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Le Lecteur du Val - 10 bd des Genêts - 31320 CASTANET-TOLOSAN - Tél. 05.61.00.51.16
Nouvelles à lire : concours 2003

"Sa montre affichait 9 h 15. Avec ces embouteillages sur la rocade, il allait être en retard..."

Mes pensées ne sont pas vos pensées

Sa montre affichait 9h 15. Avec ces embouteillages sur la rocade, il allait être en retard. Et il le fut : quand il arriva aux portes de l'hôpital psychiatrique, ses collègues députés l'attendaient. Il se sentit obligé de s'excuser. Décidément, cette mission d'enquête parlementaire commençait mal.

Rien ne plaisait au député Machefert dans cette mission. Rien. Et surtout pas l'intitulé "Droits du patient usager en milieu psychiatrique ". Du jargon idéologique. Mais voilà, le jeune député Machefert avait été proposé par son parti, et il avait accepté.

Ses trois collègues de mission affichèrent une mine de circonstance, grave, douloureuse, dès qu'ils furent accueillis par le médecin-chef. Machefert, lui, se contenta de suivre. Il préparait déjà les quelques mots qu'il improviserait devant la presse, en fin de visite. "Ce que j'ai vu n'est pas racontable. Parce que ces hommes, ces femmes, ont subi une fracture qui rend leur comportement différent du nôtre, pouvons-nous oublier que ce sont des hommes, des femmes, avec leur dignité, leur sensibilité…". Parfait. Il dirait cela avec un petit vibrato dans la voix, qui passerait très bien à la télévision. C'était sa spécialité, les interviews très courtes à la télévision.

Pour ne pas les confronter d'un coup au spectacle-choc des aliénés les plus atteints, on avait proposé au groupe de députés une visite qui commencerait par le pavillon B. Celui des malades les plus montrables, avait commenté un infirmier qui s'était fait aussitôt fusiller du regard par le médecin-chef.

Il n'était que dix heures du matin : la grande salle de télévision était déjà envahie par les malades qui se disputaient sur le choix de la chaîne. L'infirmier proposa son arbitrage. Mais où était le magazine de télévision ? C'était Johnny qui l'avait pris : la plupart des pages étaient déchirées en une multitude de pièces, dont il essayait de faire un grand puzzle, à même le sol. Dans un coin, deux jeunes harcelaient une femme plus âgée, édentée, vêtue de noir. "Allez, Rosa, raconte-nous, quand tu étais actrice de cinéma. Qu'est-ce que tu lui disais à Brad Pitt, dans les scènes d'amour ?" "Brandade de morue" répétait-elle, en articulant difficilement, tandis qu'ils éclataient de rire.

Les trois autres députés s'intéressaient au grand tableau des animations de la semaine et des promenades proposées. Un tableau tout neuf, qui avait dû être installé là spécialement pour leur venue, personne n'était dupe. Mais il fallait faire comme si.

Machefert balaya la pièce du regard. Combien de temps pourrais-je tenir ici, si j'étais interné par erreur ? pensa-t-il. Son œil se fixa soudain sur un interné, calme, qui, dans un coin, jouait seul au scrabble. Seul, pas exactement. Il avait disposé les réglettes pour trois joueurs, et passait de l'une à l'autre. Il jouait contre lui-même, contre deux lui-mêmes. Machefert le regarda plus attentivement. 
- Giffard ? Vous êtes Paul-Henri Giffard ? 
Le joueur leva la tête, le fixa calmement, et répondit : 
- Pas Paul-Henri, Pierre-Henri. Tu faisais déjà l'erreur à l'époque, rappelle-toi. Eh bien, ça va ? 
Et Giffard le dévisagea, sereinement. Sans paraître gêné. Comme si la situation eût été banale.

Le député Machefert resta silencieux. Comment Giffard pouvait-il avoir atterri ici ? Giffard, le grand, le paisible Giffard qui avait été l'étudiant le plus populaire de toute l'Ecole Supérieure de Commerce de Toulouse. Giffard qui semblait y régner, et que chacun venait saluer quand il arrivait dans le grand hall d'entrée. Giffard le tranquille, qui parlait si peu, mais toujours pour dire le mot juste. Giffard l'indispensable, sans lequel on ne pouvait envisager aucune sortie, aucune activité, tant il semblait les illuminer de sa silencieuse présence. Giffard qui apparaissait, serein, le matin de chaque examen, et qui en sortait à midi, radieux. Giffard qui, d'un sourire, d'une phrase, semblait venir à bout de toute difficulté. Giffard qui, sans même la draguer, avait séduit Pauline, la bruyante petite brune dont étaient amoureux tant d'étudiants de fin de deuxième cycle, à commencer par Machefert. Oui, surtout lui, Machefert.

Que convenait-il de dire dans une telle situation ? Ce fut Giffard qui relança la conversation par la plus inattendue des questions : 
- Alors, Machefert, qu'est-ce que tu fais là ? 
- Je suis en mission d'enquête. Tu le sais peut-être, je suis député maintenant. Et toi, tu es… 
Machefert n'osa pas terminer sa phrase. Interné, malade, hospitalisé… aucun mot ne semblait associable à Giffard. Ce fut ce dernier qui termina. 
- Moi, je suis là. Depuis quelque temps. C'est un peu difficile à raconter. 
- Tu veux qu'on se parle ? Attends, je reviens. 
Machefert alla rejoindre le groupe, devant le tableau des activités. Il s'adressa au médecin-chef : 
- Vous ne voyez pas d'inconvénient à ce que j'interviewe de façon approfondie un de vos pensionnaires, en tête-à-tête ? Cela pourrait être intéressant pour notre rapport. J'en ai parlé à un de vos pensionnaires, celui qui joue au scrabble. Il est d'accord. 
- Ah, vous voulez converser avec Monsieur Giffard ! Vous risquez d'être un peu déçu, mais si le cœur vous en dit. Prenez le petit salon de lecture, vous serez plus au calme. Et laissez la porte ouverte, pour des raisons de sécurité. S'il venait à s'énerver, vous appelez l'infirmier.

S'énerver. Comme si Giffard pouvait s'énerver ! Le médecin-chef ne semblait guère connaître ses malades. Giffard ramassa méthodiquement son jeu de scrabble, puis conduisit Machefert dans le petit salon de lecture. Il se carra dans un fauteuil, comme s'il s'apprêtait à déguster un armagnac en fin de soirée. 
- Ça fait rudement plaisir de te revoir, Machefert. Depuis le temps ! Quinze ans déjà !
Giffard paraissait normal, tellement normal que la situation en était anormale. Machefert ne savait plus comment lancer la conversation. 
- La dernière fois que nous nous sommes vus, c'était le jour de ton mariage avec Pauline. Puis j'ai suivi de loin ton parcours. J'ai appris par la presse que tu avais été nommé à la Direction Administrative et Financière du Groupe Monts et Vallées… 
- Oui, c'était il y a trois ans. C'est là que mes ennuis ont commencé.

Il y avait donc eu des ennuis. Machefert se sentit en quelque sorte rassuré. 
- Je me suis accroché avec la Direction Générale sur un problème de présentation des comptes. Ils me demandaient un bricolage à l'extrême limite de la légalité. J'ai refusé. Pour une question d'éthique, mais aussi pour une question de réputation professionnelle, si cela venait à se savoir. 
On reconnaît bien là l'irréprochable Giffard. 
- Et alors ? 
- Nous avons négocié une sortie honorable pour eux comme pour moi. Le jour de mon départ, j'ai organisé un pot d'adieu pour toute mon équipe. On a fait ça dans une pizzeria en face des bureaux. Le pot classique, pizzas, chianti, tu vois le genre. On parle, on chahute, on boit beaucoup sans s'en rendre compte. Quand je suis parti vers vingt-deux heures, j'étais à moitié ivre, ce qui ne m'arrive jamais.

Machefert essaya d'imaginer Giffard ivre, ou juste à moitié ivre. Impossible. Mais c'était arrivé. 
- Et là, au moment où je rentre la voiture au garage, il m'arrive un truc extraordinaire, vraiment extraordinaire. Tu me connais, je n'ai rien d'un illuminé. 
Machefert eut un petit recul intellectuel. Les internés cherchent toujours à rassurer, à se rassurer quant à leur intégrité mentale, pensa-t-il. Mais non, Giffard continuait, avec une sincérité désolée : 
- Et là, j'ai vraiment eu l'impression de devenir fou. Il y a eu comme une voix dans ma tête, une voix de plus en plus forte.

Machefert fut tenté de rire mais se retint. C'était peut-être à cause de cette voix que Giffard était là. 
- Et tu as pu comprendre ce qu'elle disait, cette voix ? 
- Ah ça, très distinctement ! C'était tellement idiot, ça ne s'oublie pas. Elle me disait de faire construire un temple rectangulaire de cent coudées sur soixante-deux. Tu te rends compte, me dire ça à moi qui n'ai jamais mis les pieds dans une église ou dans un temple. A moi qui ne sais même pas ce qu'est une coudée. 
- Alors, qu'est-ce que tu as fait ? 
- Je suis rentré. J'ai raconté l'histoire à Pauline. Elle m'a dit que je puais le vin, et que, dans mon état, je ferais mieux d'aller dormir dans la chambre d'amis. A sa place, j'en aurais fait autant. Le lendemain matin, j'allais mieux. Je suis allé m'excuser auprès de Pauline. Elle en a ri, et nous avons pris le petit déjeuner ensemble. Et ça a recommencé, devant elle. La même voix, qui me disait la même chose. De plus en plus fort. Et Pauline, qui voyait bien qu'il se passait quelque chose d'anormal. Elle me regardait, terrifiée, un peu dégoûtée. Cela m'a frappé.
- Et c'était quoi, c'était qui, cette voix ? Tu pouvais lui parler ? Elle te répondait ? 
- Oui. Elle se présentait comme "Celui qui ne peut pas être nommé". Tu vois le genre. Puis elle est revenue sur la même histoire, la construction d'un temple, avec quelques précisions délirantes : une estrade en pierre au centre, de dix coudées sur six, une cathèdre, un ambon… tu imagines ?

Non, Machefert ne voulait pas du tout imaginer. Il était catholique, pratiquant, mais, comme beaucoup de chrétiens et surtout de religieux, il repoussait toute idée d'intervention divine dans la vie quotidienne. Et il eût volontiers expurgé les Ecritures de tous les passages relatifs aux miracles et aux apparitions, qui lui paraissaient plus relever de la légende que de la foi. C'était à l'homme de chercher Dieu, ce n'était pas à Dieu d'aller trouver l'homme. Il y voyait quelque chose de primitif, de païen. 
- Mais enfin, Giffard, tu es trop raisonnable pour accepter qu'une voix de l'au-delà se manifeste pour une demande aussi dérisoire. Construire un temple ! Où est le transcendant ? 
- Qu'est-ce que j'en sais ? Est-ce à moi, à nous, humains, de décider de ce qu'une entité - disons supérieure -, doit raisonnablement demander aux hommes ? "Mes pensées ne sont pas vos pensées", Isaïe, tu connais ? Qui diagnostiquera la folie de Dieu ? Ce que disaient les prophètes, c'était raisonnable ?

Machefert comprit que Giffard n'était plus tout à fait lui-même. 
- As-tu cherché à te faire aider ? 
- J'ai consulté un psychologue spécialisé, puis j'ai même fait appel à un exorciste. Le premier a conclu que j'étais parfaitement normal en dehors de ces apparitions : en gros, c'était mon histoire qui était folle, pas moi. Le second a été présent lors d'une des manifestations de la voix. Je ne sais pas très bien ce qui s'y est passé, je suis dans un état second, dans ces cas-là. Mais il m'a dit ensuite ne rien pouvoir faire pour moi : en gros, un exorciste ne traite que les puissances du Mal. 

- Mais alors, cette voix, - Machefert hésita, tant le mot paraissait inconvenant - c'est Dieu  ? 
- Dieu, ou Yahvé, ou Allah, ou qui tu veux, je lui ai demandé, bien sûr. Elle répond toujours "Celui qui ne peut pas être nommé". Est-ce au-dessus, en dessous, ou la même chose ? Va savoir ! 
- Et tu ne pourrais pas t'habituer, vivre avec cette voix ? Ou l'ignorer ? 
- Non, elle veut que j'en parle. Elle m'envahit, elle réclame son temple. Au début, la voix m'a dit qu'elle allait m'aider : en cas de besoin, elle me confierait une révélation sur chaque interlocuteur, pour me cautionner en quelque sorte. Elle parlerait à ma place si nécessaire. Alors, j'ai obtenu un rendez-vous avec l'évêque, et je lui ai tout raconté. Au début, il m'a écouté avec charité. Il restait sceptique. Puis la voix m'a dit de lui parler d'un secret qu'il avait reçu récemment en confession, d'un autre prêtre. Et là, ça s'est très mal passé. Il était indigné, il m'a accusé d'avoir violé le secret de la confession, de chercher à créer un scandale. Le ton est monté. Et puis la voix a parlé à ma place. Pour dire la même chose, je crois. Dans ces moments-là, je ne sais plus. On m'a fait sortir. 

- Si je comprends bien, tant que tu es plus ou moins fou, ça va. Mais quand tu commences à prouver que tu ne l'es pas, ça devient grave. Là, on te considère comme vraiment fou. 
- C'est malheureusement exactement ça. J'ai essayé de me débarrasser du problème, j'ai rencontré quelques journalistes, en espérant qu'ils puissent médiatiser le message, et m'en débarrasser. Avec le même résultat. D'abord, on m'écoute avec intérêt ou méfiance. Puis, quand j'apporte à chacun des révélations personnelles qui prouvent que je n'invente rien, ça tourne au drame : on m'accuse de faire du chantage. Alors la voix parle à ma place, et on m'expulse. Parfois, on porte plainte…

- Et tu as fini par te retrouver ici… 
- Je n'y suis pas allé de moi-même. Pauline s'inquiétait de plus en plus. Pour moi, mais surtout pour elle. Tu sais peut-être qu'elle a monté un cabinet de Relations Presse, Porte-Voix. Elle travaille sous son nom de femme mariée, et mes histoires avec les journalistes lui faisaient du tort dans son métier, on lui en parlait de plus en plus. Elle a fini par réclamer l'H.D.T, l'Hospitalisation sur Demande d'un Tiers. Sa requête a été appuyée par de nombreux témoins qu'elle a mobilisés : mon ancienne entreprise qui préférait me voir entre quatre murs, avec ce que je savais sur ses comptes. Les journalistes, bien sûr : ils sont friands de révélations, mais pas quand elles les concernent. L'évêque, lui, n'a pas voulu prendre parti et a dit qu'il faisait confiance à la médecine. Et je suis là.

Machefert pensa soudain qu'il avait eu tort de reconnaître Giffard, de lui parler. Sans cette rencontre, la visite aurait pu être tellement plus tranquille, et même plus intéressante. Et ce qu'il craignait arriva : 
- Machefert, il faut que tu me sortes de là. Je ne suis pas fou, tu le vois bien, mais je vais le devenir, au milieu de ces détraqués. Des abrutis, des malades sexuels - tu sais, le cul peut vraiment rendre fou - des irréparables. Ils pleurent, ils crient, on les pique. Je vais finir comme eux. 
- Compte sur moi pour faire le maximum, dit Machefert prudemment - une phrase de député qu'il utilisait fréquemment. Mais si tout ça est vrai, fais confiance à la voix. Si elle vient d'en haut, si ce qu'elle demande est important pour elle, elle ne va pas te laisser croupir ici. C'est elle qui te sortira. 
- Tout ça est vrai. Tu veux une preuve ? La voix me l'a soufflée, mais je préférais te l'éviter. Tu veux que je te parle de ton voyage parlementaire en Thaïlande ? D'une certaine soirée là-bas ? 
- Arrête, Giffard. Nous sommes amis, je t'aiderai. Mais ne pars pas sur ce terrain, c'est inutile. Tout ce que tu pourrais inventer là-dessus ne serait que calomnie. Attends-moi, je reviens.

Machefert s'était levé, blême. Il ne revint pas. Il traversa la grande salle où les deux jeunes continuaient à se jouer de Rosa : "Et qu'est-ce tu veux pour ton anniversaire ?" "Brandade de morue", répétait-elle, appliquée. Tous aussi malades, décidément. Il alla trouver l'infirmier. 
- Votre pensionnaire commence à délirer, je ne suis plus en sécurité. Je préfère vous le laisser. 
On administra à Giffard une piqûre psychotropique, tandis qu'il hurlait d'une voix méconnaissable, rauque "Construisez-moi un temple de cent coudées..". Il fut emmené en chambre d'isolement et Machefert regagna, soulagé, la salle d'accueil. En attendant le retour du groupe, il ouvrit son agenda, et y griffonna la trame de sa déclaration à la presse : "…le travail admirable des personnels soignants auprès de personnes qu'ils continuent à traiter en êtres humains, plus qu'humains, car demandant plus d'amour…". Voilà, très bien trouvé, les plus qu'humains qui demandent plus d'amour. Puis il ajouta, sur la page d'à côté : Chercher coordonnées "Porte-Voix". Appeler Pauline. Après tout, elle aurait peut-être besoin de réconfort. Il pouvait tenter sa chance.

- Désolé pour l'incident, ce sont les risques du métier. Alors ? Vous aussi, vous avez eu droit aux révélations personnelles ? lui demanda le médecin-chef. 
- Ah non, le pauvre m'a déjà fait assez peur avec son temple et ses coudées - et Machefert esquissa une profonde inspiration, en levant les yeux au ciel. Il lui sembla porter en ce respir toute la compassion et toute la lâcheté du monde. Puis il ajouta, goguenard, pour détendre l'atmosphère : 
- Vous qui êtes un scientifique, vous savez combien ça mesure, une coudée ? 
Et tous deux partirent d'un grand éclat de rire. Un bon rire, bien normal.

Texte de Georges Flipo, Clamart (92), 2003


Prise de tête

Sa montre affichait 9 h 15. Avec ces embouteillages sur la rocade, il allait être en retard. Il ne lui restait plus qu'à espérer avancer assez vite jusqu'à la prochaine sortie et récupérer la petite route des coteaux. Sinon Basile allait être furieux. Il a horreur qu'on soit en retard, Basile. Son message sur le portable avait été clair. "Apéro à 11 h précises". Apéro, mon oeil ! C'est pas un pastis ou un whisky qu'il allait lui servir, si ça continuait comme ça…Ca serait plutôt une belle engueulade. Et encore heureux s'il s'en tient là, parce que, selon l'heure d'arrivée, on pouvait craindre aussi les hors d'œuvres !…

Roméo commençait à transpirer à grosses gouttes. Et c'est à ce moment-là, évidemment, qu'il ressentit la petite piqûre sournoise annonciatrice de la migraine au fond de l'œil gauche. Comme chaque fois qu'il ne maîtrisait pas une situation. Pourtant, mission accomplie, tout s'était passé comme prévu. Et ces bagnoles qui ne bougeaient pas ! La conductrice, devant, en profitait pour lire le journal. Dans le fourgon, à la gauche de Roméo, le chauffeur se curait le nez avec méthode et concentration… Roméo mit la radio. La guerre en Irak, les dettes de France Télécom, les plans sociaux. Lui, il risquait aussi le licenciement, sans indemnités et peut-être même sans retour, s'il était trop en retard. Et son boulot… pas très différent de l'usine, finalement ! Valait mieux se tenir à carreaux. Et obéir au chef, fermer sa gueule et exécuter les ordres. La douleur se déplaça, insidieusement, en tournant, vers le front, puis dans la pommette gauche. Quand même, ça payait très loin au-dessus du SMIC. Et net d'impôt. Pour les cotisations sociales et la retraite, il suffisait de s'or-ga-ni-ser, disait toujours Basile, en lorgnant vers la Suisse. Alors, ça avance ?

Ca avance. Roméo voit enfin la bretelle du Val. Un coup d'œil dans le rétro, à droite, il déboîte sur la bande d'arrêt d'urgence et remonte toute la file. Bien sûr, il n'est pas le seul à avoir eu cette idée. Mais au moins, ça circule un peu. La zone commerciale, le bourg et enfin Roméo attaque la petite route en pied de coteau. Discrète, en plus. Soulagement. L'élancement, dans sa tête, semble se calmer.

oOo

J'ai toujours aimé prendre cette petite route. Elle tourne un peu, en kilométrage ça doit être plus long, mais au moins, on y est tranquille, on ne croise jamais personne ou alors, de temps en temps, selon l'heure, un chevreuil. Un soir, j'ai même vu un sanglier. Et les jours d'hiver, avec la neige, c'est vraiment un autre monde, on ne se croirait pas à vingt kilomètres d'une grande ville. Souvent, je m'arrête pour faire des photos. Y'a un étang que j'ai pris à toutes les saisons. Gelé et bleuté, roux et lumineux, rafraîchissant à l'ombre des châtaigniers, parfumé par les genêts au printemps. Ce trajet me calme, en rentrant le matin, après ma nuit de garde. J'arrive chez moi totalement apaisée. Et, là, j'en ai vraiment besoin. La nuit a été particulièrement chargée en urgences.

Eh bien, c'est raté pour aujourd'hui. Côté solitude, calme et volupté, faudra repasser. Au carrefour du Bossu, que du bleu. Des voitures et des uniformes. Des flics campés dans leurs bottes noires. Au moins dix, en comptant vite. Voyons. Je joue à la conductrice appliquée et prudente, je prends mon temps, je mets mon clignotant, et je passe devant eux à toute petite vitesse. Ces messieurs me saluent avec un grand sourire. Pas d'interpellation, pas de vérification des papiers. Je poursuis ma route. Pourtant ça gâche mon plaisir. Je suis carrément susceptible, ce matin. On ne peut même plus être tranquille en coupant à travers bois. Qu'est-ce qu'ils pouvaient bien faire là ? Pourquoi viennent-ils perturber mon paysage ? La lutte contre l'insécurité, j'imagine. Pour rassurer le citoyen. Mais ici ?… C'est à se demander s'ils ne choisissent pas les coins les plus paisibles pour être sûrs de ne pas prendre de risques…Allez, je fais un appel de phare à la voiture qui arrive en face. Des fois que le gars n'ait pas mis sa ceinture. Et aussi parce que je me sens solidaire de quelqu'un qui choisit de passer par cette petite route. Enfin, je retrouve mon calme, mes arbres, les sous-bois, je ralentis au niveau des étangs… Tiens, "mon" étang a été asséché. Faudra que je le prenne en photo sous cet angle. Je reviendrai cet après-midi. Pour l'instant, la maison, et vite au lit.

oOo

Roméo a presque rattrapé son retard. Décidément, il a bien fait de sortir de la rocade. En plus, c'est joli et il n'a pas croisé une seule voiture. Ah, si, en voilà une. Une Twingo bleue. Qui lui fait un appel de phare. Roméo réagit immédiatement. Et ralentit. Pourquoi cet appel de phare ? Un radar ? Des flics, en tout cas. Ça c'est sûr. Roméo s'engage dans le premier chemin forestier. Réfléchit. A quelle distance sont-ils ? Pas question de se jeter dans la gueule du loup. Ni de leur ouvrir le coffre . Roméo enclenche la marche arrière et repart d'où il vient. Plutôt une branlée par Basile que de se retrouver en cabane. Il va l'appeler et Basile comprendra. Aïe, si les flics sont tout près, ils risquent de capter la conversation. Mauvais plan. Roméo fonce sur la petite route. Refait le chemin en sens inverse. Bon sang, il y avait bien un croisement quelque part. Mais, s'il y a un barrage ici, il peut y en avoir ailleurs. Roméo essaie de retrouver son sang-froid. Ne pas paniquer. La migraine avance maintenant ses pions dans toute la partie gauche de son visage. S'il se fait choper, y'aura personne pour le tirer de là. Il le sait. C'est la loi. Seule solution : disparaître un moment. S'arrêter dans le sous-bois et planquer la voiture. Attendre. Et trouver un moyen pour appeler Basile. La prise de tête !

Soudain, la Twingo bleue est devant lui. Elle s'engage dans un chemin de terre, en direction d'une maison que l'on devine derrière de grands arbres. Sans réfléchir, Roméo la suit. Avec un sentiment mélangé de sécurité et d'affolement. Il sait que personne ne viendra le chercher là, mais il ignore où il met les pieds. De toutes façons, il a de quoi se défendre ! A la suite de la voiture bleue, il pénètre dans une cour fermée et coupe son moteur. Dans sa tête, une légère accalmie. La conductrice, après avoir fermé sa portière, vient vers lui avec un regard étonné et contrarié. C'est une femme d'une quarantaine d'années. L'air fatigué.

oOo

Mais, qui c'est ce type ? C'est bien le moment. Moi qui n'ai qu'une envie, me coucher et dormir. Je suis sûre de ne pas le connaître. Encore un démarcheur en système d'alarme ou traitement de charpentes. Ou alors les adoucisseurs d'eau. Pas les témoins de Jéhovah, en tout cas, ils viennent toujours à deux et à pied. Je parie pour les adoucisseurs d'eau. Je vais l'expédier en moins de deux. "J'ai-tout-ce-qu'il-faut-là-où-il-faut-merci, votre-temps-est-précieux-et-le-mien-aussi-au-revoir-Monsieur". Et, enfin, au lit.

- Excusez-moi, est-ce que je pourrais téléphoner ? J'ai un problème et je n'ai pas de porta… 
- Ah ! Bon, suivez-moi
Elle entre dans la maison et laisse passer Roméo. Elle lui montre le téléphone sur une tablette dans le couloir. Elle reste à côté de lui. Elle ne bouge pas. Elle a l'air impatiente qu'il en finisse. Elle a gardé son manteau, son sac en bandoulière et ses clés à la main. Elle s'appuie au chambranle de la porte et le regarde pendant qu'il compose le numéro de Basile.
- J'espère que votre correspondant n'est pas à Tokyo ! 
- Non, non, j'appelle à Lafontaine. D'ailleurs c'est occupé.

Et c'est à ce moment-là que le portable de Roméo a sonné dans la poche de son blouson. Elle l'a regardé d'un sale œil. Il a attrapé son téléphone d'une main et sorti son flingue de l'autre. Sous son crâne, un tumulte silencieux. C'était Basile au téléphone.
- J'ai un petit problème, je vais être en retard pour l'apéro 
- … 
- Euh, non, c'est-à-dire … que je ne peux…
- … 
- Non, je suis chez quelqu'un, je t'expliquerai. Sinon, oui, comme convenu, j'apporte le dessert.

Basile a raccroché. Furieux, bien sûr. Encore des ennuis en perspective. 
- Y'a quelqu'un d'autre dans la maison ? Des enfants ? 
- Non 
- Et votre mari ? 
- J'ai plus de mari, je vis seule ici. Ecoutez, je suis crevée, je dois absolument aller me coucher. Alors, voilà, je ne vous connais pas, je ne vous ai pas vu, pas entendu. Vous vous en allez, très vite, vous m'oubliez et on n'en parle plus. 
- Qui me dit que vous n'allez pas appeler les flics dès que je serai parti ? 
- Moi. Je vous le dis 
- De toutes façons, tout ça, c'est de votre faute. Vous m'avez fait un appel de phare. Pourquoi ? 
- Ah, c'était vous ! Y'avait plein de flics au carrefour du Bossu. Vous êtes recherché ?
- Non, enfin… 
- Je ne veux pas savoir pourquoi vous tenez tant à éviter les flics. Tout ce que je veux c'est dormir, parce que, moi, j'ai bossé toute la nuit, et, là, j'en peux plus. Alors, vous filez et on oublie tout. D'accord ? 
- Attendez, est-ce que vous avez quelque chose contre la migraine, un calmant quelconque ?…Je…j'ai l'impression que ma tête va exploser ! 
- Bougez pas, je reviens. Mais après, vous partez, entendu ?

Elle a ouvert une porte, sous l'escalier et Roméo l'a entendu fouiller dans un placard.
Je ne vais jamais m'en débarrasser. En plus, maintenant, il sait que je suis seule, il peut revenir n'importe quand. Je vais avoir la trouille en permanence. Mais, quelle idée j'ai eue de lui faire un appel de phare ! Il fonçait tout droit vers les flics, tant pis pour lui, il est pas clair, ce type… et moi je dormirais déjà tranquillement à l'heure qu'il est. Voyons, aspirine, paracétamol ou ibuprofène ?

Elle est passée dans la cuisine et elle est revenue vers Roméo avec un verre d'eau dans lequel pétillait une grosse pastille blanche. Il a attendu que tout soit bien dissous et il a avalé d'un trait. Il a toujours eu horreur de boire des trucs effervescents. Mais il a eu l'impression que la migraine suivait le trajet de l'eau et disparaissait de sa pauvre tête. Il a décidé de partir d'ici. De toutes façons, il n'allait pas la prendre en otage et compliquer encore plus sa situation. Il courait le risque. Tant pis. Elle avait l'air sincère. Avant de monter dans la voiture, il a, encore une fois, vérifié le contenu du coffre. Il a démarré et lui a, même, adressé un petit salut de la main avant de quitter la cour.

oOo

J'attends un peu. Je vais me faire un café. D'ailleurs, j'ai plus sommeil. Et puis je pars en reconnaissance. Normalement, il ne devrait pas faire plus de cinq kilomètres, avec la dose qu'il a avalée. Mais, j'aime mieux m'en assurer. Histoire de dormir tranquille.

Texte de Marie-Christine Penelon, Ornacieux (38), 2003



Changement de voie

Sa montre affichait 9h15. Avec ces embouteillages sur la rocade, il allait être en retard. Une semaine qui commence bien ! Autrefois, ces problèmes de circulation le rendaient anxieux ; il pestait alors contre les "grognasses" ou les "grands cons" qui, au choix, changeaient sans cesse de file ou contre ceux qui au contraire en profitaient pour lire ou téléphoner, ralentissant alors exagérément. Et ses ongles étaient rongés jusqu'au sang. Mais depuis qu'il avait lu un article relatif au stress causé par la circulation (ou plutôt non-circulation) routière, il essayait de mettre à profit ces moments passagers d'activité ralentie pour écouter du jazz, ce qui lui permettait de lui "aérer" l'esprit… et de réfléchir à sa condition.

Résumons : Alain / 41 ans / 2 enfants : Océane, 19 ans, et Casper, 20 ans, étudiants en sciences / 18 ans de mariage avec Aline / Informaticien, 3 000 euros nets par mois / Jolie maison sur un terrain de 4 000 m2 à Pechbusque / Passion pour les timbres, le tennis, les omelettes norvégiennes, les DOM-TOM, les poissons d'eau de mer, Woody Allen, Picasso, Keith Jarrett / Ne se considère pas comme alcoolique, mais consomme systématiquement chaque soir une bière ou 2 verres de vin rouge / Pas de tare physique particulière, complexé à l'adolescence par une taille moyenne (il a finalement atteint 1,70 m au stade adulte) et maintenant plutôt par ses lunettes (ne supporte pas les lentilles de contact malgré plusieurs tentatives) et ses quelques cheveux blancs (qu'il s'acharne à repérer chaque matin, avant de les arracher au moyen d'une pince à épiler).

Un autre lieu qui lui permettait de réfléchir, de faire le point, c'était bizarrement le Mac'Do ; quelquefois, il disait à sa femme qu'il arriverait un peu plus tard à la maison, pour cause de surcharge de travail. Il faisait en fait un crochet pour déguster une bière accompagnée de quelques frites et d'un double-cheese. Et là, quelques instants, l'alcool aidant, les idées commençaient à s'embrouiller, les bruits se mêlaient les uns aux autres, les voix autour de lui semblaient venir d'ailleurs, et il regardait fixement devant lui, sans vraiment les voir, les serveuses s'affairant à servir le client (il s'asseyait toujours face aux caisses, car il y avait toujours au fast-food une serveuse qui valait le coup d'œil, alliant blondeur et jeunesse). L'église était aussi un lieu approprié ; bien qu'athée, il appréciait le calme qui y régnait et s'y rendait volontiers quelquefois lorsqu'il passait à proximité.

Il recherchait de plus en plus ces moments là, car il se trouvait dans la situation classique de la "crise de la quarantaine". Beaux enfants, sains de corps et d'esprit, femme jolie et intelligente, bon job, agréable maison déjà payée… qu'attendre donc de plus de la vie ? Car il avait à 41 ans ce que beaucoup mettent toute une vie à essayer d'avoir, ou même n'auront jamais malgré tous leurs efforts… Ce qui renforçait sa déprime, c'était de savoir que son cas était tout ce qu'il y a de plus banal, un "passage obligé", même pour l'homme.

L'automobiliste positionné immédiatement derrière lui multiplia les coups de Klaxon, pour le sommer d'avancer. Alain le regarda alors fixement dans le rétroviseur, et appuya sur la manette située à droite du volant afin de libérer le jet de liquide lave-glace. Il pressa fortement, de façon à ce que le jet atteigne le véhicule situé derrière lui. En fait, cette libération de liquide alcoolisé était pour lui la simulation d'une éjaculation, et il s'imaginait l'homme sous son sperme. L'humiliation suprême.

Résumons encore : Alain / 41 ans encore / N'a jamais trompé sa femme / Est même certain de l'aimer encore / Quelques aventures avant le mariage, mais généralement insignifiantes, dont il a gardé très peu de souvenirs / Exception : éperdument amoureux d'une fille à 17 ans, lui avait fait livrer 20 roses pour son 20ème anniversaire. Stagiaire comme lui dans une grosse boîte, elle avait alors demandé à changer de bureau pour mettre de la distance entre eux. Ne comprenant pas à l'époque qu'on pouvait ne pas l'aimer, il avait pendant quelques temps continué à mettre des mots doux sur le pare-brise de l'automobile appartenant à la récalcitrante, mais rien n'y fit. A la fin, la bien-aimée ne lui adressa plus la parole ; lui, seul dans son bureau, rendit à son maître de stage un travail minable gangrené par une idée fixe.

Les véhicules commençaient à rouler plus longtemps et à freiner moins fréquemment. Sans doute un accident : les Toulousains ne savent pas conduire sous la pluie, la moindre goutte induisant une catastrophe sur la rocade - que cet ancien parisien appelait toujours "périph'", pour provoquer amis et collègues.

Il arriverait vers 10h00 au bureau, ce n'était pas bien grave. Il gérait son temps comme il le voulait, et n'avait pas de rendez-vous prévu aujourd'hui. De toute façon, ce travail, il en avait marre. Tout ce qu'on lui demandait, c'était d'écrire des algorithmes, plus ou moins élaborés selon le logiciel à créer. Un langage d'initiés. Des logiciels de gestion qu'il créait avec ses collaborateurs, et qui étaient ensuite utilisés par les compagnies d'assurance ou les organismes bancaires. Il n'était qu'un rouage d'une machinerie qui, au final, ne servait qu'à enrichir un peu plus les riches, et lui-même dans de moindres proportions. En sera-il satisfait, lorsqu'il arrêtera tout, à l'heure de la retraite ? Ou même dans quelques années seulement, lorsque de jeunes diplômés pourront réaliser le même travail que lui pour la moitié de son salaire…

Résumons enfin : Alain / 41 ans toujours / Une pensée l'obsède depuis plusieurs mois : il continuera et finira sa vie avec sa femme. Agé, il comblera sa vie avec quelques menus plaisirs : il poursuivra sa collection de timbres, complétera son étagère de livres relatifs aux œuvres de Woody Allen et de Picasso. Il retrouvera quelques amis au café le midi, pour se raconter l'émission télévisée de la veille, devant un Pastis. Ses enfants passeront à la maison de moins en moins souvent : une fois par mois, puis une fois par an, à Noël, lorsqu'eux même seront parents, il faut bien venir chercher les cadeaux offerts par les grands-parents…

Il mourrait un jour, ou une nuit, avant sa femme, c'est dans l'ordre des choses, d'un cancer : pancréas ou poumons, au choix. Epouse et enfants le pleureraient lors de l'incinération (il ne voulait pas qu'on le mette dans un cercueil : il avait peur de se réveiller à l'intérieur, et de ne pouvoir en sortir ; il mourrait alors par asphyxie, après avoir vainement gratté de ses ongles la base du couvercle de marbre. Il avait vu cela dans une fiction des "Contes de la Crypte" sur M6, série présentée par un squelette au rire enroué). Sa famille, ses amis seraient là (ainsi que d'anciens collègues, mais pas tous quand même : ils valaient 1 000 euros la journée, et leur patron ne pouvait se permettre d'accorder une demi-journée de libre à chacun…). Puis tous reprendraient le cours normal de leur vie le soir même, hésitant entre le film diffusé par la première chaîne et les reportages sur la deuxième. Il ne reviendrait qu'épisodiquement dans les mémoires, à l'occasion d'un joli timbre collé sur une enveloppe par exemple.

La suite de sa vie était donc prévisible. Peut-être que la petite boîte qui contiendrait le reste de son existence physique était-elle même déjà fabriquée, dans une usine quelconque… et elle n'attendait plus que lui.

Depuis quelques mois, il aimait ces moments de réflexion, qu'il multipliait dès qu'il le pouvait. Une chose incroyable s'était en effet produite, et avait fait vaciller toutes ses certitudes. Lors de ses parties de tennis qui lui prenaient tous ses samedis matins ainsi qu'un ou deux soirs de semaine, il rencontrait ses amis, et s'en faisait aussi d'autres quelquefois. Les après-match se déroulaient devant quelques verres de bières - blondes, brunes ou rousses - et ils regardaient les filles attablées près d'eux - les blondes, les brunes et même les rousses. C'est ainsi qu'il avait fait la connaissance d'Emilie.

Résumons : Émilie / 28 ans, cheveux noirs mi-longs, raides / Célibataire / Joli appartement à L'Union / Secrétaire de direction, 2 000 euros nets par mois / Passion pour les vieilles cartes postales, les religieuses au café, le tennis, l'Australie, les dauphins, David Lynch, Salvador Dali, Stan Getz / Très proche de sa sœur, à qui elle ne cache rien / Admirative de ses parents, qui ont des postes à fortes responsabilités, toujours amoureux l'un de l'autre / Ne pense pas être dépensière, mais ne peut rentrer chez elle le soir avant d'avoir acheté, sur le chemin, un vêtement ou un livre / Pas de tare particulière, était juste complexée à l'adolescence par des pieds qu'elle jugeait trop grands ; pense surtout maintenant à perdre quelques kilos au niveau des hanches et cuisses / Deux aventures amoureuses seulement : la première, en fac, cela a duré quelques semaines, avec un gars de sa promotion. Il l'a laissée tombée pour une blondasse comme il en existe des milliards, elle en a fait une dépression, et a raté ses examens à la suite de cette tromperie. La seconde, il y a quatre ans, avec celui qui était son meilleur ami et confident. Il avait voulu aller plus loin, elle avait refusé pendant quelques temps, s'estimant trahie. Puis, elle s'était faite à l'idée de cette relation, et avait enfin accepté une liaison. Cela n'avait duré qu'une nuit. Celle-ci avait suffi pour qu'ils s'aperçoivent qu'aucune fusion ne s'était opérée. En quelques minutes, ils avaient réussi à détruire ce qu'ils avaient mis 3 ans à construire jour après jour. Depuis, elle ne l'avait plus revu. Et avait juste accepté avec d'autres hommes quelques relations sexuelles sans lendemains juste dans un souci d'hygiène, et pour s'assurer que son charme féminin opérait toujours. Mais elle ne voulait plus s'engager dans une relation amoureuse.

La première fois qu'ils s'étaient vus, c'était loin d'être le coup de foudre. Des amis communs. A peine s'étaient-ils adressé la parole. Elle le trouvait un peu vieux. Et il portait une alliance. Lui la trouvait plutôt jolie, mais distante, froide. Puis ils furent amenés à se voir régulièrement, lors de matchs en double mixte. Et, un jour, il la fit rire. Il remarqua une fossette sur la joue droite, trouva cela charmant. Et il s'ensuivit des samedis et des soirs de semaine durant lesquels ils se virent avec plaisir et discutèrent sans se soucier du temps qui passait.

Puis ils se dirent les choses intimes : espoirs, désillusions, expériences amoureuses. Les fois où l'un était absent, l'autre était déçu. Enfin, vint le moment où chacun voulut tout connaître de l'autre : ce qu'il mettait comme vêtement pour dormir, ce qu'il faisait le matin dès le lever du lit, s'il prenait plutôt du café, du thé ou encore du jus de fruit, s'il était plutôt bain ou plutôt douche, le nom de son eau de toilette… Ils se mirent à penser l'un à l'autre, constamment. Lorsqu'ils étaient ensemble, ils avaient toujours quelque chose à se dire, mais appréciaient aussi les moments de silence. Un jour, il lui demanda la permission de lui offrir un cadeau ; elle accepta l'ensemble de la parfaite tennis-woman (jupe blanche / T-shirt) qu'il avait choisi pour elle. Il s'aperçut alors qu'il n'avait jamais offert de vêtement à sa femme. Et qu'il serait bien embêté de lui offrir même un soutien-gorge (85 ou 90 ? A ou B ?). Ce fut alors pour lui une révélation. Un soir, après quelques verres, il prit Émilie par la taille, l'embrassa. Elle sentit les battements de son cœur accélérer, ne le repoussa pas, et, ce soir là, Alain rentra s'allonger auprès de sa femme plus tard qu'à l'accoutumée. Il prétexta à celle-ci, le lendemain, la multiplication des amateurs de tennis pour expliquer son retard ; il avait dû attendre plus d'une heure avant de pouvoir jouer. "Mais tu n'avais pas réservé de cours comme d'habitude ?" lui avait-elle rétorqué. Il ne se servit plus de cette excuse les autres fois.

Il continua à déclarer à sa femme qu'il allait au tennis le samedi matin. Ses amis du club ne l'y virent cependant plus. Pas plus qu'ils n'y virent Émilie, sans faire pour autant de rapprochement. Le rapprochement entre les deux êtres était pourtant bien réel et ne faisait donc que se concrétiser une matinée par semaine.

Alain avait, par rapport à sa femme, beaucoup moins mauvaise conscience qu'il n'aurait pu l'imaginer à priori. S'il avait uniquement des relations basées sur le sexe avec des rencontres de passage, là, d'accord, il aurait été un salaud. Mais dans cette relation amoureuse, il se sentait plus victime que coupable. L'amour lui était tombé dessus sans qu'il le recherche vraiment. Faire vaciller la promesse de fidélité faite devant Monsieur le curé ne le touchait même pas, il s'était marié religieusement uniquement pour faire plaisir à sa (future) femme. Dans cette relation, une seule chose le dérangeait vraiment : il sentait qu'il était encore amoureux de sa femme. Mais il aimait aussi Émilie. Il n'avait jamais pensé, avant de l'éprouver maintenant, qu'il était possible d'aimer deux femmes en même temps. Et il savait qu'un jour viendrait où Émilie voudrait plus que cette relation cachée et lui demanderait de choisir ("C'est elle ou c'est moi"). Arriverait l'âge aussi qui, insensiblement, ordonnerait à la jeune femme de penser à avoir des enfants. Lui, n'envisageait pourtant pas de vivre sans sa femme. L'idée même que celle-ci puisse être au courant de ses écarts le paniquait et le laissait complètement désemparé. Mais il ne concevait pas non plus de ne plus voir Émilie.

Ses pensées étaient donc celles-ci, jusqu'à samedi matin dernier. Ce jour là, Émilie n'avait pas voulu faire l'amour. Ils étaient allés faire un tour en ville, et, dans l'arrière salle d'un café (ils prenaient toujours quelques précautions afin ne pas être vus ensemble), elle avait disposé devant Alain, sur la table, deux bandelettes de papier colorées. Il n'eut même pas à comparer les couleurs. Il était déjà père deux fois, et savait ce que ces bandelettes signifiaient. Émilie avait souri puis posé sa main gauche sur son ventre encore plat. Alain lui avait alors pris la main droite puis lui avait souri, les yeux noyés de bonheur. Un bonheur encore plus intense que celui qui s'emparait de lui lorsque, quelquefois, il voyait perler au coin des yeux d'Émilie quelques larmes, conséquences d'un fou rire qu'il avait provoqué en elle.

Il avait pris sa décision. Dans la nuit reliant le dimanche au lundi, il n'avait pas trouvé le sommeil. Il savait qu'il contemplait pour la dernière fois, à la lueur bleutée de l'affichage du radio réveil, le dos, tant de fois embrassé, massé, caressé, de son épouse endormie. Après cette journée de travail, il lui raconterait tout. Qu'il aimait Émilie. Qu'il comptait démissionner de son travail même. Retrouver un sens à sa vie. Ou plutôt vivre une seconde vie. Probablement, Aline lui demanderait de quitter la maison. Probablement, il s'exécuterait le soir même.

Les ralentissements avaient maintenant complètement disparu. Les véhicules avaient repris leur vitesse de croisière : 90, 100, 110, 120 km/h… Alain roulait sur la voie du milieu, derrière deux semi-remorques. Il avait horreur de cela, et maudissait les poids lourds, coupables selon lui de doubler n'importe quand, sans se soucier des véhicules légers. Un de ses oncles, routier, avait claironné un jour : "Un camion, ça se conduit comme une voiture"… Si seulement cela était vrai… Malheureusement, les routiers se croient souvent tout permis. Les seigneurs de la route. Les saigneurs de la route…

Il se déporta sur sa gauche pour doubler les engins, et accéléra concomitamment.

La dernière image qu'il vit, ce fut celle du camion qu'il s'apprêtait à dépasser déboîter devant lui sur la gauche.

Le dernier geste qu'il fit, ce fut tourner le volant à fond, pour venir s'encastrer sur la rambarde de sécurité et ensuite réaliser plusieurs tonneaux.

oOo

Deux jours plus tard, famille, amis et collègues vinrent aux funérailles. Aline était effondrée.

Une jeune femme semblait aussi très triste. Elle était soutenue par d'autres membres du club de tennis auquel était affilié Alain. Aline ne fut pas choquée par la tristesse d'Émilie, qu'elle avait déjà rencontrée quelquefois, lors de repas organisés par le club. Alain avait dit à Aline qu'il appréciait beaucoup Émilie, une bonne amie. Cela avait été visiblement réciproque.

Émilie présenta ses condoléances à Aline. Et décida de ne rien dire d'autre. De ne rien faire d'autre. Elle savait qu'Alain avait pris sa décision, il la lui avait communiquée le matin même de l'accident ; il l'avait appelée de son portable. Elle savait qu'il allait quitter Aline. Mais elle ne se sentit pas le droit de tout révéler. Et puis à quoi bon ? Elle se dit qu'il valait mieux qu'Aline continue à aimer Alain tout le reste de sa vie, plutôt que de le haïr.

Émilie décida de poursuivre sa grossesse et de garder l'enfant qui grandissait en elle. Elle l'élèverait seule, peut-être. Ce serait un garçon, avec un peu de chance. Elle l'appellerait alors Alain, certainement.

Le soir même de l'incinération, Aline alluma machinalement la télévision, et hésita entre un film sur TF1 et des reportages sur France 2. Aline et ses enfants pleurèrent Alain plusieurs jours. Un an plus tard, elle avait surmonté tant bien que mal la douloureuse épreuve. Elle pensait cependant souvent à son mari, surtout lorsqu'elle choisissait des timbres de collection à la Poste.

Alain. Mon Alain.

Il adorait les timbres.

Texte de Muriel Lavigotte, Castanet-Tolosan (31), 2003

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