque. Quatre anciens... Pour héroïsme sur le champ de bataille et citation à l’ordre du jour du régiment, un caporal a été promu sergent et les trois autres rescapés ont été commissionnés caporaux. Le reste de la compagnie a été reconstitué par de jeunes "bleus" issus d’un régiment de réserve, qui avaient connu une formation militaire accélérée, tous âgés de 18 à 20 ans, sans aucune idée de ce que peut être mortelle la sortie de la tranchée. Le nouveau lieutenant est à peine plus âgé qu’eux. Il est frais promu d’une formation accélérée en académie militaire, où son instruction a surtout consisté à le persuader que son grade le mettait à l’abri d’une erreur de jugement, qu’il aurait toujours raison et que la victoire serait au bout du fusil s’il respectait les ordres d’en haut. Bref, il était imbu de ses certitudes.

Et le lieutenant était un bon élément. Le jour précédent, il avait appris du capitaine de compagnie que sa section avait été sélectionnée pour être à la tête d’une importante attaque le lendemain à l’aube. Il s'agissait de tracer la voie pour l’ensemble du régiment qui se tenait quelques centaines de mètres en arrière. Il avait eu peine à contrôler la vanité qui l’enflammait. Il avait respecté ce qui lui avait été enseigné. Lors de la distribution du repas du soir, il avait harangué la troupe de bleus, le plus souvent quasi incultes, et eux aussi formés à croire leur supérieur. "Nous avons été choisis..." ; "L’état-major a estimé que c’est à notre compagnie qu’il revenait de..." ; "Nous aurons l’honneur..." ; "Notre objectif est primordial..." ; "Le terrain sera dégagé par un pilonnage nocturne..." ; "Nous les surprendrons avant le lever du jour..." ; "Ils n’auront pas le temps de résister" ; "Un quart d’heure plus tard, notre drapeau flottera sur les débris ennemis..." ; "Le quartier général compte sur nous...". S’en étaient suivies quelques logorrhées patriotiques, qui s’étaient achevées sur la traditionnelle annonce : "Double ration de gnôle", ponctuée de hourras et vivats multiples. L’officier savait parler à la troupe …

Louis et les trois autres "anciens" n’avaient pipé mot. Leurs regards s’étaient simplement croisés et avaient avantageusement remplacé tous les discours qu’ils auraient pu échanger. Maintenant, ils étaient gradés. Ils ne pouvaient plus informer la troupe des réalités qui allaient se présenter, au risque d’être désignés comme traîtres à la Patrie, jugés comme tels et fusillés pour l’exemple. De tels cas avaient été rapportés sur toutes les lignes de front.

Lorsque le bombardement du no man’s land avait débuté, alors qu’ils voyaient les yeux novices de leurs pairs s’illuminer de joie, ils leur avaient quand même rappelé qu’un obus, même ami, pouvait avoir été mal manufacturé ou mal orienté et pouvait s’échouer sur leurs propres tranchées. Le lieutenant, secrètement vexé de n’y avoir pas pensé, avait feint la fierté d’être assisté de gradés aussi compétents. Il avait transformé en ordre la suggestion de Louis de se mettre à couvert sous les sapes renforcées de bois de charpente, creusées dans les tranchées traversières menant aux secondes lignes, où se tenaient les régiments de réserve qui leur succéderaient demain après le premier assaut.

Vers quatre heures du matin, le déluge d’obus avait cessé. Par le périscope, Louis avait bien constaté que, comme d'habitude, peu de barbelés avaient été désagrégés. En fait, il allait falloir zigzaguer parmi les trous d’obus, gorgés de l’eau des averses du jour précédent. La boue allait coller aux godillots, alourdissant et ralentissant encore la marche, alors que la vitesse de progression constituerait l'un des rares paramètres de survie (hormis la chance) quand les mitrailleuses d’en face donneraient toute leur puissance de feu.

Et pour ralentir encore ceux qui n’auraient pas été tués dès après le coup de sifflet commandant l’assaut, il y avait ces barbelés d’enfer sous lesquels il allait falloir ramper et donner de la pince coupante pour que ceux de la seconde vague puissent envisager atteindre l’ennemi. Louis savait, comme ses trois amis, qu’en leur qualité de première vague, les espoirs de s’en sortir étaient quasi nuls. Il avait beau avoir des sympathies anarchistes et se déclarer athée convaincu, il savait qu’au coup de sifflet, il invoquerait ce Dieu honni, tout en hurlant comme les autres. Un appel au Tout-Puissant ne saurait faire de tort…

Aux alentours de minuit, au lieu de rêver de gloires et de victoires comme les gamins, il avait écrit une "belle lettre" comme il disait, à celle qui, au village qui les avait vus naître et s’unir, l’attendait. Surtout depuis sa dernière permission avec, au plus profond d’elle, dans son ventre, la marque irréfutable de la fureur de leur amour : cet enfant à venir pour lequel Louis essayait de se convaincre qu’il allait se battre, afin qu’il connaisse un monde meilleur et une patrie libre. Même lui, l’anar, essayait de s’en convaincre, ce n'était pas peu dire !… Il avait encore été cité en exemple par le lieutenant qui, le voyant s’appliquer à la plume, s'était remémoré un autre passage de sa formation : la veille d’un assaut, encourager la troupe à écrire à sa famille. On peut être imbu de ses certitudes mais néanmoins oublier les illettrés… Louis et ses trois amis avaient anticipé le constat de carence. Ils avaient vite repéré ceux qui n’écrivaient pas, masquant leur incapacité sous la forfanterie ou arguant de l’absence de famille. Avec l’aide de ceux qui avaient suffisamment fréquenté l’école pour pouvoir noircir quelques lignes, ils avaient eu vite fait de veiller à ce que chacun puisse partir au combat en ayant entretenu ses proches de quelques-uns de ses sentiments. Les quatre anciens savaient que ce dernier petit mot serait longtemps conservé comme relique familiale.

Une fois ces courriers achevés, il y avait bien eu quelques scènes de vague à l’âme, quelques larmes qui perlaient à la pensée de celles qui, là-bas, au pays… Le lieutenant n’avait guère fouillé son argumentation pour galvaniser ces faiblesses naturelles : « Vous êtes des hommes, tout de même ! »… « Dois-je y aller seul ? » … le tout renforcé de « la Patrie qui…» et « l’honneur que...».

Le reste de la nuit, Louis l’avait passé à se taire, à penser à sa courte vie, à se remémorer ce qu’il avait fait et ce qu’il aurait dû oser faire. A celle qui portait sa descendance, il savait qu’il avait dit les beaux mots qu’il fallait mais en avait-il dit assez ? Vivrait-elle longtemps avec son seul souvenir ? Comment parlerait-elle de lui à leur enfant ? Il se surprenait à regretter son combat politique, très engagé certes, mais pas encore assez pour avoir su changer le cours des choses. Il imaginait la victoire du prolétariat et des utopies du début de siècle en serait-on là, à patauger dans la boue dans l’attente d’une mort quasi certaine ? Même lui, le libertaire, avait su être galvanisé par la défense de la Patrie…

o-O-o

Six heures et dix minutes : une estafette s’est glissée de l’arrière, porteuse d’un message destiné au lieutenant. Malgré son obligation morale de paraître flegmatique, il pâlit et ses jambes vacillent légèrement. Il prend une bonne respiration pour s’assurer qu’il pourra maîtriser les intonations vacillantes de ses ordres. « Sous-officiers, caporaux et soldats : attaque dans cinq minutes. Nous serons couverts par le feu des sections latérales. Chambrez vos fusils mais ne tirez qu’à bout quasi touchant. Mission principale : favoriser le travail des porteurs de pinces coupantes. L’arrière compte sur nous pour ouvrir la voie ». Un silence glacial plane quelques secondes, interrompu bientôt par quelques jurons, quelques gémissements, des pleurs, et même des vivats…

Louis pense maintenant à lui, à sa peau. Elle est loin, sa bien-aimée… S’il veut vivre encore des lendemains qui chantent, il doit agir en automate. D’abord, il fait froid. Il a froid. Il relève son col. Il respire profondément. Il a l’œil figé sur l’échelle de sortie…

Coup de sifflet du lieutenant qui, de son revolver, pointe les hommes pour faire accélérer le mouvement et surtout pour abattre la moindre velléité de révolte ou d’arrêt de la progression. C’est au tour de Louis. Bien que regardant devant lui, il croise un instant le visage terrorisé de son officier. Il voit à ce regard poupon dépassé par l’ampleur du carnage à venir qu’il doit craindre autant de lui que de ceux d’en face. S’il glisse dans un trou d’obus, il risque d’être abattu par son chef paniqué, qui l’assimilerait à un lâche feignant la blessure. Le vacarme est assourdissant. Les mitrailleuses amies d’abord, qui tirent depuis les côtés. Les mitrailleuses ennemies ensuite, qui s’en donnent à cœur joie sur ces cibles à peine mobiles tant elles sont ralenties par la boue et les inégalités du terrain labouré par les pilonnages de la nuit.

Regarder droit devant, ne pas tomber inutilement et provoquer ainsi une réaction disproportionnée du lieutenant. Au fait, même s’il est sorti le dernier, est-il toujours vivant, celui-là, n’a-t-il pas été abattu comme ceux que Louis vient d’apercevoir choir tout autour de lui ? Il s’en fout. Lui d’abord. Face à lui, deux rangées de barbelés quasi intacts entravent sa progression. Il a maintenant l’excuse tactique pour se précipiter au sol. Il sort sa pince coupante de son ceinturon et s’attaque à ces fils qu’il abhorre mais qui, en même temps, lui octroient quelques secondes de répit. Lorsqu’on voit et qu’on entend la mort autour de soi, quelques secondes de survie ont toute leur importance et procurent même du bonheur.

Louis pourrait prendre plus de temps pour poser ses gestes et faire ainsi durer sa vie. Mais il a été élevé à l’école du devoir. Il continue son travail : cisailler, encore cisailler. Il se fait sourd aux cris de douleur des blessés déchiquetés. Quand il entraperçoit certaines blessures chez ses compagnons tombés près de lui, il se dit qu’il vaut mieux être mort que de sortir de son corps des cris aussi effroyables.

Brutalement, il n’entend plus mugir les mitrailleuses ennemies. D’un rapide coup d’œil, il remarque que sa section est à terre : il n’y a plus de cibles mobiles ; il n’y a plus que des morts, des blessés, ou quelques survivants qui cisaillent… Le lieutenant, à côté de lui, siffle pour que l’avance reprenne. Ne suscitant aucune réaction, il siffle encore puis vocifère des insultes à l’égard des lâches qu’il va abattre …

« Mon lieutenant, ils sont morts, ils sont blessés, et les vivants coupent. Tenez, prenez la pince du mort à côté de vous. Si vous vous y mettez aussi, peut-être que ceux de derrière pourront aller plus loin ». Et de fait, derrière eux se fait entendre le coup de sifflet de l’officier commandant la seconde vague. Et c’est reparti : à nouveau les mitrailleuses ennemies crépitent et, simultanément, Louis et le lieutenant entendent hurler les nouvelles victimes. A chacun sa mission : ils ont entrouvert le passage, à la deuxième vague d’essayer de finir le boulot, sinon ce sera pour la troisième, puis…

Fi de toutes ces considérations. Les deux rangées de fils sont dégagées. Louis et le lieutenant reprennent leur progression. La nausée les envahit à la vue et à l’odeur des corps éviscérés. Déjà l’odeur des cadavres frais est insupportable, que sera-t-elle dans quelques jours, s’ils ne sont pas inhumés ?…

Un crépitement supplémentaire venu d’en face, et le lieutenant tombe, foudroyé par un projectile au milieu du front. Louis sent son estomac se révulser mais, prosaïquement, il conclut que c’est une belle mort, sans souffrance, si belle mort il peut y avoir. C’est un peu celle qu’il se souhaite… un peu trop peut-être… La destinée l’a désigné… cette fois, c’est pour lui ! Il sent un choc à la poitrine. Une onde à la fois chaude et vibrante l’envahit. A l’instant, il sait que c’est fini. Il sent encore l’onde atteindre ses pieds et sa tête… puis c’est le néant.

o-O-o

Quelques jours plus tard, deux gendarmes et le Maire de son village viendront avertir sa veuve de son décès. Ils lui remettront cette dernière lettre dans laquelle il concluait : « Si je dois mourir, sache que c’est en pensant à toi et à notre petit ». Son épouse, et son fils né six mois plus tard, ne pourraient comprendre qu’en réalité la vie l’a quitté si vite qu’il n’a pas su penser à eux.

Louis est mort en ne s’imaginant pas que sa femme l’attendrait jusqu’à la fin de sa propre vie, soixante ans plus tard ; qu’elle prénommerait son fils Louis, en hommage au père ; qu’elle s’engagerait dès l’armistice dans le combat pacifiste et anti-militariste au nom du « Plus jamais ça » ; qu’elle arpenterait plusieurs fois l’an la nécropole nationale où il serait inhumé sous la mention « Mort pour la France » ; que son nom figurerait sur un monument au centre de son village ; que son fils serait, lui aussi, jeune père de famille lorsqu’il serait mobilisé vingt-cinq ans plus tard pour mourir dans un nouveau conflit entre les mêmes belligérants ; que son petit-fils périrait en Algérie... Lui, le militant des libertés, il n’aurait pu imaginer que sa descendance se fracasserait aux répétitions de l’histoire.

* L’expression "procession d’Echternach" est passée dans le langage courant, en référence à la procession dansante d’Echternach (Luxembourg), connue dans le monde entier pour la très curieuse progression des fidèles : trois pas en avant, deux pas en arrière !

Texte de Roger Stas, Flémalle (Belgique), 2005


Chutes en cascade
 
  "Trente minutes de retard. Le froid était terrible. Il remonta son col…".
D’un geste rageur, Vincent écrasa la mine de son crayon à papier sur le reste de la phrase restée en suspens. Il froissa la page et la jeta dans la corbeille à papier où elle alla retrouver une vingtaine de ses congénères dont la seule faute avait été de rester désespérément blanches. En regardant par la fenêtre du bureau, Vincent découvrit les premiers flocons de neige qui godillaient joyeusement dans le vent glacé de ce matin de février, et…"

Non ! Décidément, non ! Je n’y arriverai pas… Ce personnage de Vincent, je ne le sens pas. Et puis d’abord, où est-ce que je suis allé chercher un prénom pareil ? Vincent ! Comme celui qui mit l’âne dans un pré et s’en vint dans l’autre… En voilà des façons pour choisir un prénom à son héros ! D’ailleurs, en parlant d’âne, pourquoi ne pas l’appeler Martin tant que j’y suis ?! Pourquoi pas ?

Bon, David, mon garçon, tâche de garder ton calme ; le plus dur c’est de commencer. Ensuite, tu verras, ce sera comme d’habitude ; elle va s’écrire toute seule, cette nouvelle, concours ou pas concours. Allez ! Respire un grand coup. Voilà. Calme, David, calme… Réfléchis… Donc ton Vincent (on laisse tomber Martin pour ce coup-ci, ok ?), lui aussi, est assis à son bureau ; et il n’arrive pas à écrire son texte parce qu’il bute sur la suite de cette maudite phrase. Pourquoi ? Hein, pourquoi ? Voilà la clé de l’histoire, à mon avis. Il faut que tu creuses cette piste…

  "…qui godillaient joyeusement dans le vent glacé de ce mois de février, et… "

Des flocons de neige qui godillent ! Ouais, c’est pas mal du tout comme image. Je ne sais pas si ça plaira au jury, mais en tout cas, moi, je trouve ça plutôt bon…

  "… de ce mois de février, et soudain, l’image lui sauta clairement à l’esprit : les flocons, la page désespérément blanche, et ce mot, « col », sur lequel il trébuchait. Sa main se mit à trembler et, tout doucement, le crayon lui glissa des doigts pour tomber, inanimé, sur une nouvelle étendue, encore vierge de toute écriture…"

Voilà ! Voilà ! Ca y est, mon garçon ! Ca s’emballe, là… Tu la tiens, ton histoire ! Et puis alors, le coup du crayon qui tombe inanimé ! Ils vont en rester raides ! T’es un bon, David ! T’es un bon !

  " … vierge de toute écriture. A présent, Vincent pleurait ; et les yeux noyés de larmes, il revoyait le col, ce fameux col de l’Homme Mort qu’il avait atteint ce jour-là sur le coup des quatre heures de l’après-midi, alors que le vent soufflait en rafales, criblant ses vêtements et son visage de centaines de dards glacés et scintillants. La première chose qu’il avait faite alors, avait été de trouver un refuge dans le renfoncement d’un rocher pour s’abriter en attendant l’arrivée de son compagnon.

Vincent sécha ses larmes d’un revers de main, renifla et se saisit à nouveau du crayon qu’il tint fermement en haut de la feuille blanche. Il hésita encore un instant, puis, après un bref soupir, écrivit :

« Jeudi 08 avril. 16 heures.
Trente minutes de retard. Le froid était terrible. Il remonta son col et consulta une nouvelle fois sa montre altimètre. Elle n’indiquait rien de bon ; non seulement François était très en retard, mais en plus le temps menaçait de se gâter encore plus. Que pouvait-il faire ? Quelle décision devait-il prendre ? Rester en continuant d’attendre l’arrivée de plus en plus incertaine de son ami, ou bien descendre à sa rencontre ? La moindre erreur de choix pouvait entraîner des conséquences dramatiques…"

Vincent releva le crayon de la feuille et par un mimétisme mécanique, le regard de sur ce qu’il venait d’écrire. Au dehors, les flocons avaient disparu et une trouée de ciel bleu déchirait mollement l’espace délimité de la fenêtre…"

Ouais, ouais, ouais ! C’est bon ça ! Mais maintenant, va falloir assurer la suite… Alors, récapitulons : j’ai mon Vincent qui se met à écrire un récit que l’on devine autobiographique. Bon; parfait ; l’histoire d’une balade en montagne qui tourne au cauchemar. Bon, bon, bon… Donc, Vincent arrive au sommet le premier et là, il attend… Comment s’appelle-t-il déjà ? Ah ! Oui, François ! Faut pas que je m’y perde, là, avec les prénoms… Donc, François est en retard. Bon. Pourquoi est-il en retard, le père François ? Mystère !... Pour l’instant, on s’en fout ; je verrai ça plus tard…

Non, là où il ne faut pas que tu te plantes, mon petit David, c’est dans la logique de ton histoire : Ton François, là, il est censé venir de quel côté ? Il suit, à la traîne de Vincent, ou il vient à sa rencontre par l’autre versant du col ?

D’ailleurs, tiens, en parlant du col, il faudrait que je revoie ça aussi : le Col de l’Homme mort, ça fait un peu trop mélodramatique ; le jury risque de tiquer… Quoique… Ca existe, après tout ! Je l’ai vu sur une carte IGN de Foix ; en plus, si parmi eux il y a des Ariégeois, ça va leur parler du pays ; et ça, c’est tout bon pour moi ! Allez ! Je garde.

Bon, alors ! François, il est censé venir de quel côté ?

  "… une trouée de ciel bleu déchirait mollement l’espace de la fenêtre. Vincent sourit amèrement. La Nature semblait guider la lente progression de ses souvenirs jusqu’à la surface. C’était exactement la même trouée de ciel bleu qui avait ébranlé sa décision, ce soir là, sur le col. Il reprit le cours de son récit :

"… des conséquences dramatiques. Il ne pouvait pas rester éternellement dans l’indécision, il le savait. De l’autre côté du col, sur ce versant nord par lequel François avait tenu à le rejoindre, la neige était extrêmement gelée et glissante ; à la moindre chute, son ami avait pu dévaler quelques dizaines de mètres avant de disparaître… Peut-être, en ce moment même, gisait-il déjà dans une crevasse, se laissant peu à peu envahir par un froid sans retour… Il décida de partir à sa rencontre. Essayant de retrouver un sursaut d’énergie face au froid qui l’assaillait lui aussi depuis qu’il avait atteint le sommet, il se délesta prestement de son sac à dos pour être plus léger dans sa course. Quand il se mit en route, dévalant le versant opposé, le ciel sembla se déchirer et une frange de bleu perça dans la grisaille environnante…"

Vincent stoppa la course du crayon sur la page blanche, pour le porter à sa bouche, songeant à ce qui s’était passé ensuite ; l’abandon du sac à dos s’était révélé être une erreur, une terrible erreur… Son regard se porta soudain sur la tasse de thé dans laquelle il faisait tourner machinalement une petite cuillère ; sa vie et celle de François avaient été happées dans le tourbillon du destin, comme les particules de sucre dans la tasse…"

Non ! Non ! Non ! Ce n’est pas bon du tout, ça, l’image du destin comparé au thé dans la tasse. Ils vont rigoler, les membres du jury. Ils vont dire que mon héros se noie dans un verre d’eau ; je les entends d’ici ! Allez, hop ! On raye…

  "…L’abandon du sac à dos s’était révélé être une erreur, une terrible erreur… A l’intérieur, il y avait une couverture de survie qui aurait pu sauver la vie de François…"

Non ! Pas déjà. Tu es en train de tuer le suspense, là ! Après pour trouver une chute surprenante, ça va être coton ! Tiens, elle est bonne, celle-là ! Une chute à mon histoire… Mais la chute est dans la chute, mon cher ami ! Vertigineuse la chute, tu vas voir… Bon ; on n’y est pas encore... Faut ménager le suspense et ne pas écrire de considérations intempestives ; alors on raye aussi le commentaire sur le sac à dos qui est une erreur. Allez, reprenons…

  "… songeant à ce qui s’était passé ensuite. Avait-il commis une ou plusieurs erreurs ? Ou bien la fin était-elle inéluctable. Depuis dix ans, Vincent était habité par le remord et les doutes. Une nouvelle fois, sa main se mit à trembler et sa vue fut brouillée par les larmes. Ecrire ce texte était pour lui comme une tentative ultime de se libérer de ses cauchemars. Il reprit son texte où il l’avait laissé :

"Il courut comme un fou, suivant un axe nord-ouest, glissant sur des plaques gelées, se redressant aussitôt pour aller de l’avant, le souffle court, les yeux à demi scellés par le givre dont le vent du nord cousait ses paupières. En partie à cause des bourrasques, en partie parce qu’il cherchait un indice qui lui indiquerait le chemin, il avançait tête baissée. Soudain il lui sembla apercevoir une trace de pas, à un mètre sur sa droite, à moitié effacée par les bourrasques de neige givrée qui balayaient le sol en tourbillonnant…"

Voilà. Le premier indice, la trace de pas, qui va le conduire au second. C’est bon, mon action progresse. Un peu trop vite, peut-être ? Au final, mon texte risque d’être un peu court… Ce n’est pas grave. D’abord l’ossature du récit ; ensuite, une fois le texte terminé, je reviendrai dessus pour l’allonger avec tout le tralala : descriptions, sentiments ; peut-être même un zeste de dialogue… C’est fou, ça ! J’écris mes textes comme je ferais une recette de cuisine ; sans cesse en train d’ajouter des ingrédients au fil de mon inspiration. Le tout, c’est qu’il ne faut pas que le soufflet retombe ; c’est fragile, c’est délicat, une nouvelle…

  "… Vincent revoyait parfaitement la marque des crampons sur le sol glacé. Il s’était agenouillé pour vérifier sa découverte et donner moins de prise au vent. Et c’était alors qu’il se relevait qu’il avait aperçu le piolet à quelques mètres sur sa droite, en contrebas de ce qui devait être le chemin. Il avait senti son estomac se contracter.

« François ! » Son appel s’était perdu dans les courants d’air endiablés. Alors il avait couru, couru jusqu’au piolet. Il venait juste d’arriver près de l’objet et de s’agenouiller pour le ramasser quand un épais rideau de brume était tombé sur le théâtre du drame en train de se jouer. On n'y voyait plus à trois mètres. Un coup de vent plus fort que les autres lui fit perdre l’équilibre. Il se retrouva allongé à plat ventre, la tête vers le bas de la pente sur laquelle il se sentit partir. Il eut juste le temps de se saisir du piolet. Ensuite, tout alla très vite… "

Ah ! Ah ! Ah ! Désolé pour toi, Vincent ; mais là, je suis dans l’obligation d’accélérer la cadence. Je dois aller chercher ma copine à la gare et je voudrais bien terminer les grandes lignes de cette histoire avant de sortir ! Alors zou ! Tu glisses, et tu tombes. Après, on verra, ok ? Je t’inventerai un passé, te donnerai une fiancée, des envies, des regrets. Idem pour François. Après l’avoir fait mourir, je lui donnerai un peu de vie. Je parlerai de votre grande amitié, de votre passion commune pour l’écriture ; et pour cette fille. Je dirai la déchirure irréversible entre vous, la jalousie sourde, la haine ; je… Oui, oui, oui ! C’est promis ! Mais pour l’heure, tu tombes… Je n’ai plus beaucoup de temps devant moi.

  "Ensuite, tout alla très vite. Son corps, comme un projectile, pris de la vitesse. Son menton cogna brutalement le sol à plusieurs reprises, entraînant de violentes douleurs au niveau de ses cervicales. Il fut contraint de fermer les yeux, brûlés par la neige, cherchant à tâtons une aspérité à laquelle se raccrocher pour stopper sa course folle… En vain…"

Vincent, en revivant la scène, pressait le crayon dans sa main, comme s’il se fut agi du piolet. Le petit bout de bois se brisa dans un craquement sec qui le fit sursauter. A présent, il pouvait apercevoir par delà la fenêtre, la nuit qui, au dehors, s’était invitée sans qu’il y prenne garde.

Tout en fouillant dans les tiroirs de son bureau à la recherche d’un nouveau crayon à papier, il continua le voyage au cœur de son terrible souvenir. Il revécut avec la même frayeur le moment où il sentit son corps basculer dans le vide. Jamais il ne s’était vu aussi près de mourir. Dans un réflexe inespéré, il avait réussi à planter la pointe du piolet dans une plaque de glace plus résistante. Le geste, s’il n’avait fait que ralentir la course et la chute de son corps, l’avait néanmoins et très certainement sauvé.

"… Au dernier moment il réussit à planter le piolet dans une plaque de glace. La secousse fut d’une violence inattendue. De surprise, il lâcha le manche ; empli d’épouvante, il se sentit aussitôt happé par le vide. La chute fut brève. Il rebondit sur une paroi, puis une autre et acheva sa course en tombant lourdement sur le côté. Il ressentit une douleur aiguë partir de sa cheville et remonter jusqu’au crâne où elle explosa dans un feu d’artifice qui lui fit perdre connaissance…"

Ouf ! Cà, c’est de l’action. Allez, on souffle un peu… Le temps d’aller se chercher une petite bière au frigo. Voyons, quelle heure est-il; là ? Houlà ! Je n’aurai jamais fini… Elle va arriver à la gare et sera furieuse si je ne suis pas à l’attendre avec un bouquet de fleurs et la larme à l’œil. Tant pis pour la bière… On repart dans l’action. Où est-ce que j’en étais, déjà ? Ha, oui ! Je l’ai fait tomber et il s’est évanoui. J’y suis allé un peu fort, peut-être ? Je lui mets quoi ? Une cheville cassée. Après tout, c’est réaliste ; peut-être même en deçà de la vérité. Il s’en tire bien le bougre, je trouve… Allez mon petit Vincent ! On reprend ses esprits ! C’est pour la bonne cause…

  "…A présent, les yeux noyés de larmes, Vincent écrivait son récit, d’un trait, revivant les dernières heures passées près du corps de son ami que la vie avait quitté. Il s’était retrouvé à son tour prisonnier de cette crevasse, blessé, sans provisions ni couverture pour lutter contre le froid qui l’envahissait. Il n’avait plus dès lors qu’à espérer l’arrivée de secours éventuels :

" … Il faudrait plusieurs heures avant que la moindre colonne ne puisse rallier le col de l’Homme Mort. Et combien de temps encore avant que les sauveteurs ne trouvent son cachot de glace ? Il lui fallait surtout tromper l’attente, ne pas s’endormir pour lutter contre le froid. Il regarda son compagnon qui gisait à ses côtés, à plat ventre sur le sol. Dans la chute, son sac à dos s’était à moitié ouvert et laissait entrevoir les effets qu’il contenait. Parmi eux, il aperçut le cahier dont François ne se séparait jamais et sur lequel il aimait à prendre des notes qui lui servaient plus tard pour écrire ses romans. Dans une grimace de douleur, il se pencha sur le corps de son ami et se saisit du cahier. Il hésita une seconde, se demandant s’il n’était pas en train de violer l’intimité de son compagnon. Puis, de ses doigts déjà engourdis, il ouvrit et lut les premières lignes : « Trente minutes de retard ; le froid était terrible. Il remonta son col… "

Aujourd’hui encore, Vincent se demandait quelle était l’idée de son compagnon quand il avait écrit ces lignes. Et ces trois phrases l’avaient poursuivi tout au long de ces années, jusqu’à ce qu’il comprenne enfin. Alors, répondant enfin à la demande muette de François il se décida à écrire le roman que son ami écrivain lui avait laissé en guise de dernière volonté."

Et voilà ! C’est réglé. Mon histoire tient la route. Je n’ai plus qu’à m’y remettre ce soir à mon retour, pour les quelques retouches nécessaires et hop, le tour sera joué. Avec cette nouvelle, j’aurai ma bête de concours… Voyons, quelle heure est-il ?

Celui qui avait écrit ce texte se leva d’un bond, comme si le diable était apparu sur le sous-main de son bureau. Il courut jusque dans l’entrée de son appartement, saisit au vol sur le portemanteau son imperméable et son chapeau, sortit en claquant la porte, descendit les escaliers de l’immeuble quatre à quatre et déboula tout essoufflé dans la rue. "Jamais, pensa-t-il, je n’arriverai à temps. Le train sera déjà entré en gare…". Trente minutes de retard. Le froid était terrible. Il remonta son col et se mit à courir.

Texte de Denis Sigur, Blagnac (31), 2005


Rendez-vous glacial

Trente minutes de retard ! Le froid était terrible. Il remonta son col et enfouit son nez dans la niche bienfaitrice. Chaque respiration provoquait un halo de buée qui s’évanouissait dans la nuit claire. Pas âme qui vive à des lieues à la ronde, hormis Pataud, son fidèle Terre-neuve noir de cinq ans qui ne le quittait pas d’une semelle. Le mercure était descendu à moins quinze degrés, température tout à fait habituelle pendant l’hiver, au Québec. Le village était plongé dans un silence compact qui inspirait calme et sérénité. Aucune lumière ne filtrait à travers les fenêtres dépourvues de volets, comme le veut la tradition dans les pays nordiques. Tout le monde dormait. Au loin, l’aboiement d’un chien se fit entendre, étouffé par l’épais manteau d’hermine que la nature avait revêtu. Il avait neigé presque toute la journée, tout comme la veille d’ailleurs. Après deux semaines de chutes de neige quasi quotidiennes, l’épaisseur avoisinait les quarante centimètres. Parfois, avec l’aide d’un soleil soudainement ragaillardi, les fenêtres et le toit du chalet, exposés au sud, tentaient de se débarrasser du lourd et envahissant fardeau qui les encombrait, et revêtaient une guirlande de fines stalactites, seuls témoins d’une fonte fugace. Le vent s’était levé tard dans la soirée, et avait entraîné les nuages de l’autre côté du mont du Diable. Aux nuages bas chargés de flocons, avait succédé un ciel étoilé dans lequel trônait une lune ronde et resplendissante, dont la clarté blanche était accrue par la neige.

Devant le portillon du jardin, un bonnet enfoncé jusqu’aux arcades sourcilières, une écharpe entourant son visage et les mains enfouies profondément dans les poches, Mathieu réfléchissait. Il ne comprenait pas la raison de ce retard. Dans sa tête, il retournait sans cesse la teneur de sa lettre. Il récapitulait l’énumération des objets que son correspondant devait apporter, en distinguant les indispensables des optionnels, ainsi que l’heure du rendez-vous qu’il lui avait fixé. Il est vrai qu’une heure du matin pouvait paraître quelque peu saugrenu, mais Mathieu avait tenu compte du trajet que son contact devait faire, et du caractère particulièrement secret que cette entrevue devait revêtir. En tout cas, il n’était pas trop tard, car aucune trace de passage n’était visible dans la neige fraîche. De toute façon, il savait que ce n’était pas les conditions météorologiques qui pouvaient le faire reculer et ne pas venir au rendez-vous.

Mathieu ne savait plus trop bien s’il devait rester là, à l’attendre, quitte à finir congelé, ou bien rentrer, et se mettre bien au chaud tout au fond de son lit. Il décida de patienter encore, l’importance de l’événement primait sur son confort matériel. D’ailleurs, il aurait tout le temps de se réchauffer plus tard.

Afin de tromper l’attente, il fit quelques pas. Mathieu aimait le crissement de ses chaussures dans la neige poudreuse. Il pesait de tout son poids pour que les semelles laissent des traces bien nettes de son passage. La petite brise qui soufflait était glaciale. Malgré qu’il se soit bien couvert, comme on l’apprend aux québécois dès le plus jeune âge, cet air lui décochait ses aiguilles qui lui picoraient le visage, et lui transperçaient le corps. En fait, il avait enfilé la bagatelle de quatre tee-shirts, un pull-over, et un blouson. Car la meilleure recette pour combattre le froid n’est pas fonction de l’épaisseur des vêtements, mais bien du nombre de couches que l’on endosse.

Mathieu décida de se mettre à l’abri et se dirigea vers un majestueux cèdre rouge centenaire, qui lui procurerait un bouclier efficace, sans l’empêcher d’observer le point de rendez-vous. Il se plaqua contre le tronc, dans un petit renflement qui épousait la forme de son corps, tandis que Pataud s’asseyait à ses pieds. Machinalement, Mathieu sortit sa main droite de sa poche pour caresser l’épaisse fourrure chaude du Terre-neuve. Celui-ci, reconnaissant, lui lécha avidement les doigts. La chaleur de la langue de l’animal, tranchant avec la température, lui réchauffa instantanément la main, et lui procura une douceur agréable. Mais le plaisir fut de courte durée. Sur sa peau humide, le froid cingla à nouveau et il rentra précipitamment la main dans sa poche.

L’odeur des aiguilles du conifère donnait à l’air une senteur délicate qui parvenait aux narines givrées de Mathieu. Les branches de l’arbre ployaient sous le poids de la neige, et, de temps en temps, à la faveur d’un coup de vent un peu plus fort, quelques paquets se dégageaient de l’emprise des ramures et tombaient sur le sol en produisant un bruit mat.

Mathieu commençait à ressentir une fatigue lancinante accentuée par le froid persistant. Bien qu’il ne fût pas frileux, comme la plupart des gens qui vivent dans des contrées rudes, il ne sentait plus ses pieds, son nez, ses oreilles. Depuis combien de temps attendait-il maintenant ? Une heure peut-être ? Au fur et à mesure que son être s’engourdissait, il avait perdu la notion du temps. Il leva les yeux vers le ciel. Une grande partie de la voûte céleste avait enfilé à nouveau son costume de nuages, et seul l’ouest restait encore un peu dégagé. La lune avait progressé dans sa ronde, et se trouvait maintenant au-dessus du mont du Diable.

Tout à coup, sans bruit, la neige recommença à tomber. De gros flocons emportés par le vent venaient épaissir le matelas déjà formé. Mathieu commençait à perdre patience, pourtant il ne voulait en aucun cas rater son rendez-vous. Peut-être avait-il été retardé, car l’homme était très affairé et abondamment sollicité. Il décida de rester encore un peu. Mais il fallait qu’il se mette à l’abri s’il ne voulait pas finir en bonhomme de neige, car de plus en plus de paquets de neige se détachaient des branches. Sur sa gauche, un abri de jardin en bois teinté, avec un bûcher attenant, lui proposait l’hospitalité. Mathieu sortit de dessous l’arbre protecteur et s’avança courbé en avant vers le petit chalet. Pataud enfila le pas de son maître, tout joyeux de bouger enfin. La porte n’était pas verrouillée, seul un loquet la maintenait close. Mathieu le souleva, l’acier de la clenche lui glaça un peu plus la main. Il s’engouffra dans l’embrasure de la porte et vérifia en se retournant que, de son nouvel observatoire, il apercevait toujours le point de rendez-vous. Bien que le froid régnât à l’intérieur de la petite pièce, celui-ci était largement atténué par l’épaisseur des planches de la construction. De plus, il était désormais à l’abri du vent d’Est qui châtiait les téméraires qui s’aventuraient dehors, et eut le sentiment d’une illusoire chaleur. Avisant un fauteuil de jardin, il le plaça devant la porte qu’il avait soigneusement entrebâillée de manière à se protéger au maximum du froid, sans perdre de vue le portillon. Il s’installa dans le fauteuil en se pelotonnant sous une blouse de jardinage, qu’il venait de dénicher en guise de couverture. Pataud, quant à lui, se coucha en rond, aux pieds du fauteuil et, pensant sans doute qu’ils allaient passer la nuit là, ne tarda pas à s’endormir.

Recroquevillé sous sa couverture de fortune, Mathieu ruminait sur la teneur de sa lettre. Certes, il s’y était pris assez tard, en fait une semaine avant le rendez-vous, mais cela devait être suffisant, d’autant plus qu’il l’avait déposée à la grande poste de Sainte Agathe. Même si la distribution du courrier n’était pas des plus rapides au Québec, son destinataire devait tout de même l’avoir reçue. Si celui-ci avait eu besoin de chambouler son emploi du temps, il l’aurait très certainement averti. Quoique ! Il ne pouvait pas lui envoyer un courrier dans la mesure où Mathieu n’aurait pu le recevoir à temps. Il aurait bien aimé le joindre par téléphone pour s’assurer qu’il allait venir, mais il n’avait pas ses coordonnées. A l’ère du portable, c’était tout de même un comble, qu’une personne comme lui, grand voyageur de surcroît, ne soit pas joignable. En fait, il devait être très certainement attaché aux traditions et, pour éviter d’être dérangé pour un rien, il avait fait le choix de s’en passer.

Les paupières de Mathieu étaient de plus en plus lourdes. Cette attente interminable commençait à avoir raison de son opiniâtreté. Soudain, sa tête partit en avant, ce qui le réveilla immédiatement. Son cœur battit la chamade quelques instants, puis se calma. Dans la relative douceur de l’abri, il perdait petit à petit le fil de ses idées, la fatigue aidant, il avait de plus en plus de mal à lutter contre le sommeil. Enfin, au détour d’un battement de paupières plus lourd que les autres, Morphée fut la plus forte, et l’emporta au royaume des songes.

Soudain, il fut réveillé en sursaut par son chien qui venait de se lever. Enfin il était là ! De dehors aucun bruit ne parvenait à ses oreilles. Pourtant l’animal était aux aguets, reniflant l’air alentours. Etait-ce son rendez-vous qui venait d’arriver, ou bien une voiture était-elle passée au ralenti sur la route enneigée ? Bien qu’il n’ait rien entendu, quelqu’un ou quelque chose avait dû réveiller son chien. Malgré la couche de tissu supplémentaire dans laquelle il s’était enroulé, ses membres étaient paralysés par le froid et l’inactivité. Mathieu reprenait petit à petit ses esprits. Combien de temps avait-il dormi ? Il n’en avait pas la moindre idée. Il regarda vers la clôture du jardin. Personne. Il décida de sortir pour s’assurer qu’il ne se trompait pas. Rejetant la blouse d’un geste rageur, il poussa la porte et sortit de l’abri. Pataud lui emboîta le pas.

Les abords de la propriété étaient déserts. Son cœur cognait à tout rompre. Non, ce n’était pas possible, il ne pouvait pas l’avoir raté ! Mathieu se dirigea vers le portillon à grandes enjambées. Son esprit préoccupé l’empêchait d’apprécier le bruit de ses foulées dans la neige. La lune était basse sur l’horizon, mais continuait à inonder d’une lueur blanchâtre toute la contrée. Arrivé à la limite de la propriété, Mathieu se rendit compte que personne ne s’était aventuré jusque là. Il poussa un soupir de désespoir, et ressentit un grand découragement. Le vent n’avait pas fléchi et lui cinglait le visage où des larmes perlèrent au bord des yeux. Etait-ce le vent froid ou la déception qui causait ainsi ce larmoiement ? Maintenant, Mathieu était trop las et trop frigorifié pour résister plus longtemps. Grelottant de tous ses membres, il décida de mettre un terme à son attente et se dirigea vers l’arrière de la maison, son chien le suivant comme son ombre.

Arrivé à la porte, il se retourna une dernière fois vers le portillon. Pataud, comprenant qu’il allait finir la nuit seul dans sa niche, s’assit près de son maître et leva la tête vers lui avec des yeux empreints de mélancolie. Après quelques caresses à son fidèle compagnon, accompagnées de mots doux, Mathieu entra dans le chalet. Une fois à l’intérieur, il referma délicatement la porte de la cuisine. La chaleur de la pièce lui inonda le visage. Il enleva ses chaussures chargées de neige puis, lentement, se dirigea à tâtons dans le noir, avec le plus grand silence, afin de ne réveiller personne. La maison était plongée dans le sommeil. Peu à peu son corps absorbait la transition de température. Ses joues commencèrent à s’enflammer et lui provoquèrent un bien-être immédiat.

Une petite lueur clignotante s’échappait du salon. Avant de se coucher, Mathieu voulait faire une dernière vérification. Il entra dans la pièce où une guirlande de Noël dispensait par intermittence un doux scintillement coloré. S’approchant du sapin, il distingua dans la pénombre ses souliers entourés de cadeaux. Ainsi, il était passé pendant qu’il dormait ! Mécaniquement, il jeta un œil à la pendule du magnétoscope. Celle-ci indiquait quatre heures moins le quart. Combien de temps avait-il dormi dans l’abri de jardin ? Du haut de ses sept ans, Mathieu pensa que le père Noël ne pouvait deviner où il s’était abrité, et avait passé son chemin, après avoir déposé les cadeaux. Son esprit hésitait entre la joie qu’il ne l’ait pas oublié lors de sa distribution et la colère de l’avoir raté.

Comment avait-il fait pour le manquer ? Aucune trace de son passage à l’extérieur, et pourtant, la livraison avait bien eu lieu. Son attelage pouvait-il rester immobile au-dessus des toits ? Mathieu était furieux, pensant avoir bien préparé son coup. Il avait attendu patiemment que ses parents partent se coucher, et que plus aucun bruit ne subsiste dans la maison. Méthodiquement, il s’était rhabillé pour affronter le froid qui régnait dehors. Tout doucement il était sorti de sa chambre, et s’était dirigé à tâtons, dans le noir, pour atteindre le placard à chaussures de l’entrée. Puis, en se déplaçant à pas feutrés, il était sorti par la cuisine, où Pataud n’avait pas tardé à le rejoindre, trop heureux d’une telle aubaine. Tous ces préparatifs pour rien ! La déception qu’il éprouvait fit perler à nouveau ses yeux.

Sonné par sa mésaventure, il se dirigea vers sa chambre, avec une démarche de somnambule, en se jurant que l’année prochaine, il tiendrait le coup. Mais, ce que Mathieu ignorait à cet instant là, c’est qu’en douze mois, on apprend parfois beaucoup de choses sur les secrets des grands, et qu’en décembre de l’année suivante, il n’aurait plus besoin d’attendre ainsi ; le mystère serait levé.

Texte de Dominique Griffon, Le Cellier (44), 29 février 2005
 


Le Sud, trop vaste et inutile

Trente minutes de retard ! Le froid était terrible. Il releva son col et tourna le dos à la Sorbonne : ce n’était plus la peine, le cours était commencé depuis longtemps, on ne le laisserait pas entrer. Il allait, au hasard, comme s’il suivait la buée bleue de son souffle. Il marchait vers l’Est. Et c’est comme ça qu’il rencontra le Sud. Le Sud, et Nora, et toute son histoire.

Ce fut à l’extrémité du boulevard Saint-Germain, presque dans l’ombre de l’Institut du Monde Arabe, qu’il découvrit ce café "El Sur"1. De l’extérieur, il regarda la décoration, les photos de tango, les bouteilles de vin et les boîtes de maté sur les rayonnages. Rien ne semblait à sa place, la logique de rangement lui échappait ; c’était un café argentin, qui semblait avoir été installé là pour lui. Gilles peinait depuis quelques mois sur son mémoire de maîtrise : "Le thème du Sud dans l’œuvre de J.L. Borges".

Le Sud et Borges, Gilles en avait vite fait le tour. El Sur, c’était le titre de l’une de ses nouvelles, cela faisait un point de départ. "Sur", c’était aussi le titre de la revue dont Borges était l’un des principaux animateurs, et alors ? Et puis, ce Sud, Borges l’évoquait dans quelques nouvelles, quelques poèmes. Avec tout cela, il fallait accoucher d’un mémoire.

Il entra. Le café était vide. Au fond, dans l’arrière-salle qui servait aussi d’épicerie, une serveuse vêtue d’un tee-shirt noir moulant, à manches longues, lui lança une œillade amicale et continua à parler avec un homme jeune qui semblait être le patron. Tous deux parlaient l’espagnol avec l’accent doux et chuintant de Buenos-Aires. Ils n’ignoraient pas Gilles, mais leur conversation semblait plus importante. Gilles ne savait pas encore que toute conversation entre deux Argentins est une étrange séquence aux limites de la physique, qui gèle le monde extérieur et le temps futile. L’observateur devient alors à peine plus présent que ces toiles peintes qui, dans les petits théâtres de province, servent de décor incertain aux pièces de Labiche comme de Racine : l’important, ce sont les acteurs.

Enfin, elle s’approcha Gilles. Elle était petite, à peine brune, et deux yeux noirs affilés semblaient cliver son visage doré. Pas laide. Il lui demanda si le nom du café avait été inspiré par la nouvelle de Borges, ou par sa revue.
- Je ne sais pas, je vais demander à Mario.

Elle repartit d’un pas sinuant, sans prendre la commande. Ils recommencèrent à discuter. Puis Mario, en riant, entonna un tango :
San Juan y Boedo antigua y todo el cielo,
Pompeya y, mas alla, la inundacion 2
Elle continua le même tango, avec des mimiques de tragédienne, croisant ses mains, ses bras, comme si elle allait pleurer :
Sur... paredon y despues...
Sur... una luz de almacen...

Puis ils reprirent la discussion, en gloussant. Elle finit par se souvenir que Gilles existait, et revint :
- Je suis désolée, on parlait, je croyais que Sur, c’était à cause du tango, vous savez – et elle le chantonna à nouveau « Sur... paredon y despues... » – là, je le chantais, comme la Rinaldi. Mais non, finalement, le café, ils l’ont appelé comme ça à cause du poème de Benedetti, vous devez connaître, El Sur también existe…

Il avoua qu’il n’avait jamais entendu parler de ce tango ni de la Rinaldi, ni de Benedetti. Elle trouva cela très drôle. Il lui dit qu’il préparait un mémoire sur Borges et le Sud. Elle trouva cela encore plus drôle. Gilles commanda un verre de vin blanc de Mendoza qu’elle apporta en chantant Sur…una luz de almacen… Tout lui semblait prétexte à légèreté ; Gilles se sentait européen et lourd. Mario avait mis de la musique : Sur… Ya nunca me veras como me verias, recostado en la vidriera…

- C’est moi qui le lui ai demandé, soupira-t-elle. Vous aimez ?
Il craignit qu’elle n’esquisse quelques pas de tango. Mais elle n’aimait pas plus que lui les situations convenues. Elle oscilla simplement sur le rythme du bandonéon, chantonnant : Sou- ou- our…comme pour influencer son jugement. Mario l’avait appelée, on la réclamait au téléphone « Nora ! ». Et Nora, puisque c’était Nora, repartit sans écouter sa réponse. Oui, Gilles l’aimait bien, ce tango. Quant à Nora, il ne savait pas, mais il était sûr qu’il la reverrait. Ce n’était peut-être qu’un vague besoin de revanche, une frustration d’intellectuel : il lui manquait tous ces Sud qui semblaient évidents à l’âme argentine.

Il revint la semaine suivante. Au bar, il n’y avait que Mario.
- Et Nora, elle n’est pas là ?
- Non, elle ne travaille que les mardis, mercredis et jeudis. »
Mario regarda partir son client avec sympathie, avec tristesse surtout. Comme on observe un ami malade. Gilles revint le mardi, vers quinze heures. Il n’y avait que trois clients. A son entrée, Nora, vêtue du même tee-shirt noir, l’accueillit d’un "Tiens, voilà l’homme du Sud". L’appellation lui plut, elle faisait de lui un personnage. On ne l’avait jamais appelé autrement que Gilles.

Mario alluma la sono. Il reconnut le tango, c’était le même, Sur, mais dans une version orchestrale. Quand Nora vint lui apporter un verre de vin blanc, les trois clients s’en étaient allés. Elle s’assit face à lui. Il n’y avait plus de moquerie quand elle demanda :
- Alors, l’étudiant, c’est quoi ce mémoire ?

Gilles lui décrivit tout le plan de son travail. Elle secouait la tête de temps à autre, comme si la recherche de Gilles eût été dérisoire :
- C’est idiot tout ce que tu lui fais dire sur le Sud, à ce pauvre Borges. Si c’était vrai, le Nord devrait être le contraire. Tu prétends que le Sud est brutal, silencieux, tu crois que le Nord est doux ? Ou bruyant ?

La remarque laissa Gilles interdit :
- Tu es étudiante en lettres, pour me dire ça ?
- Moi, des études de lettres !
Sans se lever, elle appela Mario en riant :
- Et toi, Mario, tu crois que j’ai fait des études de lettres ?

Puis elle lui expliqua qu’elle avait toujours été serveuse. Son seul autre talent, c’était le dessin. Mais si Gilles voulait bien lui expliquer, chaque semaine, ce qu’il écrivait sur Borges, Nora ne demandait pas mieux. Ce serait la première fois qu’elle ferait des vraies études.

Et Gilles revint chaque mardi aux heures creuses – ah, voilà l’homme du Sud ! – elle écoutait, attentive. Elle avait une intelligence robuste, et se contentait de grands éclats de rire quand elle ne comprenait pas. Gilles entrait dans son rôle, expliquait, lui faisait lire quelques textes. Il se sentait vaguement amoureux. De qui, de quoi ? Peut-être de ce rapport dominateur et fragile qu’il avait créé. Un mois plus tard, elle y mit fin :
- Tout ça, c’est idiot. Tu n’en sais rien, si c’est comme ça que Borges voit le Sud. Il n’y est jamais allé, il a juste écrit quelques phrases dessus. Peut-être qu’il voyait dans le Sud d’autres évidences tellement énormes pour lui, pour un Argentin, que ce n’était pas la peine d’en parler. Tu comprends ?

Gilles ne comprenait pas. Tandis qu’elle continuait, il se sentait soudain son élève :
- Si tu racontes à un ami français que tu es allé le matin sur les Champs-Élysées, est-ce que tu lui diras qu’ils sont en pente, que les trottoirs sont larges ? Non, même si c’est d’abord à ça que tu penses. Mais tu diras simplement à ton ami qu’il pleuvait sur les Champs, parce que ce matin-là, c’était le détail qui comptait. Le Sud de Borges, ça doit être pareil. Tâche d’abord de comprendre ce qu’est le Sud pour un Argentin. Après, tes détails de Borges auront un sens, leur vrai sens de détail.
- Mais tu le connais, toi, le Sud ?
- Oui je le connais, pour autant qu’on puisse le connaître. Je l’ai traversé pendant un an, en autocar. Je me suis arrêtée dans les grandes villes.
- Lesquelles ?
- Oh – elle hésita, comme intimidée par l’immensité du propos – presque toutes, le temps de gagner un peu d’argent en faisant des portraits d’enfants, dans les beaux quartiers. Parfois des portraits de chevaux, à la campagne. Puis je repartais. Je suis descendue comme ça de Buenos-Aires à Ushuaia. Et puis je suis remontée. Alors oui, je connais le Sud. Et je peux te dire que ce que tu racontes, ce n’est le Sud pour personne, même pas pour Borges.

Brusquement, elle était repartie. Et Gilles comprit qu’elle avait raison.

Les semaines passaient, Gilles lisait ce qu’il trouvait sur le Sud. Les auteurs argentins, chiliens, et même les français, Caillois et Raspail. Son tuteur de maîtrise s’inquiétait, ce n’était pas le sujet, mais Gilles ne s’en souciait guère. Il était épris de ce Sud mystérieux. Et un peu de Nora, car elle était pour lui fille du Sud. Il venait chaque mardi, et lui en parlait. Elle écoutait, pensive. Il n’y avait presque plus d’éclats de rire. Quand les clients se faisaient plus nombreux, en fin d’après-midi, il s’en allait.

Et parfois, le soir, ils se retrouvaient, après la fermeture. Elle venait dormir chez lui, elle ne se déshabillait que dans le noir. Et elle partait au milieu de la nuit. Elle avait des mystères de chat.

Ce qui devait arriver arriva. Gilles n’aima plus son avenir. Il ne se voyait plus professeur d’espagnol dans un lycée de province, il n’imaginait plus se rabougrir dans une petite maison qu’il aurait achetée avec l’héritage de sa grand-mère. Il lui fallait la démesure du Sud.
- Et si on y partait ? On pourrait ouvrir un restaurant français, à Ushuaia, ou en Patagonie.
Elle avait à peine ri, puis était redevenue très sérieuse.
- Tu sais, le Sud, c’est une terre que l’on traverse, rarement une terre où on s’installe. Tu as de l’argent ?
- Peut-être assez.
Elle le regarda longuement, comme si ce n’était pas lui qu’elle fixait.
- Si tu veux, je peux faire un repérage là-bas, aller voir ce qu’on trouve à Perito Moreno, à Puerto Santa Cruz, ou Calafate. Ou plus bas, à Rio Gallegos, Ushuaia.

Et tandis qu’elle égrenait ces noms, Gilles comprit que chacun d’eux avait maintenant pour lui un sens précis, chacun entraînait une cascade d’images. Il n’y avait peut-être pas de Sud pour Borges, mais il y en avait un pour Gilles. Il lui remit deux mille euros pour payer son voyage. C’était beaucoup, mais tout était cher dans le Sud. Elle tint à lui signer un reçu.

C’était juste avant les vacances de Pâques. Quand il revint, Nora n’était pas rentrée.
- Elle ne reviendra plus, dit simplement Mario. Plus jamais.
Il raconta qu’on l’avait trouvée morte, dans son squat de Puteaux. Morte d’une overdose.
- Tu n’avais pas remarqué qu’elle se piquait ? Vous étiez amants et tu n’avais jamais vu les traces sur ses bras ? D’habitude, elle faisait ça modérément, si on peut dire, un peu chaque week-end. Et puis, elle s’est procuré je ne sais comment un gros paquet de tune, et il n’y a plus eu de modérément. Elle a fait le grand voyage.

Et puisqu’on parlait de voyages, Gilles évoqua leur histoire de Sud. Mario hocha la tête : oui, il était au courant, mais tout ça était idiot, Nora n’était jamais allée au Sud. La seule fois où elle avait quitté Buenos-Aires, ç’avait été pour émigrer en France avec ses parents quand elle avait treize ans.

Mario ne savait pas que Gilles lui avait proposé ce voyage au Sud, cette vie là-bas, et il soupira « Maintenant, je comprends ».

Gilles, lui, ne comprenait pas. Alors Mario continua d’une voix lasse, comme s’il se fût agi d’une évidence : Gilles était chez lui en France. Nora, elle, s’y sentait toujours étrangère. Elle était même devenue étrangère à l’Argentine. Elle était étrangère partout, sauf dans ses trips. Et voilà que Gilles était arrivé, et lui avait offert un pays imaginaire, son Sud, un pays de littérature et de cartes postales. Elle s’y sentait bien. Mais quand Gilles lui avait proposé d’aller là-bas, elle avait eu peur de voir le rêve s’effondrer, de se découvrir étrangère une fois de plus. Elle avait préféré l’autre voyage.

Tout en parlant, Mario avait remis à Gilles un CD, une compilation de quelques versions de Sur que Nora avait préparée. Mario ne voulait plus l’entendre.
- Prends-le : depuis que tu venais, elle le passait souvent, ça me ferait trop de souvenirs. Et puis, si tu veux bien, ne reviens plus ici. Tu comprends…

Ce fut ainsi que Gilles repartit avec tout le Sud de Nora. Presque avec Nora.

o-O-o

Gilles a passé sa maîtrise, avec une toute petite moyenne. Le jury de soutenance lui a reproché la première partie, ce panorama du Sud. Trop vaste, inutile. Ils avaient raison, c’était exactement ça, le Sud était désormais trop vaste et inutile.

C’est un mardi. Gilles ne fait rien, il écoute l’éternel tango qui n’en finit pas de pleurer :
« Sur…
Nostalgia de las cosas que han pasado,
Arena que la vida se llevo,
Pesadumbre del barrio que ha cambiado
Y amargura del sueño que murio.»
3

Il est depuis quelques mois professeur d’espagnol à Dreux. Il ne va pas continuer. Il ne sait pas s’il va partir pour Ushuaia, ou en finir avec la vie. Peut-être les deux, en se jetant dans l’eau glacée, du haut du ponton, à la sortie d’Ushuaia. Là où la route transcontinentale s’achève, face au canal de Beagle, dans le repli du Cap Horn. Là où meurt le Sud, là où Gilles veut le rejoindre.

Alors, en un bref instant d’éternité, il sera l’homme du Sud.

1 El sur, le sud, en espagnol
2 Le coin de la rue San Juan et du vieux Boedo,
Et tout le ciel, Pompeya, et plus loin, la zone inondée
Le sud, un grand mur et après… le Sud, la lumière d’une épicerie…
Tu ne me reverras plus comme avant, adossé à  la vitrine

Sur, tango (1948). Paroles d’Homero Manzi, musique d’Anibal Troïlo
3 Sud.. Nostalgie des choses disparues, Comme du sable balayé par la vie, Chagrin du faubourg disparu,  Et amertume du rêve qui expira…

Texte de Georges Flipo, Clamart (92),  2005
 


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