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  Association des bibliothèques du Sicoval

Le Lecteur du Val - 10 bd des Genêts - 31320 CASTANET-TOLOSAN - Tél. 05.61.00.51.16
Nouvelles à lire : concours 2000

Pas d'incipit, la contrainte étant que l'histoire devait se dérouler sur le territoire du Sicoval.

Bernard se réveille

Bernard se réveille, très tôt comme d'habitude, toujours à la même heure. Il s'est toujours levé comme ça, avant le jour, été comme hiver, pluie ou beau temps, tôt ou tard couché (tard en général). Grattouillis sur sa joue râpeuse, grattouillis sur sa solide poitrine à la toison généreuse, un petit bâillement et le coin des yeux remis à neuf d'un pincement du pouce et de l'index, et hop !, il est debout dans la chambre. Il y a longtemps qu'il n'avait pas aussi bien dormi, Bernard. Le vent d'Autan qui s'est déchaîné pendant la première moitié de la nuit ne l'a pas dérangé, pas l'espace d'une seconde. Pas plus que l'orage qui a suivi.

Bernard enfile un pantalon, une chemise, ses savates, ouvre ses volets et sort de chez lui. Il hume l'air calme, flaire comme un chien. La nuit est claire, la lune s'est couchée et l'horizon, à l'est, commence tout juste à bleuir, annonçant la lumière fraîche d'un beau matin. Les narines de Bernard frémissent encore un coup. Il y a une légère, excessivement subtile, odeur de choux dans l'air calme du matin. Cellulose ! L'air vient donc de Saint-Gaudens, porté par le flux océanique. "Il va faire mauvais temps dans pas loin!", se dit Bernard, fort du proverbe bien toulousain : "Il vient de Saint-Gaudens, mauvais temps et mauvaises gens".

Il s'avance encore un peu, écoutant crisser sous ses pas le gravier de la cour. Il ne sait pas pourquoi mais ce bruit, dans le silence de la campagne obscure, lui a toujours plu. Arrivé au ras du pré, jambes légèrement arquées, il savoure enfin le plaisir d'un bon gros pipi dans la fraîche rosée, sa quotidienne façon, bien à lui, de saluer la naissance d'un jour nouveau, salut régulièrement ponctué d'un bon pet, bien rond, et clôturant la matutinale cérémonie. Braguette refermée d'un geste sec et précis, Bernard fait demi-tour et on entend de nouveau son pas sur le gravier, en direction du rectangle de lumière que dessine la porte d'entrée restée grand ouverte. Bernard referme la porte. Alors, dans le bois tout proche, quelques oiseaux commencent seulement à entonner leurs chants, - ils auraient trouvé indécent de devancer Bernard dans sa cérémonie quotidienne -.

Devant un miroir, toujours aussi rituellement, il se débarbouille puis, avant de se raser, triture son visage, pour se reconnaître, pour effacer les dernières traces bouffies du sommeil. Il a de la gueule, Bernard, ou plutôt une gueule. Grosse, carrée, tannée, un peu cabossée mais pas forcément vilaine. Une gueule, quoi, surmontée d'une crinière brune et épaisse. Une gueule à tracteur, diront les mauvaises langues, mais ça vaut mieux que pas de gueule du tout, répondrait Bernard, qui n'a jamais hésité à castagner celles qui ne lui revenaient pas, mais alors pas du tout. C'est un costaud, assez grand, aux muscles noueux, hérités de générations rustaudes et laborieuses. Un petit peu d'embonpoint, mais pas trop, juste ce qui est normal quand on en est à la quarantaine, une quarantaine solide et baraquée, tellement baraquée même, se dit Bernard, qu'elle n'attendra pas l'hiver pour arriver à la cinquantaine.

Bernard déjeune. Tartines et café au lait. La radio crachote le bulletin des infos du matin. La journaliste de France Inter conseille la plus grande prudence aux automobilistes en raison du mauvais temps sur le Bassin Parisien et des travaux sur le périphérique extérieur, secteur Sud. "Z'avaient qu'à rester couchés!" maugrée Bernard, en feuilletant le Trait d'Union Paysan, le journal de la chambre d'agriculture de la Haute-Garonne. Dans le journal, on annonce une nouvelle chute des cours, toutes productions confondues, blé, tournesol, maïs, viandes. Bernard se dit que même le cours de la vie, c'est plus ce que c'était. A la radio, un journaliste jovial commente la nouvelle envolée du CAC 40. Bernard rigole. Il veut bien qu'on adore toujours le veau d'or mais il faut vraiment être taré pour l'appeler ainsi : le Caca-rente.

Il éteint la radio et, toujours aussi immuablement, sort son papier à cigarette, sa poche de tabac et roule sa première cigarette de la journée. Il fume trop, depuis sûrement trop longtemps, et il le sait. C'est pas un con, Bernard. Il est au courant que ça le crève, et d'ailleurs, il en a même déjà vu deux crever, de ça. Mais, comme il est tout seul, il s'était toujours dit que, s'il crevait, ça ferait sûrement un peu de peine à ses copains, mais, bon, enfin, ce ne serait pas un si gros drame que ça.

Et puis, ça l'amuse de rouler ses cigarettes. C'est un truc qui l'a attrapé depuis maintenant un bon bout de temps. Quand il y avait les petits jeunes qui avaient loué la vieille ferme à Maurice, et qui n'arrêtaient pas de rigoler en passant toute la journée assis dans le pré, tirant sur leurs mégots. Bon, bien sûr, Bernard, lui, il n'a jamais fumé leur saloperie qu'ils mettaient dans le tabac. Mais, peut-être qu'il aurait dû, se dit-il parfois. Après tout, ça ne les a pas trop handicapés. Le petit gros est maintenant ingénieur à l'Equipement, le grand a ouvert son cabinet d'architecte, la fofolle a épousé un toubib. Normal, se dit Bernard qui connaît son Brel et son Brassens : ils se voulaient poètes, ils ont tous fini notaires. Lui qui ne fumait pas, il est toujours paysan. Donc, il aurait, peut-être, dû faire comme eux. Mais il n'avait pas le temps. La ferme, c'est du boulot. Le père se faisait vieux, la mère était déjà partie dessous la terre. Ce n'était pas le moment de faire le zozo, le cul sur les pissenlits. Quoique...

Il finit de déjeuner, range le journal et lave son bol. Puis, il passe un rapide coup de balai, des fois que des miettes... Bernard est soigneux, trop peut-être. Maniaquerie de vieux garçon. Ensuite, il ramasse sa clope, commence à l'allumer dans le couloir, et va la fumer dans la cour. C'est drôle, il ne supporte pas de fumer dedans. Il aurait, dit-il, le sentiment coupable d'imposer son tabagisme aux autres. Mais quels autres? Chez Bernard, il n'y en pas souvent, des autres. En tout cas, pas à ces heures de la journée.

Il savoure sa première cigarette, avec volupté. La première, c'est vraiment celle qui donne un goût à la vie. Attention, la phrase est bien "un goût à la vie" et non pas "du goût à la vie". Bernard a toujours trouvé du goût à la vie, pas toujours très bon, d'accord, mais comme il dit "un mauvais goût, c'est mieux que pas de goût du tout". Bernard fait parfois dans la philosophie répétitive.

Maintenant, la nuit va vraiment céder le pas au jour. Sur la colline en face, les maisons du lotissement commencent à s'animer. Les volets s'ouvrent, les lumières s'allument, les plus matinaux sont déjà à la porte de leur garage. L'exode biquotidien va démarrer. D'abord, les papas, puis les mamans qui activent les gamins pour les poser aux écoles, en partant au boulot, ou qui les amèneront à l'arrêt de bus, reviendront vite faire un brin de ménage et de toilette puis partiront ventre à terre au bureau, à l'usine, au diable même pourvu que ce soit payé, et laisseront les maisons vides jusqu'au soir. Puis, le cycle repartira. Papa, fi-fils, fi-fille, maman, bus, auto, bureau, école, dodo, jusqu'à plus soif. Bernard contemple tout ça à travers la fumée de son mégot. Après le lotissement du Chêne, ce sera le tour de celui, plus classe, des Résédas. Normal, les cols blancs après les employés, songe Bernard. Pour qu'une société soit équilibrée, il ne faut pas que ce soit toujours les mêmes qui passent en premier. Bernard aime bien cultiver, en plus de ses champs, un cynisme de bon aloi. Pour se donner un genre, mais sans prétention.

Une dernière tétée, puis une chiquenaude, et la braise finit de s'éteindre dans l'herbe trempée de rosée. Mécaniquement, il se dirige vers le poulailler dont il ouvre la porte, alors que les premiers rayons de soleil viennent éclairer le pignon de sa maison. Mais les poules ne sortent pas. Normal, il y déjà plus d'un mois que Bernard s'est débarrassé de sa dernière poule. Comme de son cochon, de ses pigeons, de ses canards. Mais, c'est plus fort que lui. Tous les soirs, il ferme soigneusement son poulailler puis, le matin, toujours aussi soigneusement, il va le rouvrir. Bien sûr, il ne porte plus de grains, il ne remplit plus l'abreuvoir. Si Bernard n'est pas con, il n'est pas fou non plus. Mais ouvrir et fermer son poulailler, il ne peut pas s'en empêcher et, quand même, ça le rend tout chose de ne plus voir ses poulettes courir vers la mangeoire, remplie du bon blé que lui, Bernard, il a récolté, puis gambader et s'égailler dans le pré, pour mener leur vie de poules.

Alors, il s'assied sur un vieux pneu de tracteur et roule sa deuxième clope de la journée, en se disant que bientôt, très bientôt, il faudra qu'il arrête de fumer. Dans le lotissement des Résédas, l'exode a aussi démarré, plus calme. La Mercedes, ça ne se conduit pas comme une Supercinq. Bernard sort son briquet. En le rangeant dans sa poche, il remarque que les autres Bemards sont aussi tous réveillés. Ça, c'est un trait d'esprit de Bernard. Les Bemards, comme il les appelle, ce sont tous ceux qui ont acheté les anciennes fermes et qui les ont restaurées avec amour, à l'ancienne, avec de beaux massifs de fleurs, mais sans les poules devant la porte et sans le fumier sous la fenêtre de la chambre à coucher. Pour bien montrer que c'est du beau vieux rustique, mais pas habité par des peigne-culs.

Il les appelle "les Bemards" par comparaison rigolote avec les bemard-l'hermites qui récupèrent la coquille des autres. Comme ceux-là ont récupéré la ferme de Marcel Rivière, celle du Jacquet, de Francine Escasut, et presque toutes ces bâtisses bicentenaires, posées sur les crêtes des coteaux, aux allures étranges de gigantesques barques sur la crête des vagues, toutes parallèles et alignées au vent et diversement modelées au fil des générations et des politiques agricoles.

Et ces maisons sont bien des coquilles vides, au moins la journée, car tout le monde va bosser à la ville. Pour vivre dans la campagne à Bernard, deux bons salaires, ce n'est pas de trop. Il n'y a même pas de vieux dans ces maisons, se lamente Bernard. Les vieux, c'est pas si mal que ça, comme compagnie. Des vieux bien nourris, ça a encore bon pied bon œil, ça sait des choses, ou du moins ça a souvent quelque chose à dire. Des conneries qu'ils croient, mordicus, empreintes de profonde sagesse, ou ça débite des conneries qui te font bien rire et puis, quand tu y réfléchis, tu vois bien que, le con, c'est peut-être toi. Bref, des vieux, quoi. Mais ces gens-là, des vieux, ils n'en ont pas, ou alors, très loin, en Bretagne, en Lozère, sur la Côte d'Azur (ceux des Résédas), dans des pays de vieux. Bernard, dans ses champs, au milieu des maisons vides, s'emmerderait toute la journée s'il n'avait pas sa radio, ses clopes et sa grosse tête qui turbine, turbine, toute la journée sous la casquette à longue visière. Non, Bernard ne s'ennuie pas, mais un peu de présence humaine le changerait des buses et des corbeaux. Il y a bien le vieux Maurice, mais à lui tout seul, même à eux deux, on ne peut pas dire que ça constitue une humanité.

Bernard finit sa deuxième clope. En principe, maintenant, il devrait aller dire bonjour à ses deux chiens de chasse, Lan7***** et Massey. Bernard est un original, il a toujours donné des noms de tracteurs, de vedettes de cinéma, de célébrités, à ses animaux. C'est son père qui lui avait donné ce virus. De 1944 à 1950, le cochon gras s'était appelé Adolf, jusqu'au jour où le père a trouvé que, s'appeler Adolf, même un cochon ne le méritait pas. Mais la manie est restée, s'est propagée, a embelli. Avec ses vaches, Bernard a envoyé à l'abattoir près de la moitié d'Hollywood et sûrement aussi les trois quarts de Cinécitta. Mais le chenil est vide. Ses chiens sont chez Maurice qui s'en occupera comme il s'est occupé de ses propres enfants. Bernard lui fait entière confiance, mais l'absence de ses chiens le chagrine pas mal. Alors, il roule sa troisième clope. Puis, il prend quatre jerrycans de trente litres et va les remplir à la cuve de fioul.

Pendant que coule le fioul, Bernard contemple son paysage, le Lauragais. Pays doux aux couleurs douces : verts tendres, ocres, marrons dorés, jaunes pailles. Le soleil levant dessine des ombres allongées dans le creux des vallées, irise les sommets des collines, accentuant les courbes, les creux et les reliefs que Bernard, poète à ses heures, s'est toujours plu à comparer à des courbes féminines : arrondi de la hanche, galbe d'un sein, obscurité troublante d'un vallon. Il soupire en aspirant une grande goulée de fumée. Pas original d'être paysan et vieux garçon, pas toujours marrant non plus. Oh, Bernard plaisait aux filles, mais pas son métier. Et puis, pas facile de trouver une femme quand on passe sa vie à travailler comme un cheval. Alors, justement, la vie passe, éclairée de rencontres brèves, de voisines esseulées, d'amours vénales. Car, Bernard, on a beau dire, c'était un tempérament.

Bernard ferme le robinet de la cuve. "Camarade Bernard ! Camarade cultivateur ! Je te le dis : l'humanité ne pourra prétendre au bonheur que lorsque nous aurons pendu le dernier capitaliste avec les tripes du dernier bureaucrate !" criait le petit gros hilare, en se roulant dans l'herbe, riant à en perdre son mégot. Et le camarade Bernard le contemplait, sceptique, légèrement attristé même, de voir son pote chevelu débiter de pareilles âneries. Mais aujourd'hui, le camarade cultivateur, Bernard le paysan, se dit que l'autre, dans son délire végétal, n'avait peut-être pas si tort que ça. Tout au moins s'il en croit sa propre expérience, lui qui se retrouve empêtré, noyé sous une avalanche de réglementations qui le livrent pieds et poings liés à l'industrie, aux profiteurs qui, justement, n'ayant jamais eu les dents aussi longues, en profitent pour le bouffer tout cru. Il a suffi que se produise, en quelque sorte, le mariage inattendu du capitaliste et du bureaucrate pour que le bonheur n'ait jamais paru si lointain.

Mais, de tout cela, Bernard s'en fout. Il empoigne deux bidons pleins, va en répandre le contenu dans la grange et l'étable, puis revient au robinet, en tirant pensivement sur sa clope. Il n'éprouve ni rancœur, ni déprime, rien que le sentiment d'un flegmatique constat, au goût fade, relevé d'insignifiantes pointes d'amertume. Le goût qu'on a dans la bouche lorsqu'on se réveille d'un trop lourd et trop profond sommeil, peuplé des rêves bizarres et maladroits. Oui, aujourd'hui, Bernard se réveille et se rend compte que tout ce qui a fait sa vie, jusqu'à ce jour, n'a plus cours. Sa place n'est plus ici. Il fait tâche dans le paysage, on le lui fait bien sentir : son tracteur fait du bruit, ses chiens aboient trop souvent, son cochon sent mauvais, lui, Bernard, parle et rit bien fort et, en plus, tare suprême, voilà que maintenant, gavé de subventions, il vit impunément aux crochets de la bonne société.

Alors, posément, il a compris que le moment était venu, justement, de disparaître du paysage, de quitter cette vie et ses coteaux qu'il aimait tant. Il est tranquille devant cette idée, même s'il en a, malgré tout, un petit pincement au cœur. Mais Bernard est un pragmatique, il sait faire des choix, établir des priorités, définir ce qui est important, et il a bien compris qu'il y a plus important que sa vie, ou plutôt que sans cela, sa vie n'a plus d'importance. Plus important que la vie, il y a la dignité. Bernard jette son mégot, prend les deux autres bidons et asperge consciencieusement l'intérieur de sa maison. Ensuite, il s'approche de son téléphone et compose le dix-huit. "Les pompiers : j'écoute !". "Bonjour, c'est Bernard Dantezac, la ferme "En Cramats", à la limite de Vigoulet-Auzil et de Vieille-Toulouse." "Oui, c'était pour quoi ?". "Voilà, j'ai un tas de vieilleries à brûler. Ça risque de faire pas mal de flammes et de fumée, et vous savez comme sont les gens, surtout ici : ils risquent de vous appeler tout de suite." "Attendez, s'il y a beaucoup de choses, vous savez que vous n'avez pas le droit..." "On dira que je l'ai pris, répond Bernard en rigolant. Après, libre à vous de vous déranger pour rien!" et il raccroche.

En fait, le pincement au cœur, c'était ça, et pas autre chose : l'idée de partir et de laisser sa maison vide, livrée aux Bernards. Il prend une chaise et s'y assied à califourchon, les coudes sur le dossier, examine flegmatiquement sa cuisine bien rangée, puis se rejette en arrière et attrape son paquet de tabac. Avec son habituelle dextérité, il se roule une cigarette calibrée, se la visse au coin du bec, fait jouer le capot du briquet et rejette une longue bouffée. Exceptionnellement, aujourd'hui, il s'octroie le droit de fumer dans sa cuisine. Tirant sur sa clope, il regarde encore une fois sa maison, qu'un de ses ancêtres, il ne sait plus lequel, a bâtie de ses mains, cette pièce où, enfant, il a tant joué. Sa cigarette à la main, il lâche de nouveau un épais nuage de fumée puis il la remet à sa bouche, sort un papier de sa poche et l'allume avec son briquet. Quand il a bien pris, il le balance sur la table imbibée de fioul et regarde le feu se propager aux rideaux, au buffet, à l'armoire. Lui, toujours à califourchon sur sa chaise, tirant sur sa clope, il regarde, apaisé, les flammes qui, maintenant, dévorent sa vie.

Texte d'Henriette Surin, bibliothèque d'Aureville, 2000


"Encore du mammouth !"

En descendant du métro à lévitation magnétique, John William Espinasse ne put s'empêcher de grelotter. Le mois de mars était vraiment glacial, à l'image de l'hiver qui l'avait précédé, quand les températures étaient descendues plusieurs fois jusqu'à moins cinquante degrés Celsius. Ce qui ne s'était vu qu'une fois au cours des vingt dernières années. Le climat se dégradait chaque année davantage et cela se ressentait dans l'atmosphère générale de la ville. Il n'y avait d'ailleurs pas que le temps qui se délabrait, vu que le métro avait mis au moins vingt minutes pour l'amener de la banlieue au centre ville. Alors que théoriquement, pour un tel trajet, Auch - Place du Capitole, dix minutes étaient amplement suffisantes. Un survol de l'agglomération confirmait, à qui le souhaitait, la décrépitude de la mégapole toulousaine qui, parait-il, puisque les chiffres étaient secrets, abritait désormais moins de trente deux millions d'habitants. Une sorte de gale rongeait la ville s'étendant d'Auch à Carcassonne et de Montauban à Pamiers, bien que cette dernière banlieue soit de plus en plus menacée par l'accroissement des glaciers descendus des Pyrénées. Il y avait çà et là de larges plages inhabitées qui retournaient peu à peu à la toundra. Devant le durcissement du climat, les gens partaient en masse vers Nova Barcelona et celle-ci, avec ses deux cent cinquante millions d'habitants, était devenue la plus grande gigapole de l'Ouest Européen. Il suffisait pour s'en convaincre de constater que l'anglopean, la principale langue du siècle dernier, perdait chaque jour davantage de terrain face au catalan.

Il héla un taxi. 
- "Où dois-je vous amener, mon Prince ?" 
- "Pas très loin !" répondit J.W. Espinasse en s'installant sur la banquette. "Je reste au centre ville. Montez-moi au centre Henjinkel, à Mervilla !" 
- "Brrr !" fit le chauffeur en guise de réponse.

Son passager comprenait bien ce frisson. Le centre, dirigé par Jordi Jaume Henjinkel, avait une très sinistre réputation et lui, le spécialiste mondial de la Résurrection Assistée® n'avait guère eu le choix lorsqu'on lui avait confié l'opération "Retour aux sources"®.

J.W. Espinasse contemplait le paysage tandis que son taxi empruntait le lit de la Garonne gelée, qui faisait ainsi fonction d'autoroute six mois de l'année. Qui aurait pu imaginer un tel changement de climat cent quarante ans auparavant, en l'an deux mille ? Il y a tout juste un siècle, alors que l'effet de serre atteignait son point culminant, il y eut un inexplicable phénomène de balancier climatique et une brusque glaciation s'était produite, couvrant d'un gigantesque inlandsis une grande partie de l'hémisphère Nord, entraînant de ce fait l'accroissement exponentiel des agglomérations restées hors de l'emprise permanente des glaces.

Sur la berge droite de la Garonne, une petite harde d'une vingtaine de mammouths mettaient à mal quelques maigres bouleaux. A l'aide de leurs défenses recourbées, ils dégageaient aussi de vastes plaques de neige pour se nourrir des lichens qu'elles recouvraient. J.W. Espinasse maudit ces sales bestiaux qui étaient les principaux responsables de cette sinistre opération.

L'expédition Mammuthus, organisée en 1999, avait pour objet la découverte et la récupération de mammouths congelés dans le permafrost, en Sibérie, dans le but de récupérer un matériel génétique suffisant qui aurait permis de reconstituer l'espèce, à partir d'ovules d'éléphantes. Le résultat avait dépassé toute espérance, et les mammouths ré-introduits à l'époque dans la taïga russe, avaient prospéré à tel point que, lorsque le climat leur fut redevenu favorable, ils envahirent tout l'hémisphère Nord. Avec les conséquences que pouvait avoir la présence d'animaux aussi gloutons et encombrants. Maintenant, les techniques employées à l'époque pour recréer la race des mammouths faisaient sourire. Les techniques de décryptage du génome, et la génétique en général, avaient fait de tels progrès que, pour peu que l'on disposât d'une quantité suffisante d'ADN, on était capable de faire revenir sur terre n'importe quelle espèce animale ou végétale disparue. A l'exclusion, bien sûr, des souches humaines, car les groupes d'interventions bioéthiques y veillaient sévèrement et quiconque aurait voulu ignorer l'interdiction était immédiatement inculpé de crime contre l'humanité, avec sentence d'exécution capitale toute aussi immédiate.

Cependant, la découverte d'un de ces mammouths, en 2001, risquait d'avoir sur l'humanité des conséquences extrêmement regrettables.

Ce jour-là, on n'avait pas seulement extrait du sol gelé un cadavre de mammouth. Sous le mammouth, il y avait autre chose d'autrement exceptionnel : un homme et une femme préhistoriques dans un état de conservation phénoménal, avec tout leur équipement. Apparemment, ils étaient en train de manger dans leur abri lorsque le mammouth, mourant, les avait chargés, ou alors leur était tombé dessus. La femme avait eu le crâne fracassé sous le choc, mais l'homme, mort étouffé, était absolument intact. La masse de l'animal les avait préservés des charognards comme de l'action de l'air, et le sol glacial sur lequel ils étaient plaqués avait permis une congélation rapide, d'où leur état exceptionnel. Les corps, conservés à basse température, furent transportés en grand secret à Paris, dans les caves du Musée de l'Homme, puis, quand la ville fut définitivement abandonnée, dans celles du Muséum de Toulouse et enfin, après leur rachat, dans les sous-sols très secrets des laboratoires de Jordi Jaume Henjinkel. Pour un projet qui donnait froid dans le dos : l'opération "Retour aux sources"®.

Le docteur Henjinkel, lui, considérait son projet comme grandiose. En tant que concepteur du néobéhaviorisme, et grâce aux appuis phénoménaux dont il disposait au sein des cercles directionnels Ouest-Européens, il se présentait comme étant à même de mettre au point un nouveau système de gestion des gigapoles, et de l'humanité en général, par le biais du téléguidage encéphalique. Cette technique, vieille déjà de cinquante ans, était basée sur l'envoi d'un flux dense de nano-ondes qui agissaient sur les centres de décision du cortex cérébral, prenant la place des ondes électriques normalement émises lors de l'activité intellectuelle.

La découverte et l'analyse de ce mécanisme physico-chimique chez l'être vivant avaient permis des applications immédiates comme, par exemple, dans l'élevage du poulet. Le programme vital de chaque animal était défini par ordinateur, et les émetteurs placés au centre des bâtiments envoyaient à chacun, par nano-ondes, son propre programme de gestion biologique, que celui-ci exécutait à l'octet près. Il mangeait, dormait, faisait son indispensable exercice et, le moment venu, se dirigeait seul vers le cycle d'abattage. Une merveille de gestion et de rentabilité qui permettait l'existence de centres d'élevage de plusieurs dizaine de millions de volatiles sans, quasiment, la moindre intervention humaine. Cette technique, qui n'était pas de la biogénique, donc non tabou, faisait rêver plus d'un Dirigeant-Gestionnaire de gigapole. Mais, à leur grand regret, il s'en fallait de beaucoup pour que le téléguidage encéphalique soit étendu aux mammifères supérieurs, et au genre humain en particulier, car leur cerveau était autrement plus complexe que celui des volailles.

Le taxi passa devant le centre hospitalier de Rangueil. Celui-ci aussi n'était plus que le reflet de son dynamisme passé et plus de la moitié des cinq cent mille lits disposés sous la colline restait désormais inoccupée.

- "Arrêtez-vous là, ordonna J.W. Espinasse, et prenez cet homme qui vous fait signe  !" Andrew Lacapelle monta dans le taxi et ôta une de ses épaisses moufles pour serrer la main de son patron. Comme toujours, même dans des moments pareils, il était d'humeur guillerette. C'était un ancien camarade d'études de John William, mais leurs parcours avaient divergé, et pendant que J.W. se spécialisait en médecine, Andrew s'orientait vers l'enseignement, avec le succès que l'on savait, puisqu'il avait mis au point l'AICB, Acquisition Instantanée des Connaissances de Base®, qui permettait à une intelligence moyenne d'apprendre, en quelques secondes, des bases telles que celles d'une langue étrangère, des mathématiques... Entre autres ! 
- "Alors Boss, dit Andrew. Prêt pour le sale boulot ?" 
Il savait qu'il pouvait parler, car le code de déontologie extrêmement rigoureux des chauffeurs de taxi les obligeait au secret professionnel absolu. 
- "Tu y crois, toi, au projet d'Henjinkel?" continua-t-il. 
- "Henjinkel, en tout cas, y croit. Tellement qu'il n'a consigné sa théorie sur aucun support. Tout dans la tête!" 
- "Sale truc, hein?" 
- "A priori, nous avons toutes les chances de faire revenir le Magdalénien et de réactiver son cerveau. Et dès que ce sera fait, Henjinkel va l'analyser comparativement à un néo-cortex actuel afin de déceler les variations existant de l'un à l'autre. Aussi infimes soient-elles ! Partant de cela, toujours selon sa théorie, rien ne l'empêchera alors de décrypter le code source du fonctionnement cérébral. Et le téléguidage encéphalique, avec abolition de la conscience et du libre-arbitre, pourra s'appliquer aux mammifères supérieurs." 
- "On aurait pu commencer par les mammouths. Ils commencent à nous les briser menu, ceux-là !" 
- "Tu te vois appliquer l'AICB à un mammouth ? Et puis ce n'est pas eux qui intéressent le Dirigeant-Gestionnaire, mais plutôt les délinquants, les activistes catalanistes..." 
- "Et quand on en aura fini avec eux, on passera aux autres, pas vrai ? Bordel ! Quel sale boulot, quel sale boulot ! Et pourquoi ne fait-on pas plutôt revenir la femme ? Elle est jeune. Au moins, il y aurait un côté agréable à tout ça." 
- "Elle avait le cerveau fracassé, vieux. Je fais de la médecine, moi, pas des miracles  ! Et puis, ne te fais pas d'illusions, Henjinkel est devenu totalement paranoïaque et, à part lui, personne n'approchera du bonhomme, même en phase critique." - "Même en phase critique ? Ben, au moins, il est courageux ! Dis, s'il le faut, en découvrant les deux zigotos congelés, peut-être qu'on avait aussi découvert la plus ancienne scène de ménage répertoriée!" 
Et Andrew Lacapelle partit d'un énorme rire qui secouait toute la cabine.

Le taxi s'arrêta aux portes du centre Henjinkel, qui couvrait toute la surface de la très ancienne commune de Mervilla. Une navette attendait les deux hommes et les amena directement dans le bunker de la salle d'opération. John William et Andrew saluèrent les ingénieurs et les techniciens puis s'assirent chacun devant leurs panneaux de commandes. Le premier se pencha vers le micro et ses paroles retentirent dans la gigantesque salle de contrôle disposée en hémicycle. 
- "Mesdames et Messieurs, je vous salue bien. Nous allons démarrer l'opération "Retour aux sources"®. Celle-ci durera vingt-cinq heures, quatre minutes et vingt-six secondes très exactement. Je vous rappelle que ce processus ne supportera aucune interruption. Tout le monde est à son poste ? Attention ! Départ du décompte ! Dix..., neuf..., huit..., sept..., six..., cinq..., quatre..., trois..., deux..., un..., zéro ! Top ! Processus enclenché !"

Tout en haut de la salle de contrôle, Henjinkel, seul dans sa cellule blindée, surveillait l'opération, sur les écrans et à travers l'épais vitrage. En contrebas de l'hémicycle, dans une salle au vitrage blindé antimissile de type 4, se trouvait la cuve dans laquelle baignait, depuis plusieurs mois, le corps du Magdalénien, flottant dans le liquide qui devait le préparer au processus de Résurrection Assistée®.

L'opération durait déjà depuis sept heures. Les molécules injectées au corps sans vie poursuivaient leur travail de machinerie moléculaire. Sous leur action, les cellules se régénéraient rapidement, tout au moins selon les indications des écrans de contrôle. 
- "Taux de restructuration organique : 33,42 ! Progression normale ! Début de la phase endocrinienne! Progression : 1,47 ! Rythme faible! Surveillez la concordance avec la régénération neuro-sympathique !" 
- "Régénération neuro-sympathique cohérente ! Le retard neurotique est en cours de rattrapage !"

Le processus, ralenti en raison de l'état particulier du patient, suivait malgré tout une courbe parfaite. Henjinkel, dans son bureau blindé, tournait comme un fauve en cage.

Encore six heures avant la phase critique ! 
-"Taux de restructuration organique : 98,75... 99,31... 99,84... 100 ! Top ! Arrêt du processus !" Enclenchez l'activateur de fonctions vitales" 
- "Activateur enclenché ! Progression 44... 21... 0 ! La capacité biologique est reconstituée. Taux moyen de performance organique 99,67, dont 99,18 pour la mise en capacité neuro-cérébrale. Activez la phase B.V.! Top ! Arrêt ! Il est biologiquement vivant ! Parfait ! Extra !"

Encore une heure de travail ! La phase critique consistait au redémarrage de l'activité cérébrale, et ne pouvait être réalisée que par l'intermédiaire d'un C.E.I.P, un choc émotionnel intense provoqué. Dans la plupart des cas de ce processus aux applications rarissimes, on réalisait ce choc en plaçant aux côtés du ressuscité ses proches parents, ou ses enfants, ce qui dans le cas présent posait quelques difficultés. On parvenait aussi à de bons résultats en reconstituant la scène ayant précédé la mort. Cette phase était capitale. En cas d'échec partiel ou total, on se retrouvait avec un individu décérébré, le crâne définitivement rempli de fromage blanc. Et Henjinkel, incapable de communiquer avec l'homme préhistorique, n'aurait eu aucune chance d'analyser ses ondes cérébrales.

C'était la raison de la présence d'Andrews. Pour que le choc émotionnel ait une encore plus grande chance de réussite, il fallait pouvoir échanger avec le sujet réveillé. Donc, au minimum, parler la même langue, d'où l'intérêt de l'AICB, Acquisition Instantanée des Connaissances de Base ®. On avait aussi disposé dans la salle de résurrection les petites affaires du Magdalénien, sa besace, son couteau en silex, son casse-tête en ivoire de mammouth et un large plat de viande du même animal. Andrew Lacapelle s'affairait maintenant depuis presqu'une heure devant son pupitre, contrôlant un à un les innombrables paramètres cérébraux de l'homme qui respirait dans la cuve, maintenant vidée du liquide de travail. 
- "Potentialité intellectuelle normale : 124,10 ! Critères et profil psychologiques normaux!" 
- "Taux d'agressivité ?" demanda la voix d'Henjinkel. 
- "12,15 sur une échelle 60 ! C'est un gentil ! Par contre, soyez diplomate, vu que c'est un grand émotif. Taux d'émotivité : 54, toujours en échelle 60 !" 
- "Faites votre travail et cessez de bavarder !" répondit Henjinkel. 
- "Tu parles d'un sale boulot", songeait Andrew en activant le cycle d'AICB. "AICB terminée. Taux de réussite fabuleux : 97 en échelle 100. C'était pas une bille, l'ancêtre !" 
- "Taisez-vous, Lacapelle ! Espinasse, je pénètre dans le blockhaus de résurrection. A mon signal, démarrez la phase critique. 3, 2, 1, O ! Top !" 
- "Phase critique enclenchée ! Ne quittez pas les paramètres de réactivité. Attention ! Enclenchement de l'activité cérébrale. 3, 2, 1, 0 ! Top ! Enclenchez ! Il bouge ! Il bouge ! Il se lève ! Concentration maximum ! Surveillez le taux d'agressivité !"
L'homme était debout, légèrement titubant au milieu de la salle vitrée, regardant autour de lui, l'air hébété. Henjinkel s'approcha, tenant bien en avant son plateau chargé de tranches saignantes de filet de mammouth. 
- "Attention, le docteur Henjinkel arrive au contact. Taux d'agressivité ?" 
- "Très faible ! Les autres paramètres sont excellents !" 
- "Monsieur Henjinkel ? Contact !"

Henjinkel fit alors un large sourire et mit le plateau sous le nez de l'homme en lui disant :"Tiens, l'ami ! Restaure-toi." Les voyants rouges s'allumèrent aussitôt et les sirènes retentirent. 
- "Alerte niveau 10 ! Administrez les inhibiteurs ! Seigneur ! Taux d'agressivité supérieur à 60. Le système est bloqué !" 
Mais c'était déjà trop tard. La totalité des occupants de l'hémicycle, stupéfaits, en avaient le souffle coupé. Le solide gaillard avait empoigné son casse-tête et en avait distribué deux généreuses patates à Henjinkel, dont la cervelle recouvrait maintenant au moins un mètre carré d'une des vitres blindées. L'autre, dans la cage de verre, tout rouge, sautait maintenant sur place en hurlant : 
- "Encore du mammouth ? J'en ai marre du mammouth ! Je ne veux plus en bouffer du mammouth !"

Andrew se retourna sur son fauteuil, en direction de John William, et lui dit, tout en passant un bras par dessus son dossier :
- "Finalement, tu vois, j'avais raison. C'était bien une scène de ménage ! En tout cas, poursuivit-il, pour le choc émotionnel, extra ! J'ai 100 à mon écran ! Du jamais vu ! Le gorille là-bas, je peux t'assurer qu'il a récupéré le moindre de ses neurones. Quel dommage pour ce pauvre Henjinkel !"

John William Espinasse se pencha sur le micro de salle. 
- "Arrêt au top de l'opération "Retour aux sources ®. Top ! L'opération est terminée ! C'est un fiasco total. Mesdames et Messieurs, je vous remercie pour votre collaboration." 
John William bascula les manettes de commandes, verrouilla son tableau de contrôle et, se laissant tomber en arrière, poussa un agréable soupir de soulagement. Il passa sa main sur son menton rendu sacrément râpeux par trente-six heures de veille. 
- "Ah, songeait-il, une douche, un coup de rasoir, une nuit de sommeil..." 
Mais une main, secouant sa manche, le tira de ses rêves. C'était Andrew qui était penché sur lui. L'interrogeant muettement, il lui montrait du doigt le solide gaillard, tout penaud dans sa cage de verre, et qui décollait avec une mine dégoûtée les restes de calotte crânienne accrochés à son casse-tête, pour les rendre scrupuleusement, en les lui jetant de loin, à leur propriétaire.

John William rebrancha le micro et ordonna : 
- "Qu'on apporte un plateau de sandwiches à ce brave homme. Au poulet, de préférence !"

Dans la salle blindée, Andrew, assis sur le bord de la cuve, discutait tranquillement avec le Magdalénien. 
- "Alors, c'était comment le paléolithique ?" 
- "Oh!, répondait l'autre, engloutissant hamburger sur hamburger, en essuyant de temps à autre ses doigts pleins de sauce sur l'épaisse toison qui couvrait sa poitrine, comme ci-comme ça, tu sais ! Pas de quoi en faire des salades..."

Texte de Jean-Pierre Laguens, Clermont-le-Fort, 2000


Promenade dominicale

Issus, Août 2058,

- "Bonjour, que désirez-vous faire : prier, visiter, vous informer ?" 
- "Visiter", répondis-je à la voix qui me questionnait dans l'oreille gauche. La meilleure oreille pour la communication, avaient estimé les médecins avant de me greffer mon module personnel de transmission raccordé au RCM (Réseau de Communication Mondial). Belle invention que ce module alimenté par l'influx nerveux ! Seul était apparent un petit bout d'antenne derrière l'oreille mais, d'après ce que j'avais pu lire, la prochaine génération d'appareil n'en comporterait plus. Il est loin le temps du téléphone !...

- "Visite de l'Église Saint Sernin d'Issus accordée. Votre compte est débité de 35 dîmos", continua la voix.
D'une poussée de mains, les lourds battants de la porte s'ouvrirent afin de me laisser rentrer. Ce qui m'étonne toujours avec ces représentations holographiques, c'est la profusion de détails qu'elles donnent à voir. Ce qui, quelques instants auparavant, n'était que surface plane cimentée devenait pavage irrégulier sur lequel on butait à chaque pas. Du moins, c'est l'impression que j'avais en avançant. Les programmeurs d'édifices étaient ces nouveaux bâtisseurs de cathédrales dont la rigueur et le savoir faire rappelaient leurs aïeux. je savourais toujours la richesse des détails qui n'existaient que grâce au temps qu'on accordait à les retrouver. D'ailleurs, rares étaient les constructions achevées, les ingénieurs et techniciens de la rénovation holographique n'en finissaient pas d'affiner leurs ouvrages au gré des nouvelles découvertes historiques.

Habitant du 22ème comté de la confrérie de Toulouse, j'avais décidé ce dimanche d'aller visiter dans la même journée les trois églises restaurées d'un ancien village situé non loin de chez moi appelé Issus. C'était une journée d'été comme je les aimais, une journée où il ne se passe rien, où l'air est immobile et où il est presque possible de toucher les montagnes. C'est devenu tellement rare, la campagne étant souvent recouverte de nuages de particules qui divaguent çà et là et qui ont remplacé ces gros nuages blancs moutonneux qui paissaient en troupeaux dans le ciel...

J'avais donc décidé d'aller visiter ces trois églises qui se trouvaient, m'avait-on dit, dans un état de restauration holographique très avancé. Notre Dame de l'Ormeau était logiquement la plus avancée. De l'extérieur, on pouvait même la considérer achevée. Les techniciens avaient bénéficié de l'original pour s'en inspirer car, lorsque le vaste programme de déconstruction-reconstruction avait été mis en place dans les années 2030, Notre Dame des Ormeaux dominait toujours le haut du village d'Issus. Et puis, pour elle, les photos et gravures ne manquaient pas, au contraire des deux autres pour lesquelles la restauration s'avérait plus délicate, devant passer nécessairement par des déductions subtiles de tous ordres. Saint Sernin d'Issus fut brûlée par les Huguenots vers la fin du 16ème siècle et Saint Jean de Comigne tomba en ruine au 18ème siècle, faute de subsides pour l'entretenir. Faire renaître des monuments disparus était un des gros avantages de la restauration.

J'avais décidé de commencer la visite par Saint Sernin. Le silence et la fraîcheur présidaient en ces lieux, dans une atmosphère baignée d'encens et de bougies ; même mes pas faisaient écho sur le pavé. Au toucher, la pierre s'avérait humide et le métal froid ;et le bois, si doux, pouvait, si l'on n'y prenait garde, laisser des échardes dans le doigt, du moins en laissait-il la sensation car jamais le sang ne perlait.

Après Saint Sernin, je me dirigeais vers Notre Dame des Ormeaux, en plein cœur de l'ancien village. Un kilomètre et demi à pied, en traversant quelques rares champs et des maisons champignons qui s'étalaient sur des kilomètres. La promenade était belle, j'avais laissé le vélo à la maison, je ne m'en servais presque plus car je détestais pédaler avec le casque filtrant sur le nez. Obligatoire pour se promener, nous disait-on, des nuages toxiques pouvant surgir à n'importe quel moment et puis, surtout à la campagne, les casques permettaient de filtrer ces minuscules insectes qui proliféraient depuis que les oiseaux avaient disparu. Les tentatives de destruction génétique des insectes avaient échoué sur ceux-ci et leur avait permis de proliférer. Ils pénétraient les voies respiratoires et venaient y mourir, pondant au passage quelques œufs qui pouvaient déclencher des pathologies pulmonaires graves, me souvenais-je avoir lu sur une revue.

J'abordais donc le vieux village à pied, mon casque sur le nez sans croiser une voiture. En effet, tout engin à moteur était interdit d'utilisation le dimanche, ce qui était, somme toute, bien agréable. La promenade était silencieuse, trop peut-être. Dans les années 40, le ministère de l'environnement avait bien essayé d'implanter quelques haut-parleurs diffusant des trilles par intermittence, mais les haut-parleurs s'étaient abîmés et n'avaient jamais été remplacés. Quant aux oiseaux, la restauration ne pouvait, hélas, recréer des êtres vivants, trop complexes, et les chercheurs désespéraient d'y arriver un jour. D'autant que, de l'avis des experts, cela ne semblait pas d'un bon rapport financier, il n'y avait pas assez de "retour sur investissement".

- "La visite de Notre Dame vous coûtera 20 dîmos"
- "Tiens, moins cher que tout à l'heure, me dis-je, c'est pourtant la plus grande et la mieux reconstruite virtuellement". J'avais assisté à sa démolition en 2029. Vaste programme que ce programme de remplacement des édifices publics par leur représentation holographique. Économie d'entretien, récupération des matériaux et réponse aux vols fréquents avaient présidé à ce choix. La taxe d'entrée permettaient de financer les reconstructions. Bien entendu, dans le cas des églises, les fidèles pouvaient bénéficier d'une carte d'abonnement peu onéreuse.

Autre réponse aux vols, chaque visiteur pouvait s'il le souhaitait, acheter n'importe quel objet, du moins le petit boîtier qui permet d'installer la représentation holographique de l'objet n'importe où chez soi.

Je décidai d'acheter le crucifix du XIIIème siècle, cela m'en coûta 40 dîmos. A ce train-là, la journée allait me coûter cher. J'étais pressé et curieux de voir ce qu'allait donner le crucifix chez moi, mais avant je continuai ma visite vers Saint Jean de Comigne.

Cette fois, la visite me coûta 30 dîmos. Église magnifique que celle-ci, somptueuse dans sa sobriété... J'étais en train de m'esbaudir devant la clarté extraordinaire des vitraux lorsqu'un signal retentit à mon oreille :
- "Attention, attention, il va pleuvoir dans moins de quinze minutes, nous allons procéder à la déconnexion de la représentation, la visite vous sera remboursée. Merci de votre compréhension."

Et je me trouvais tout d'un coup sur une grande dalle cimentée balayée par les vents. C'est terrible, ces déconnexions, je ne m'y habituerai jamais. Rentrer dans une église et en sortir par la porte, quoi de plus normal et naturel, mais sortir d'une contemplation aussi subitement pour se retrouver en face d'un ciel menaçant, c'était, pour le moins, terriblement frustrant pour moi.

Bon, il s'agissait de ne pas traîner, j'avais juste le temps de rentrer chez moi avant que la pluie inonde le restant de la journée.

Texte de Pierre Normand, Issus, 2000

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