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Le Lecteur du Val - 10 bd des Genêts - 31320 CASTANET-TOLOSAN - Tél. 05.61.00.51.16
Nouvelles à lire : concours 1999

"Un attroupement s'était formé au niveau de l'écluse. Elle appuya plus fort sur les pédales…"


Maudit canal

Un attroupement s'était formé au niveau de l'écluse. Elle appuya plus fort sur les pédales… Au prochain virage, elle s'arrêterait ; elle savait qu'elle pourrait alors s'arrêter. Un épaulement de la colline, à cet endroit, la masquerait aux yeux de la foule restée en contrebas, et elle pourrait, enfin, s'arrêter et souffler. La chaleur tremblante du goudron chauffé à vif l'asphyxiait : un air brûlant sifflait dans ses poumons et asséchait sa gorge. Elle tenta de se relever, de pédaler debout… Ses chevilles paraissaient céder à chaque tour de roue. Cette côte était interminable. Un bourdonnement sourd lui envahit les oreilles : un insecte… Elle secoua la tête, brusquement, et le vélo se mit à zigzaguer. Une voiture descendant en trombe, klaxonna plusieurs fois. Elle réussit avec un cri de rage à ne pas poser pied à terre et à redresser la course du vélo. Elle risqua un regard vers le haut : le virage n'était plus aussi loin qu'elle l'avait précédemment estimé. Cette vision lui redonna du courage. Elle empoigna fermement le guidon et se redressa si violemment que le vélo se souleva un instant. La douleur n'importait plus à présent, elle jeta toutes ses forces dans ce dernier élan ; passa sous l'ombre des grands tilleuls qui marquaient le début du lacet de la route ; changea de direction et sentit plus qu'elle ne vit, sur sa gauche, s'élever les maisons à l'entrée du village de St Chély, et, plus loin, plus bas, les deux rangées parallèles des arbres qui bordaient ce maudit canal. Alors, avec un grognement ultime, elle jeta sa machine dans le fossé et se coucha lourdement dans l'herbe grasse et fraîche du bord de la route. 

Allongée sur le dos, bras rejetés en arrière, aspirant goulûment l'air ombreux de cette fin de matinée, elle ferma les yeux, et écouta les coups de bélier donnés par son cœur, incapable de maîtriser les tressaillements de ses jambes brûlantes. Elle tenta plusieurs fois de déglutir une rare salive épaisse. Elle finit par se relever lentement sur ses coudes et regarda pour la première fois en direction de l'écluse. L'attroupement s'était quelque peu disloqué à présent ; elle plissa les yeux et distingua vaguement une silhouette enveloppée dans ce qui pouvait être une couverture, entourée de quelques personnes. Aucun autre signe d'agitation ; pas de mouvement dans sa direction. Elle se força à attendre encore un peu. Une voiture déboula au bas de la côte. Elle se raidit, mais le véhicule s'engagea plus bas dans un chemin privé. Elle décida alors de partir ; elle se redressa péniblement, reprit son vélo à la main et finit à pied les quelques dizaines de mètres qui menaient au sommet de la colline. Elle enfourcha de nouveau son vélo et pédala plus librement sur la route des sommets ; elle prit la direction de la ville.

- "Tiens revoilà Martinez !". Blanchard venait d'apercevoir son collègue à l'entrée du vaste open space de la salle de rédaction du "Courrier de onze heures".
- Alors, Marti, et cette descente sur le canal ? 
- Bah ! soupira le nouvel arrivant, pas de quoi faire un " marronnier "… Un jogger précipité à l'eau par un cycliste… 
- Et ils ont déplacé les gendarmes pour ça ? 
- Ben oui, c'est la troisième fois ce mois-ci ; et, cette fois, le type a voulu porter plainte… 
- Ah ! Et le mois précédent ? 
- Personne n'en sait rien, attendu qu'on ne tient pas de statistiques précises sur la chose, gros malin… Mais je pense que, puisque tu parais tellement intéressé, le patron sera sûrement ravi de te coller en observation le long du canal pour les prochains week-end… 
- Bon ça va ! ne t'énerve pas… On dirait que tu perds ton légendaire sens de l'humour…
- M'ouais… Bon, cela dit, sans tomber dans l'étude scientifique, il y a peut-être matière à pondre un peu plus qu'une brève… 
- Ah ? 
- Oui, le type d'aujourd'hui, s'il a voulu porter plainte, c'est parce que, lui, c'est la deuxième fois qu'il rend visite aux petits poissons du canal… Et, apparemment, il n'apprécie pas le comique de répétition… 
- Ça, je peux comprendre… D'autant que courir avec palmes et tuba, ça ne doit pas être du dernier pratique… Hum ! Qu'est ce qu'en pense la maréchaussée ? 
- Eh bien, nous dirons, pour rester sobre, qu'elle se perd en conjectures… Coïncidences, agressions préméditées, mauvaises plaisanteries, accidents fortuits …? Rien n'est bien clair… D'autant que l'homme prétend ne pas se connaître d'ennemis… Il a eu droit à son formulaire K 234 bis rose, vert et blanc, mais je crains fort que tout ça ne le mène pas bien loin… Les "incidents" ont eu lieu à chaque fois à des endroits différents et je vois mal nos braves pandores se transformer en marathoniens du dimanche ou se cacher derrière chaque platane du canal afin de prévenir les baignades intempestives… 
- Mais personne n'a pu intercepter ou identifier le cycliste ? 
- Eh non Gédéon !… Notre bonhomme a bien préparé son coup… Un vrai pro du "pousse-à-l'eau"… Bon allez, aide-moi à trouver un titre et je t'offre l'apéro."
L'édition locale du " Courrier de onze heures" du lendemain, annonçait, en pages intérieures, sur trois colonnes, en gras : "Le maniaque du canal a encore frappé".

Elle rangea son vélo soigneusement dans le petit couloir obscur sous l'appartement, ouvrit la porte et grimpa la dizaine de marches qui menait à la cuisine. Elle but à grands traits deux grands verres d'une eau pas assez fraîche. Puis, sortant de la cuisine, elle monta à nouveau quelques marches, ôta son T-shirt qu'elle jeta en boule sur le canapé-lit, et fila dans la salle de bain attenante se glisser sous une douche qu'elle espérait réparatrice. Jo arriva sur le coup des quatorze heures, très calme, toujours si calme… Après sa douche, Laure n'avait pas déjeuné, elle fumait cigarette sur cigarette. Jo l'embrassa. 
" Félicitations… commença Jo, en se retournant pour allumer l'abat-jour sur la table basse. 
- Je pense que nous devrions arrêter, l'interrompit Laure."
Jo se retourna. L'espace d'un instant, son visage s'était durci. Mais sa voix était égale pour demander : 
"Il y a eu un problème ? 
- Non, non, protesta Laure, aucun problème. J'ai attendu le bon moment ; je l'ai vu arriver, je l'ai suivi et juste avant de passer à sa hauteur, je lui ai donné un coup de pied par derrière… Je crois que personne ne m'a vu, et lui, je ne pense pas qu'il m'a reconnu : j'avais mon foulard et les lunettes de soleil…" 
Elle avait dit tout cela d'un trait, comme pour tout évacuer. Elle reprit : 
" Jo, je… je crois qu'il ne faut pas tenter la chance… Tu sais, cette histoire est bien finie désormais : j'ai assez payé, non ? et… je ne suis pas sûre de ne pas flancher… Je suis certaine qu'il va se méfier désormais… As-tu pensé à ce qui se passerait s'il me reconnaissait au bureau, pour finir ou si je me coupais, sans le vouloir ? … S'il te plaît, arrêtons tant qu'il en est temps…" 
Sa voix s'était faite implorante. Jo observa Laure, réprimant le tremblement annonciateur de sa colère, puis lui indiqua de sa voix la plus douce : 
"OK, ma chérie. Tu as sans doute raison… La prochaine fois sera la dernière… "

La dernière fois eut lieu deux dimanche plus tard. Jo ne vint pas retrouver Laure, ensuite, mais ce n'était pas grave. Ce coup avait peut-être été le plus facile de tous : Jo avait eu, encore une fois, raison. Il avait suffi d'une simple corde, tendue au bon moment, au bon endroit et hop ! une baignade de plus ! Il était tellement inquiet qu'il ne pensait même pas à regarder ses pieds ! Le plus long avait été de repérer les lieux, une fois connu son nouvel itinéraire, et déterminer l'endroit de l'attaque … Mais maintenant tout était fini. Laure était soulagée. La semaine s'était passée normalement, et, pour cette dernière fois, elle n'avait vraiment pris aucun risque : le piège de Jo était réellement génial de simplicité et d'efficacité… Laure se présenta le lendemain au bureau comme à son habitude. Au moment de la pause café de dix heures, il n'était pas là mais elle ne demanda aucune nouvelle. Au fond, maintenant, elle trouvait la situation presque drôle : peut-être avait-il fini par s'enrhumer ? A cinq heures, en sortant du bureau, elle jeta un regard distrait sur les titres du "Courrier de onze heures". Ce qu'elle lut alors la pétrifia : "Meurtre sur le canal". Elle se força à demander le journal de sa voix la plus normale, n'attendit pas la monnaie et tourna les talons, le quotidien coincé sous le bras, s'empêchant difficilement de courir en direction de sa voiture. L'auteur de l'article en rajoutait, mais Laure n'était pas en état d'apprécier : "Manifestement, il ne s'agissait ni d'une plaisanterie ni d'une coïncidence ou, s'il s'agissait d'un jeu, alors d'un de ceux de la pire espèce, de celle qui tue… Le malheureux coureur du dimanche, M. S. D., précipité déjà par deux fois dans les eaux vertes de notre vieux canal, a de nouveau été victime d'une agression identique hier, dimanche, à hauteur de l'écluse de St Chély, mais, cette fois, c'est un corps sans vie que l'on a retiré de l'eau. La gendarmerie, arrivée pourtant rapidement, n'a pu que procéder aux constatations d'usage. Comme les fois précédentes, un cycliste - probablement une femme, d'après des sources proches de l'enquête, - a, de nouveau, été aperçu à proximité des lieux du drame dans les moments qui ont précédé ce qu'il faut bien appeler un crime, mais, comme souvent en pareilles circonstances, bien peu de témoignages utiles ont pu être recueillis. L'enquête a été confiée au parquet de... "

Dans son appartement, Laure ne lisait plus, assommée par le coup. Où était Jo ? Que devait-elle faire ? La panique commençait à la submerger… Elle se leva brusquement, rejetant le journal à ses pieds ; elle fit plusieurs pas d'un côté, puis de l'autre, incertaine, irrésolue. Puis elle fonça dans la salle de bain, ouvrit le robinet du lavabo à fond et se passa la tête sous l'eau. Le contact de l'eau froide la saisit, mais elle resta ainsi quelques instants, puis se releva, prit une serviette à tâtons et sécha vigoureusement ses cheveux courts. Elle regarda un moment son reflet dans le miroir, et se dirigea vers le téléphone.

Jo arriva à l'heure, pour une fois, à l'appartement. Terriblement nerveuse, Laure l'attendait. Pas d'embrassades. L'heure était aux explications. Jo semblait porter tout le malheur du monde sur ses épaules : 
- Que s'est-il passé, Laure ? Que s'est-il réellement passé ? J'ai besoin de savoir. Pourquoi as-tu fait cela ?" 
L'écoutant, Laure était tétanisée, comme en état de choc. 
- Je… je ne comprends pas… Je t'assure. Je l'ai vu tomber. Il n'est pas mort ; ce n'est pas possible… il criait et appelait à l'aide… Je ne comprends pas… 
- Oui, bien sûr (la voix de Jo avait retrouvé son calme habituel) ; mais tu n'es pas restée, n'est-ce pas ? Tu n'as pas attendu les secours, hein ? (Laure baissa les yeux et secoua la tête). Alors, comment peux-tu être sûre ? " 
Laure ne disait rien ; elle paraissait écrasée. Jo s'assit à côté d'elle et la prit dans ses bras. Laure éclata en sanglots : 
"Je ne voulais pas… ça ne devait pas se passer comme ça… 
- Allons, allons, calme-toi ; je ne disais pas cela pour t'accabler… C'est un malheureux accident, voilà tout. Tu ne dois pas te mettre martel en tête. Après tout, ce salaud n'a que ce qu'il méritait. Et dis-toi qu'il aurait pu tout aussi bien glisser tout seul…" 
Jo releva de sa main le menton de Laure et lui sourit. Laure renifla ; ses yeux rougis et cernés semblaient dévorer son visage pâle parcouru de longues traînées de larmes. Son menton tremblait quand elle déclara : 
- Il y a autre chose : ils savent que c'est une femme qui a fait le coup… ". 
Le regard de Jo ne cilla pas. 
- Certes, c'est plus ennuyeux… Mais personne ne t'a vue, n'est-ce pas ? (Laure secoua la tête en reniflant). Et qui pourrait avoir l'idée de te soupçonner ? Tu ne fais pas partie de sa famille, tu n'es … plus de ses maîtresses…" 
Jo marqua un temps d'hésitation et ajouta, en regardant froidement Laure dans les yeux :"Depuis peu, du moins… "
Mais un sourire amusé se dessina rapidement sur ses lèvres : 
- Allons ! Il faut savoir prendre du recul, Laure. Demain, tout cela nous paraîtra finalement insignifiant. Fais-moi confiance : rien de tel qu'une bonne nuit de sommeil…" Laure regardait Jo, comme hébétée. Jo se leva et alla lui préparer un comprimé d'un produit anxiolytique. Laure ne paraissait plus en état de réagir. Jo l'aida à se déshabiller, puis à se coucher. En sortant de l'appartement, Jo referma doucement la porte.

Jo décrocha enfin le combiné. C'était Laure, bien sûr : 
- Jo, c'est affreux ; je viens de recevoir une convocation de la police criminelle… Qu'est ce que je dois faire, Jo ? Qu'est ce que je vais leur dire ? Ils m'ont dit qu'ils étaient chargés de l'enquête et qu'ils procédaient à de simples vérifications…
- Du calme, ma chérie, je passe te voir chez toi. Attends moi et n'ouvre à personne d'autre… ". 
Jo retrouva Laure prostrée dans son appartement déjà obscur bien qu'il ne fut que dix-huit heures trente. Elle lui demanda de ne pas allumer la lumière. Apparemment elle avait pris plusieurs comprimés : sa voix était lointaine et lente. Jo n'hésita pas et lui présenta deux autres comprimés que Laure prit sans rechigner. Cette cruche se révélait décidément très facile à manœuvrer. Jo prit sa voix la plus douce, la plus persuasive : 
- Ecoute, ma chérie, j'ai bien réfléchi : je pense que le mieux serait que tu disparaisses un moment… Je ne crois pas que tu sois en état de soutenir un interrogatoire. Si tu veux, nous pouvons trouver un arrangement : je dispose de certains fonds - disons, de précaution, - ; je pense que le moment est venu de les utiliser… Pourquoi ne partirais-tu pas quelque temps à l'étranger ? Disons quelques mois, au plus quelques années, le temps que l'affaire soit classée. Et, ce jour-là, tu reviens… Toute cette malheureuse histoire sera alors oubliée et la vie pourra continuer… Qu'en penses-tu ? ". Laure redressa à peine la tête. Elle paraissait maintenant complètement droguée… Une petite voix s'éleva pourtant : 
- Mais Jo, si je pars ainsi, est-ce que cela ne risque pas d'être pris comme un aveu de culpabilité ?" 
Zut ! Elle se mettait à raisonner maintenant… Jo improvisa : 
- Voyons, pourquoi dis-tu cela ? Qui te parle d'avouer quoi que ce soit ? Personne ne peut rien prouver, rappelle-toi…" 
L'argument n'était pas très bon, mais c'est le seul qui lui venait à l'esprit : il n'entrait pas dans ses prévisions que cette mijaurée fasse de la résistance. Laure poursuivit cependant, le visage toujours à demi baissé dans la pénombre de sa chambre : 
- Et puis, Jo, il y a ce détail bizarre. Tu sais, depuis l'autre jour, j'ai relu le journal : ils disent bien que le meurtre a eu lieu au niveau de l'écluse de St Chély… Mais, moi, la corde je l'avais tendue avant l'écluse précédente… Et je ne comprends pas comment, en admettant qu'il soit mort par ma faute, le corps a pu passer ainsi, d'un côté à l'autre de l'écluse…". 
Jo blêmit et sentit les battements de son cœur s'amplifier : cette petite peste était en train de tout démonter : son plan, sa vengeance… Il était temps d'en finir : les derniers comprimés du tube feraient le reste. Laure les prit sans même s'en rendre compte, avec le verre d'eau que lui tendait Jo… La voix de Jo s'éleva, alors, incontrôlée, triomphante : 
- Espèce de petite garce ! Tu te crois très fine, sans doute ? Bien sûr que c'est moi qui l'ai tué ! Ce n'était pas très difficile : il a suffi de le pousser encore une fois, après toi, un peu plus loin : qui pouvait s'y attendre …? Et tu espères quoi ? Me faire chanter ? Mais sache que j'ai tout prévu depuis le début… Tout ! Tu es fichue Laure... Tout le monde sait que tu as été sa maîtresse et votre rupture n'est pas passée inaperçue : qui pourra croire que tu n'es pas la coupable ? Et toi… Le remords t'aura tué n'est-ce pas ?… Quant à moi, je vais doucement refermer la porte de ton appartement et attendre tranquillement la tragique nouvelle de ton décès". 
C'est alors que Jo entendit une voix provenant de la salle de bains qui disait : 
- Vous ne rentrerez pas chez vous, Madame Jocelyne Dutertre : je vous arrête pour le meurtre de votre mari." 
Elle sursauta et regarda Laure, qui, dans sa main entrouverte, faisait doucement rouler tous les comprimés…

Texte de Pascal Lebret, Aureville, 1999


Bonne fête Norbert

Un attroupement s'était formé au niveau de l'écluse. Elle appuya plus fort sur les pédales, juste assez pour arriver à hauteur de la foule avant l'ambulance. Lara s'arrêta, sans descendre du vélo. En tirant son cou et en balançant la tête de gauche à droite, elle pouvait distinguer un homme assis maladroitement contre un platane, un pêcheur visiblement, la quarantaine. Il faisait face à l'écluse. Sa tête, coiffée d'un bob était penchée, le menton appuyé sur le thorax, les bras ballants, les paumes vers le ciel. Il y avait une canne mais sans ligne. Elle était dans un étui qui la maintenait élevée. L'homme paraissait assoupi. Parmi les badauds une femme disait sur le ton de la révélation que le pêcheur était mort, d'autres croyaient avoir vu une trace fine et rouge sur son cou. Les rumeurs les plus contradictoires papillonnaient dans le brouhaha général. Lara ne s'y attarda pas. Elle avait rendez-vous. Elle portait d'épaisses lunettes noires qui lui masquaient de beaux yeux bleus. Elle portait aussi une montre rose et étanche à la main droite où Mickey pointait les secondes de son index. Lara avait peut être quarante quatre ans mais ne le disait jamais. Ses jambes longues et agiles pédalaient sans effort, les platanes défilaient à répétition. Juin finissait, d'épais barreaux d'ombres obliques en forme de platane tentaient de mettre en cage un canal s'évadant toujours en douceur. Les feuilles des arbres avaient du vert, et l'héritage d'un mois de mai avare en fraîcheur faisait planer un air qu'on ne respire qu'en grimaçant. L'eau à demi verte prenait une teinture parfois claire, nourrie de quelques nuages blancs et vagabonds. En cette saison la piste cyclable était un boulevard embouteillé où se côtoyaient, pêcheurs, familles, sportifs et amours naissants. De loin ça aurait pu être un bon sujet pour l'impressionniste des jours fériés et ensoleillés. Lara semblait joyeuse, maquillée, c'était un beau samedi, c'était la saint Norbert…

Elle lisait un ''Voici'' périmé dans une salle d'attente verte. Une porte s'ouvrit.
- Bonjour docteur. 
- Bonjour Lara. Comment allez-vous ? Avec un sourire narquois et indécent elle lâcha : 
- Mieux que vous ! 
- Bien… entrez et allongez vous j'arrive. 
Le cabinet du psychiatre n'avait rien d'inquiétant mais il y régnait une obscurité permanente souillée par une lumière verte et diffuse juste au-dessus d'un bureau en chêne brut. Il était aussi petit ce qui donnait l'impression d'être dans une intimité inviolable. Les volets étaient toujours fermés, il n'y avait aucun bruit inutile et souvent de longs silences. Lui, il était obèse avec, scotché sur la glotte, un nœud papillon bleu. Sa chemise, inlassablement de couleur unie tapissait sans plis un ventre proéminent et rond. Il portait des pantalons trop longs, des lunettes trop fines et traînait les pieds sur la moquette du cabinet. Une nonchalance qu'il aimait se donner pour apparaître moins austère que sa science. Lara se coucha sur le divan de cuir sans enlever ses lunettes. De loin il lui lança : 
- Alors qu'avez vous fait aujourd'hui ? 
- Oh… un peu de vélo… 
- Le long du canal je supp…?
-… comment savez-vous ? 
- Avec ce temps… Et votre mari…? 
- Il se porte à merveille ! Après avoir classé quelques dossiers, le psychiatre est venu s'asseoir tout prêt de Lara, sur une chaise de bois qui dévoila la surcharge pondérale du docteur par quelques craquements. Sur un ton monotone, presque à mi-voix :
- Lara… vous m'aviez dit la dernière fois que nous nous sommes vus, que votre mari n'aimait pas les plats que vous lui faisiez… 
- Oui ! 
- Ça s'est arrangé ? 
- Oui ! 
- Pourquoi ça s'est arrangé ? 
- Il n'a plus faim maintenant. 
- Plus faim ? 
- Je veux dire… il ne fera plus le difficile, nous avons eu une explication hier soir. 
- Et vous vous êtes dit quoi ? 
-… A la fin je lui ai mis un coup de poêle sur la tête. 
- Une poêle ? 
- Oui une poêle… vous n'avez jamais vu de poêle docteur ? 
Lara se tourna en douceur vers le psychiatre tout en baissant légèrement ses lunettes. 
- Si… Si… mais, ça doit faire mal vous ne trouvez pas ? 
- Il l'avait cherché. 

Lara débordait d'assurance, ce qui parfois pouvait déstabiliser un psychiatre pourtant rompu à ce type de sujet. Mais Lara n'était pas banale. Elle souffrait de psychopathie légère mais évolutive. Un trouble remarqué par un généraliste de SOS médecin lors d'une banale intervention de nuit. Cette fois là, il y a un peu moins d'un an, après une brève dispute, Lara avait rossé Norbert avec la gamelle du chien. Norbert s'était alors confié, confirmant l'observation du médecin. Désormais plus rien ne serait comme avant. Norbert et Lara vivraient séparés. Lui, garderait l'appartement, elle, d'un commun accord, serait internée dans un hôpital psychiatrique avec la possibilité de voir Norbert certains week-end et dans le cadre d'une thérapie… 
- Parlez-moi maintenant de lui, ce qu'il vous inspire. 
- C'était un bon mari… de sa pêche, il ramenait toujours un peu de poissons que je faisais frire à la poêle avec un peu de beurre. Norbert, c'était un chouette type mais… un peu trop sensible.

Sur la table, un verre de scotch noyé de glaçons. Sur le parquet, des photos éparpillées, un briquet publicitaire et un cendrier vomissant un trop de mégots. Il y avait dans la cuisine un gâteau à la dérive que la cire des bougies avait fini par colorer en rouge avec bien sûr au centre, une pâte d'amende imitation parchemin : "BONNE FETE NORBERT." La chantilly s'était mise à couler faisant du dessert un tas, rouge clair, une sorte de purée au sucre que quelques fourmis ambitieuses commençaient à dévorer. Lara était là, le verre et les photos à portée de main. Elle s'était vautrée dans un fauteuil, elle semblait abandonnée presque échouée. Un rayon de fin de journée s'était posé sans effraction sur ses jambes. Comme on tord un trombone, elle jouait avec un fil à couper le beurre, les yeux errants. Et cette pendule qui lui faisait face et qui tapait les secondes plus fort que d'habitude, et cet oiseau qui allait sortir pour couiner la prochaine heure, faisaient naître chez Lara un semblant d'agacement. C'est à ce moment là qu'elle s'est levée, qu'elle s'est approchée des photos, que l'oiseau est sorti… Puis elle s'est mise à chuchoter. Un monologue guidé par l'inutile, conduit par sa démence. Elle connaissait bien ses moments de déconnexion. Lara s'est alors assise près des clichés pour les regarder tout en continuant son chuchotement incompréhensible de maniaque irraisonnée. NORBERT ET MOI AU BAPTEME DE CLAUDE, pouvait-on lire au dos d'une des photos. Sur d'autres on voyait Lara dans les bras de Norbert, puis Norbert dans les bras de Lara… Un cliché d'un format plus grand montrait Norbert tout sourire, levant d'une main une énorme carpe. Les chuchotements proches de la logorrhée se sont intensifiés quand elle a commencé à déchirer les photos. Elle les déchirait lentement sans émotion et toujours au même endroit, faisant en sorte de ne plus être aux côtés de Norbert. C'était sa manière à elle de forcer l'oubli, d'effacer un passé pourtant indulgent.

Le gâteau n'était plus qu'une flaque qui tombait par cascades de gouttes blanches sur le carrelage, et le scotch pouvait avoir le goût de l'eau. Lara ouvrit les yeux. Devant elle, un matelas de photos en lambeaux, des souvenirs froissés et une odeur de Javel. En levant avec effort sa tête, elle pouvait voir que la pendule marquait midi. Lara réalisa alors qu'elle venait de passer plus de dix heures à dormir par terre, sans pour autant en être étonnée. Avec la sensation d'être courbaturée elle se mit debout. C'était dimanche. Dehors, il pleuvait. Un jour absent de tout intérêt, qui n'arrête pas d'annoncer le lundi sans pouvoir s'arracher du samedi, un jour en quête perpétuelle d'identité. Et ce soir, un infirmier viendrait la chercher pour la ramener à ''la 102'' comme ils disent. Une petite chambre propre et bien rangée, où Lara y a ses petites habitudes de psychopathe patentée. L'après-midi allait se résumer à de l'attente, celle d'un possible coup de fil, celle de l'arrivée certaine de l'infirmier. Ça commençait généralement par d'inlassables allers/retours entre la télé et le frigidaire. Ça pouvait finir par une sieste mais toujours avec cet état général et constant proche de l'hédonisme. Lara commençait à faire son sac quand la sonnette retentit. 
- Qui est-ce ? 
- C'est moi…George. 
- Entrez… c'est ouvert. 
L'infirmier ouvrit la porte. L'homme était grand, vêtu d'une blouse blanche et évidemment costaud. Il devait avoir un peu moins de cinquante ans, les sourcils broussailleux et de sévères rides qui lacéraient un visage bouffi. Resté sur le pas de la porte, il regardait étonné la minutie avec laquelle Lara rangeait ses vêtements dans le sac. Une fois en voiture, Georges laissait monter devant les patients pour qui il avait de la sympathie, plus par gentillesse que par habitude. Il lui demandait toujours si son week-end s'était bien passé, elle lui répondait toujours que oui, aujourd'hui pas de changement, à une exception près. 
- Le week-end a été agréable, Lara ? 
- Et le vôtre George ? 
- Et bien je dois dire que oui, mais… 
- Une autre question ! 
- Allez-y…
- Si vous deviez tuer quelqu'un comment vous y prendriez-vous ? 
Georges était habitué à ce genre de questions brutales qui faisait partie de son quotidien. 
- Si je dois tuer quelqu'un il faut que cette personne m'ait fait du mal… 
- Admettons qu'elle vous en ait fait. 
- Je la ferai souffrir, je pense. 
- Et si je vous faisais souffrir Georges ? 
L'infirmier ne savait pas maintenant à quel jeu jouait Lara et cru intelligent de répondre : " Je ne vous ai pas fait de mal Lara." 
- On dit toujours ça… mais je m'en souviendrai " répondit-elle un sourire de mépris au coin des lèvres, avant de se murer dans un bref silence. 
En un éclair elle pointa un compas vers Georges et le lui planta dans le cou. L'homme perdit le contrôle de l'ambulance, en même temps qu'il hurla sa douleur en portant sa main au cou. Avant que la voiture ne termine sa course dans le fossé, Lara lui avait assené d'autres coups de compas frénétiques dont un mortel au niveau du cœur. Contusionnée au front Lara n'avait pas trop souffert du choc. Avant de quitter la voiture, elle prit la tête de Georges entre ses deux mains et lui dit : 
- N'oublie pas de souhaiter une bonne fête à Norbert…" 

Après une demi-heure de marche, Lara regagna l'hôpital par l'entrée principale en lançant un bonjour avenant au surveillant de permanence. Les mains, au fond des poches, elle se dirigea droit vers les sanitaires. Le sang avait séché et elle dut s'y reprendre à plusieurs fois pour l'enlever de ses doigts. Ensuite elle fila le pas tranquille vers sa chambre. Rien n'avait bougé, seules les fleurs avaient été changées. Sa voisine de chambre, Claudine, était venue lui rendre visite. Claudine elle aussi, demanda sur un ton à l'eau de rose si le week-end s'était bien passé. Lara s'approcha de Claudine si près qu'elle pouvait sentir l'haleine de sa voisine, et d'une voix satanique flirtant avec le mauvais goût : 
- Tu sais, quand un sale pêcheur de mari n'aime pas les plats que tu lui prépares, qu'est ce que tu lui fais… hein… qu'est ce que tu lui fais ? 
- Tu prends des cours de cuisine, répond béatement Claudine. 
- …Tu lui fais sa fête.

Texte de Patrice Lafforgue, Escalquens, 1999



La formule

Un attroupement s'était formé au niveau de l'écluse. Elle appuya plus fort sur les pédales et se concentra sur sa respiration. Il lui semblait qu'on criait mais elle ne se laissait pas distraire. Ses jambes étaient douloureuses de l'effort déjà produit pour arriver à l'écluse et s'installer avant qu'Hubert ne la passe avec son embarcation.

Mais le trajet qui, cet après-midi, lui avait arraché des grimaces de douleur, lui avait finalement facilité la tâche. Les 25 kg de la bordure en béton à trimballer pendant 17 km contre le vent sur le porte-bagages du vélo fourni par Charles lui avaient rendu Mr Hubert encore plus antipathique. Le reste n'avait été qu'une formalité dont les détails avaient fait l'objet d'une étude minutieuse encore revue avec Charles au cours de la nuit précédente.

Elle avait quand même hésité sur le côté du pont à choisir pour y déposer sa charge et avait finalement opté pour le bon, c'est à dire celui qui surplombe le canal d'environ 4 mètres, immobilisant ainsi les bateaux au fond quelques minutes avant que le remplissage du bassin ne les fasse remonter. L'homme chauve qu'elle avait vu sur la photo lui avait paru bien inoffensif vu d'en haut, petit et tout seul sur son bateau, mais pas question de se laisser attendrir, d'ailleurs c'était le moment d'agir. Mr Hubert était complètement immobile sur le pont du bateau, absorbé par l'observation en contre-plongée des jambes d'une jeune femme qui regardait la manœuvre de l'écluse.

Elle poussa d'un coup le bloc de béton. La formule que lui avait expliquée son amant lui échappait encore, peut-être E=1/2mv². Devant son insistance, elle avait feint de comprendre mais cela n'avait plus d'importance et puis elle avait toujours été fâchée avec les maths. A présent, elle observait la chute du bloc comme au ralenti, loin des équations fumeuses de Charles. Il lui semblait que c'était elle qui guidait la trajectoire du lourd projectile vers le crâne luisant sous le dernier soleil printanier. Le calcul avait été parfait, le moment idéal. Mais elle n'avait pas imaginé le bruit que pouvait produire le choc et elle fut surprise quelques secondes, le temps de voir la tête disparaître et le corps s'effondrer d'un seul coup, désarticulé, dans des éclats vermillon.

Fascinée, c'était le hurlement de la jeune femme qui l'avait ramenée à l'urgence de la réalité, elle aurait déjà du être partie. Il fallait à tout prix s'éloigner du lieu et se hâter. Plus que quelques heures pour mener à bien cette histoire et surtout ne penser qu'au but à atteindre. Il fallait encore pédaler pour le retrouver.

Charles lui avait indiqué l'heure de passage de Mr Hubert, directeur des ressources humaines de l'usine, celui-là même qui avait convoqué ce pauvre Charles pour lundi matin. Mr Hubert, en dirigeant responsable et zélé avait pris pour habitude de laisser son emploi du temps et un téléphone pour le joindre, sa passion pour la navigation sur le canal était connue de tous.

Le vent frais lui fouettait le visage, et elle filait bon train, satisfaite. Charles avait eu raison de lui faire confiance et elle en était encore étonnée elle-même.

Depuis qu'elle le connaissait, Charles était tout pour elle. Il l'avait ramassée une nuit où elle errait, frigorifiée et affamée, n'ayant rien ingurgité de solide depuis sa dernière fugue de l'hôpital psychiatrique trois jours auparavant. Il lui avait rapidement proposé de manger un morceau chez lui et elle avait accepté, la faim qui lui tordait l'estomac, la chaleur de l'habitacle et le confort du cuir de l'automobile achevant de vaincre sa méfiance première.

La maison de Charles lui ressemblait, tout y était en ordre et rien ne manquait. Pendant qu'elle prenait un bain brûlant, il avait préparé une solide collation et ouvert une bouteille de bon vin. Au moment de trinquer, elle se souvint que l'alcool lui était interdit, mais comme elle ne savait plus pourquoi elle se laissa aller au plaisir d'un repas chaud et arrosé. Bien sûr, elle s'était racontée et il avait semblé compatissant et intéressé par ses nombreux séjours en milieu hospitalier.

La raie sur le coté, il portait des lunettes rondes à montures en métal qui cachaient ses petits yeux noirs. Il était rassurant parce qu'il lui rappelait un homme d'église qu'elle avait rencontré dans un des orphelinats où elle avait séjourné. La suite de la soirée n'avait pas manqué de lui plaire, Charles se révélant un amant attentionné et suffisamment efficace pour une femme sevrée de sexe depuis plusieurs mois. Pour cela aussi elle lui était reconnaissante et il lui semblait qu'elle l'avait aimé dès ce premier soir. Bien sûr, il lui avait permis et même conseillé de rester chez lui bien à l'abri, il s'occuperait de tout. Elle avait aussitôt accepté, sensible au confort et désirant inconsciemment y voir la manifestation de sentiments réciproques. Elle ne cessait de s'étonner qu'il put exister un homme aussi altruiste et prévenant que lui. Il rentrait le soir les bras chargés de la nourriture qu'ils allaient accommoder ensemble. Bien que le rituel fût quotidien, elle n'y trouvait aucune monotonie et s'attablait avec bonheur, heureuse qu'il fût si curieux de son passé. Charles lui recommandait de ne pas sortir ni faire de bruit et elle s'exécutait, consciente d'instinct que c'était la condition pour que dure son histoire. Elle vivait recluse toute la journée et dormait beaucoup, échappant ainsi à ses migraines. Elle ne s'agitait qu'à l'approche de son retour. La notion de temps lui échappait sans qu'elle en fût inquiète.

A quelques moments elle s'était étonnée de sa propre dépendance, si loin de son caractère habituel, mais ne l'avait ressenti que deux ou trois fois lorsque Charles était très en retard. Elle mettait cela sur le compte des sentiments qu'elle découvrait. Tout rentrait dans l'ordre après avoir absorbé le cachet quotidien qu'il lui procurait, fourni par un pharmacien de sa famille.

C'est un soir tard, alors qu'il la promenait dans son auto à travers la campagne avoisinante qu'il lui avait parlé pour la première fois de Mr Hubert. Elle avait compris au ton angoissé de sa voix que Charles souffrait et que cet homme dont il lui racontait par le menu le sadisme régulier à son égard en était bien le responsable. En même temps qu'elle se mit à haïr le bonhomme, elle réalisait que Mr Hubert restait la seule ombre au tableau de son bonheur récent. Charles lui avait narré les vexations quotidiennes dont il était victime et elle en était révoltée. Même si le vocabulaire qu'il utilisait lui échappait, elle en comprenait le sens douloureux. Il lui avait décrit la peur du Directeur des Ressources Humaines de voir Charles le remplacer bientôt à son poste.

La solution s'était imposée à elle lorsque que Charles, dans un soupir de lassitude, et les yeux dans le vague avait souhaité qu'il arrivât un malheur à Hubert. Très logiquement, elle avait alors suggéré de provoquer un accident, et le peu de résistance qu'avait opposé Charles à ce projet l'avait confortée dans l'idée que c'était la bonne solution. Elle se sentait heureuse de pouvoir lui être enfin utile.

Charles n'avait mis que peu de temps pour élaborer le projet libérateur. Et tel un chien qui défendrait son maître, elle y avait souscrit, d'autant qu'un rôle important lui était réservé, elle qui n'avait pas souvent eu l'occasion d'exister. Charles l'avait félicitée pour son initiative et il avait décidé qu'ils partiraient en voyage tout les deux après que tout soit fini. Bien qu'elle n'ait pas osé en parler, elle était curieuse de voir la mer.

Et là, elle y était presque. Elle imaginait la suite de l'histoire comme le prolongement de son bonheur présent, attentive aux désirs d'un Charles toujours plus attentionné mais apaisé, et grâce à elle. Cette seule évocation suffisait à provoquer chez elle un plaisir simple qui lui faisait monter des larmes aux yeux.

Elle avait quitté la piste cyclable pour rejoindre la route et avait pris la direction des hauteurs qui surplombaient la ville. L'itinéraire était bien mémorisé.

Le rendez vous fixé avec Charles était le bout de la route qu'ils avaient repéré de nuit. Après la côte il y avait une partie plate bordée de fourrés sur la gauche, et au bout un vide de trente mètres qui donnait sur une ancienne décharge. Le coin n'était pas fréquenté ni habité parce que balayé par les fumées acides de l'usine que l'on apercevait encore plus bas. Elle mit pied à terre pour affronter la dernière côte dont elle atteignit le sommet, épuisée. C'était bien le lieu. Elle se dissimula derrière les arbustes au bord de la falaise. Elle eut une petite angoisse, vite dissipée lorsqu'elle réalisa en somnolant qu'elle ignorait tout de Charles, toutes les sorties avaient eu lieu de nuit et elle restait cachée sous une couverture dans la voiture afin de ne pas attirer l'attention du voisinage.

Elle essayait d'envisager un voyage mais, l'imagination infirme, elle s'en remettrait à Charles, sa connaissance de la géographie se limitant aux institutions spécialisées autour de la métropole régionale.

Un bruit de moteur la réveilla. Elle avait dormi et la nuit était tombée mais cela ne l'inquiétait pas, c'était prévu et Charles n'allait plus tarder à venir la chercher avec une camionnette pour l'emmener vers un ailleurs qu'elle savait désormais meilleur. Le bruit se fit plus présent et elle aperçut bientôt la lueur des lanternes du véhicule. C'était bien Charles, les trois appels de phares étaient le signal convenu.

Elle sortit des fourrés avec le vélo et se mit au milieu de la route en agitant le bras. L'engin grossissait à vue d'œil et elle put bientôt distinguer le visage de Charles. Quelque chose clochait et le temps qu'elle réalise que le véhicule n'avait pas ralenti, il était sur elle, plein phares.

E=1/2mv², toujours aussi hermétique, la formule lui était subitement revenue alors que, tétanisée, elle clignait des yeux dans la lumière. Le cri qu'elle voulait pousser ne sortit pas de sa gorge. Elle enregistra encore le bruit du choc et sa dernière vision fut celle d'un ciel étoilé tandis qu'elle basculait dans le vide, agrippée au guidon du vélo.

Texte de André Chapuis, Escalquens, 1999

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