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  Association des bibliothèques du Sicoval

Le Lecteur du Val - 10-12 bld des Genêts - 31320 CASTANET-TOLOSAN - Tél. 05.61.00.51.16
Nouvelles à lire : concours 2017


"Bouche bée, elle fixe le grand orgue accroché sous la rosace : l'un des tuyaux a bel et bien disparu !"
ou encore :
"Tota estabosida, es a fintar l'orguena granda jos la rosassa : coquin de sòrt, i manca un tudèl !"


- Géant !
- Face-de-Plomb
-
Musicas d'autan


Géant !

"Bouche bée, elle fixe le grand orgue accroché sous la rosace : l'un des tuyaux a bel et bien disparu !" Et pas n’importe lequel ! Le plus grand. Le tuyau central. La petite fille reste immobile pendant de longues minutes. Si elle s’attendait à ça ! Elle écarquille bien les yeux, se pince plusieurs fois, comme le dit et fait sa grand-mère parfois pour être certaine de ne pas rêver. Non, elle ne rêve pas ! Il n’est plus là, par elle ne sait quel tour de prestidigitation. Elle adore prononcer ce mot savant « prestidigitation » qui l’aide à avoir une bonne diction. Bien mieux que le mot « magie » ! En tout cas, elle a bien du mal à imaginer quel pourrait être l’illusionniste ou le voleur qui a osé faire disparaître le plus grand tuyau et par quel enchantement.
L’index sur la bouche, elle réfléchit. Qui a bien pu subtiliser la tige de la grande fleur de vitrail qui surplombe l’orgue majestueux ? Imprévisible, impensable ! Quoique… Dieu sait si à son âge l’imagination est fertile, alors elle a bien une petite idée…

Annabelle se rend tous les jours à l’église avant d’aller à l’école. Juste pour prier devant la croix. Devant la statue de la Vierge. Devant les différents saints sculptés et recueillis au pied des colonnes. Devant la frêle lueur d’un cierge qui brûle. Ou mieux, devant les reflets multicolores des vitraux sur le dallage et les murs sombres. Souvent elle passe sa main dans ces rayons aux couleurs d’arc-en-ciel et s’amuse des ombres qu’elle fait naître au milieu des taches d’aquarelle dessinées par le premier soleil du jour. C’est magique. Elle n’est pas à proprement croyante comme le sont certaines de ses amies. Non, juste un désir de vouloir croire que quelqu’un exaucera son vœu. Alors, chaque jour elle pousse le ventail de chêne épais et patiné, se réjouissant du cri rauque et grinçant poussé par les gonds fatigués. Ce son qui annonce sa venue quotidienne, sauf le dimanche parce qu’il y a trop de monde. Elle se réjouit de son écho qui résonne et emplit la nef, comme si ce bruit décuplé allait réveiller la bonne âme qui sommeille au-dessus des bancs alignés, dans les recoins obscurs et derrière les autels et les pierres endormies. Comme si le grincement allait tirer une oreille attentive et bienveillante dans l’au-delà ; une oreille prête à l’écouter.

Ce matin, après sa découverte et surtout après ses déductions, la fillette ressort de l’église animée d’un feu intérieur, oppressant, mais ô combien doux et excitant, comme si elle était la seule à détenir un secret. Comme si elle était la seule à connaître la vérité. La vérité vraie. Toute guillerette, Annabelle saute d’un bond les trois marches du petit parvis et part en sautillant vers l’école. Vite, il faut faire vite avant que la cloche ne sonne, et profiter de quelques minutes dans la cour pour glisser un mot à Lucie sa meilleure amie avant de se mettre en rang pour rentrer dans la classe. Evidemment, aujourd’hui, le cartable est devenu bien léger.
La joie est de courte durée. Lucie n’est pas là ! Mince ! Malade peut-être ? Je lui dirai demain pense-t-elle, ou après-demain.

A la récréation, l’attroupement des garçons sous le grand marronnier l’intrigue. Annabelle s’approche discrètement, très discrètement. Le plus discrètement possible parce que les garçons n’aiment pas trop la présence des filles quand il s’agit de partager un secret. Ils sont si agités qu’ils ne la voient même pas. Alors dans leurs dos elle tend l’oreille, et ce qu’elle entend la ravit. Ah, elle avait raison devant l’orgue au tuyau volatilisé ce matin ! Et elle est la seule à connaître l’origine de cet enchantement. Enfin, de ces enchantements… Car le grand Marcel a bien dit que l’abreuvoir à l’entrée du village était vide et aussi sec que la terre en fin d’été après la canicule. Elle l’a bien entendu. Les garçons parlent même d’y aller jouer à la tic ou à la pyramide avec leurs billes en terre peinte. Alors il ne peut en être autrement. C’est d’une criante évidence ! Un géant est venu boire toute l’eau de l’abreuvoir. Or ce géant a bien eu besoin d’une paille à son échelle pour siroter l’abreuvoir jusqu’à la dernière goutte ! Et où a-t-il bien pu trouver une paille à sa taille si ce n’est sur l’orgue de l’église ? Un géant, ce ne peut être que lui. Oui, lui ! Celui dont elle demande la venue chaque matin.

Le tuyau d’orgue ? Une paille ! Ce n’est peut-être pas ainsi que le voient les curé, maire et conseillers municipaux sans doute, mais Annabelle n’en a que faire. S’ils sont contrariés, elle, par contre, est aux anges. Le géant est de retour. Parce que son absence, ça vous laisse un vide immense dans le cœur. Un trou béant. Aussi gigantesque que le géant lui-même et bien plus encore ! Le cœur n’a plus alors la même musique, un peu comme l’orgue dorénavant.
L’après-midi passe, aussi légère que la libellule qui virevolte au-dessus d’une mare. L’esprit de la gamine vole de-ci de-là. Le menton dans le creux de sa main, le coude appuyé sur la table, elle suit pas à pas les pas du géant. Eût-il chaussé ses bottes de sept lieues qu’elle l’accompagnerait partout et qu’elle irait aussi vite que lui. Les tables de multiplication et l’orthographe sont aux antipodes de ses pensées. La grammaire et la géographie sont le cadet de ses soucis car le géant est là, à côté, ou pas loin. Elle le sait, elle le sent. Il se cache mais elle le retrouvera bientôt.

De retour à la maison, elle avale son goûter en deux bouchées et se précipite dans sa chambre. Surtout ne rien dire à sa mère ni au moindre adulte d’ailleurs. Sous prétexte de faire ses devoirs, la fillette a refusé de manger une troisième crêpe et s’est vite dépêchée d’oublier dictée et poésie pour ouvrir son carnet secret et y raconter les derniers évènements. Et surtout y écrire son histoire. Celle du géant assoiffé. Du géant malicieux qui vient de faire une belle farce au curé, au bedeau et à tous les paroissiens. Du géant espiègle qui lui redonne le sourire à cause de cet emprunt original et insolite. Car son géant n’est pas un voleur, non !
La nuit est agitée. La vision de l’homme immense se promenant dans le village et alentours, le tuyau sur l’épaule, puis s’abreuvant au lavoir après avoir siphonné l’abreuvoir ne la quitte pas. Pour sûr, Annabelle a eu des frissons et s’est amusée à se faire peur. De ces peurs qui vous excitent et vous tétanisent de plaisir. De ces peurs qui vous fascinent et que vous essayez de dompter avec maladresse et dont vous quémandez le doux vertige.

Le petit-déjeuner est englouti en moins de deux. Les bises de maman claquent dans le vide tant sa fille part en coup de vent ce matin. Elle a eu beau crier « Annabelle ! Annabelle ! », la fillette a détalé comme un lapin.
Passage par l’église. Le tuyau est toujours absent. Cela n’intrigue plus la petite fille. C’est sûr, le géant l’a gardé avec lui pour boire dans tous les abreuvoirs de la région. Dans les mares des fermes, dans les étangs et les lacs. Pour sûr, il doit attendre la nuit pour boire. Ou bien il attend les brumes du matin pour passer inaperçu. Par contre, ce qui l’intrigue le plus, c’est qu’aucun ne semble savoir. La vie paraît continuer comme si de rien n’était. Aucune agitation sous les platanes où sont réunis les vieux boulistes. Même le curé affiche son éternel sourire. Et le maire qui plaisante avec la timide épicière. Personne au village ne semble se soucier de l’étrange disparition. Bizarre tout de même…
Lucie n’est pas revenue. Crotte et crotte et zut de zut ! Elle aurait tant voulu lui confier sa découverte. Son secret : ça y est, il est là ! Depuis le temps que je prie et que j’implore pour qu’un miracle arrive ! Annabelle avait même pensé faire un trait d’esprit pour conclure son histoire. Si Lucie avait pu être là, elle lui aurait murmuré à l’oreille : « C’est géant, non ? »
Bon, ben ça sera pour demain.

Le lendemain, rebelote ! Même rituel. Un chocolat chaud vite avalé, deux madeleines et les baisers de maman qui se perdent dans les cheveux qui volent déjà. Passage à l’église. Petite pause devant l’orgue toujours amputé de son tuyau. Une main qui fait des vagues dans le bénitier en quittant le lieu, histoire de faire comme un clin d’œil au Bon Dieu, si c’est bien lui qui a exaucé son souhait, pour le remercier. Cavalcade entrecoupée de trois à cinq sauts à cloche-pied sur les dalles d’égout comme à la marelle avant d’entrer dans l’école. Mais que fait Lucie ?
Le surlendemain est identique.
Le lendemain du surlendemain, c’est jeudi. Jeudi, il n’y a pas école, alors Annabelle est partie jouer vers le lavoir, histoire de vérifier si l’eau a disparu. La source alimente toujours le lavoir de son filet clair et chantant, néanmoins il lui semble bien que le niveau a baissé tout de même. C’est certain, le géant a bu et retournera boire à cette source. Il a toujours bu beaucoup son géant, parce qu’il avait une soif de géant, un point c’est tout. Annabelle sait alors qu’elle reviendra, une nuit, pour le surprendre à cet endroit.

Vendredi, Lucie est de retour. Chouette ! Et elle, elle a aussi des choses à raconter. Un, une vilaine angine l’a clouée au lit pendant trois jours. Fiévreuse. Aphone. Heureusement, tisanes et cuillères de miel l’ont guérie. Bien plus que le sirop prescrit par le docteur. Deux, quelqu’un a volé une énorme marmite chez sa voisine. Mais pas seulement ! On lui aurait aussi volé la grosse brassée de foin de luzerne destinée aux lapins. Quand Annabelle entend ça, son sang ne fait qu’un tour. C’est encore un coup du géant. Elle s’empresse de raconter par le menu ce qu’elle a vu et ce qu’elle en a déduit. Le vol de la marmite et de la botte de foin vient confirmer qu’elle a raison une fois de plus. Son géant fume la pipe, elle le sait. Pas besoin de se triturer les méninges pour comprendre que la marmite bourrée jusqu’à la gueule d’herbes sèches et embrochée sur le tuyau d’orgue s’est transformée en une gigantesque pipe que le géant a dû fumer et savourer, allongé au pied d’un arbre en lisière du bois des Fées à quelques kilomètres d’ici. D’ailleurs, il n’a pas échappé à la fillette ce matin que des volutes de fumée s’échappaient du bois. Le géant s’était trahi ! Mais pourquoi alors tarde-t-il tant à se montrer ? Lucie, qui a réponse à tout – et c’est bien pour cette raison qu’elle est une amie sur qui Annabelle peut compter – lui a dit que le géant aime jouer avec Annabelle et qu’il la teste. Il lui envoie des indices, histoire de bien lui prouver qu’il est de retour. Effectivement dans ses souvenirs, la fillette revoit le géant boire beaucoup puis fumer la pipe. Souvent. Son géant a toujours bu et fumé. Elle se remémore. Elle se revoit, émerveillée devant les arabesques aériennes et volatiles dessinées par la fumée, y cherchant des formes d’animaux, des visages, tout comme elle le fait régulièrement en regardant les nuages.

Des nuages, ce matin il n’y en a pas beaucoup dans le ciel tant le vent a soufflé et rugi cette nuit. Etait-ce bien le vent d’ailleurs ? Annabelle a reconnu la voix grave et rauque du géant hurler au-delà des vallons et cingler sur les volets de sa chambre. Un son amplifié, parce qu’à n’en pas douter le géant soufflait dans le tuyau d’orgue. Une plainte. Un déchirement car il ne peut la rejoindre, a-t-elle aussitôt imaginé.

Elle revoit ses grandes mains de géant la soulever de terre comme un fétu de paille et entend son rire rocailleux lui fracasser les oreilles. Il la porte à bout de bras, et elle peut presque toucher le ciel. Ses deux grands pieds de géant sont plantés dans la boue de la cour de la ferme, telles les racines ancrées d’un orme noueux et imposant. Il rit de la voir rire et elle rit de le voir rire. Le géant la repose au sol après avoir déposé un baiser sur son front. Ils sont heureux. Maman rit avec eux. Et puis un jour elle n’a plus ri. Le géant est parti. Parti avec d’autres comme lui. Loin au nord.
Alors depuis l’été 1914, elle se rend tous les jours à l’église pour implorer qu’on lui rende son géant.
« Dis, si tu m’entends, fasse que mon papa revienne ! Il est géant mon papa tu sais ! »

Si Annabelle savait combien de géants en cet été 1916 sont tombés, pieds embourbés dans les tranchées, face contre terre à boire la glaise, le feu et la ferraille tombés du ciel. Au front, chaque jour, les orgues résonnaient de mélodies assourdissantes, tragiques et funestes. Il ne fait aucun doute que tous ces géants terrifiés n’avaient qu’un seul souhait en tête : que de pareils orgues perdent leurs sinistres tuyaux et disparaissent à jamais.

Texte de Emmanuel Broc, de L'isle-Jourdain (32), 2017



Face-de-Plomb

Bouche bée, elle fixe le grand orgue accroché sous la rosace : l’un des tuyaux a bel et bien disparu !
- Monsieur le curé ! Monsieur le curé !
Bérangère se précipite vers le presbytère. Elle est drôle, la Bérangère. Quand elle passe devant l’autel en courant, avec ses bras lancés n’importe comment par-dessus sa tête, et sa vieille robe de calicot noir qui lui remonte au genou, on dirait une danseuse gitane en plein flamenco. Un flamenco pas trop enlevé, peut-être, mais à quatre-vingt deux ans, c’est déjà beau de danser encore.
- Monsieur le curé !
Monsieur le curé paraît à la porte de ses appartements. Bérangère lui assène la disparition qu’elle vient de constater. Le curé est horrifié. Il se signe. Mais à l’envers, ce con. Ça, c’est un défaut qu’il a - Bérangère l’a remarqué dès le jour où il est arrivé. Pas que ce soit un mauvais curé, non… même s’il est encore un peu vert… Mais il confond toujours sa gauche et sa droite. Alors quand il se signe comme ça, dans le mauvais sens, il y a toujours un moment où Bérangère finit par se représenter le Christ accroché sur sa croix à l’envers, la face contre le bois et le cul tourné vers les fidèles. Et ça, c’est le genre de pensée qui ne doit pas être du goût du Tout Puissant.
Monsieur le curé file vers le lieu du crime. Lui, ce n’est pas un mélomane. Il n’y connaît rien en musique, rien en instruments. Infoutu de s’y retrouver dans cette jungle de tuyaux qui croît sur le buffet de l’orgue, il demande à Bérangère :
- Où est ce que ça manque, exactement ?
Bérangère lui montre l’emplacement béant. À ses yeux d’organiste, il est aussi visible qu’une dent déchaussée dans le sourire d’une miss. C’est moins évident pour le curé, mais il constate, il constate, grave, responsable, une main sur la hanche et l’autre qui lui frotte pensivement le menton. Il finit par demander :
- Et ce tuyau qui a disparu, il correspond à quelle note, au juste ?
- Le ré, dit Bérangère. Dans les aigus.
- Jésus Marie Joseph ! souffle le curé comme si la disparition d’un fa ou d’un si bémol eût été moins problématique. Et vous pourrez quand même jouer le morceau ?
- Vous ne m’écoutez pas, Monsieur le curé. Je viens de vous dire qu’il manquait le ré aigu. Comment voulez-vous que je joue l’Adagio d’Albinoni sans le ré aigu ? Ce serait comme de se faire une partie de boulinge avec la moitié des quilles.
- Jésus Marie Joseph ! répète le curé en recommençant à se signer de sa façon bizarre – et revoilà le cul du Seigneur qui apparaît en vision à Bérangère.

Monsieur le curé retourne à l’autel. Derrière les vitraux, on devine les premières voitures garées sur la place, et toutes ces silhouettes noires qui attendent le corbillard.
De Jeansac, Émile, Lucien, Amédée. 1929 – 2016.
Une sommité. Un type riche à millions. Qui aurait eu les moyens de racheter la cathédrale d’Albi, de s’y payer des funérailles de premier ministre, et d’y convier les familles princières du monde entier. Mais non. Émile avait ses racines. Il était né dans le village, y avait vécu autant que possible, et c’est dans sa petite église qu’il tenait à tirer sa révérence… C’est qu’il l’aimait, cette église, il l’avait prouvé plus souvent qu’à son tour. Tenez, les ravalements, par exemple… C’était lui. Le clocher qu’on avait retapé après le grand orage de 69… encore lui ! Et cet orgue ? Vous croyez qu’une paroisse de ce calibre avait les moyens d’un orgue, même un tout petit comme ça ? Non ! L’orgue, c’était aussi Émile, bien sûr ! Mais gentleman, avec ça, car il n’avait rien demandé en retour de ses faveurs, jamais, si ce n’est que la Bérangère lui jouât l’Adagio d’Albinoni le jour de son enterrement, sur son bel orgue. Enfin, si la Bérangère lui survivait, bien entendu.
Merde ! ne peut s’empêcher de penser le curé. Merde parce qu’il ne voit pas comment il pourrait rafistoler un truc aussi compliqué que cet orgue en moins de cinq minutes. Merde parce que la Bérangère est toujours en vie. Et merde parce que si on additionne les deux, nous voilà bien barrés pour respecter les dernières volontés du défunt !
- Nous allons trouver une solution, martèle-t-il comme un mantra. Nous allons trouver une solution, et faire toute la lumière sur cette affaire.
On est dans une église, ici, c’est-à-dire en communication ultra-haut-débit avec le Premier Étage. Alors forcément, au moment précis où Monsieur le curé prononce qu’il va faire toute la lumière sur cette histoire, la lampe qui éclaire l’autel grille son ampoule avec un grand claquement sonore. Chtac ! Pénombre ! Le curé sursaute, balance un coup de chasuble dans tout son bazar de messe, et trois soucoupes de porcelaine qui traînaient là finissent en miettes sur le carrelage de l’allée.
- Thérèse ! braille le curé, qui commence à avoir le sang-froid qui tiédit. Thérèse, vite !

Aussi sec, la femme de ménage apparaît entre le curé et Bérangère. Face-de-Plomb. C’est comme ça qu’on l’appelle, dans le village. À cause de sa figure, qui semble toujours exprimer la même chose – c’est-à-dire rien. Et aussi à cause de la façon qu’elle a de se tenir, toute droite, toute raide, le manche de son aspirateur plaqué sur l’épaule, et qui la fait ressembler à un fantassin de l’armée napoléonienne, version jouet pour enfants.
Le curé lui montre l’ampoule à changer, ce qu’il faut nettoyer par terre. Thérèse n’a pas le nécessaire pour la lampe, désolée. Mais le reste ne sera qu’une formalité. Elle branche son aspirateur. Appuie sur le bouton « marche ». Et d’un seul coup, voilà les volumes de la petite église qui s’emplissent d’un ré somptueux, plein, charnu, organique… Le curé, qui est aussi sensible à la musique qu’un journaliste l’est à la vérité, ne remarque rien, évidemment. Mais la Bérangère, elle, est à deux doigts de l’apoplexie. Et d’ailleurs, elle en tend un, fébrile, vers la femme de ménage, vers son instrument de malheur.
- Le tuyau… Le ré… Il est là ! C’est elle… C’est elle qui l’a pris !
Hagards, les yeux de Monsieur le curé effectuent l’aller retour entre l’orgue édenté et l’aspirateur de sa Thérèse, dont le manche lui semble soudain bien inhabituel, en effet.
- Thérèse… Est-il possible que ce soit vous qui ayez arraché le tuyau de l’orgue ?
Thérèse ne prend pas même la peine de tourner la tête vers la rosace ou vers le curé.
- Ah voui, voui. C’est ben possible, voui. C’est à cause du manche, explique-t-elle en montrant son aspirateur. L’était tout fendu, l’aspirait plus rien. Trois semaines que je vous en parle, je vous signale. Alors jusqu’aujourd’hui, passait encore. Mais pour les funérailles à l’Émile, fallait ben faire quelque chose. On ne va pas l’enterrer dans la crasse, non ?
- Et vous n’avez rien trouvé de mieux pour le remplacer que… que le tuyau ré de ce pauvre orgue ? reprend le curé. Et Bérangère, alors ? Comment est-ce qu’elle va jouer son Adagio, maintenant que vous lui avez cassé son orgue ?
Thérèse ne moufte pas. Elle continue de regarder droit devant elle, le menton prognathe, la lèvre inférieure passée par-dessus l’autre, le vide de ses yeux inexpressifs amplifié par les culs-de-bouteille qu’elle porte sur le nez. Difficile de dire ce qui se passe dans sa tête en cet instant. Peut-être que ce n’est qu’une boîte creuse, avec une grosse mouche noire qui volette là-dedans en se cognant contre les bords. Ou peut-être qu’elle est en train de redémontrer l’équation de Schrödinger. On ne sait pas.

Le curé essaye de réfléchir. Il a retrouvé le tuyau, bon, mais après ? Il est incapable de le remettre à sa place : il n’a pas la compétence, pas les outils, pas le temps. Dehors, il voit le corbillard qui est arrivé. Déjà. On n’attend plus que lui.
- Si vous voulez, je peux faire le ré, propose alors soudainement Thérèse, conciliante. La Bérangère joue, et chaque fois qu’y a besoin d’un ré, c’est moi qui le fais.
Avec l’aspirateur ? Thérèse suggère qu’on joue l’Adagio d’Albinoni à l’aspirateur ? Bérangère s’étrangle en indignations. Le curé, lui, éprouve au contraire la sensation que ce sont les anges qui viennent de s’exprimer par la voix de Face-de-Plomb.
- Vous sauriez faire ? demande-t-il avec ferveur. Vous connaissez le morceau ?
- Ah bah ça, voui alors ! Depuis le temps que je l’entends répéter, celle-là, vous pouvez dire que ça commence à rentrer !
Le curé joint les mains.
- Thérèse, c’est le Seigneur qui vous envoie !
Bérangère, elle, ne dit pas le contraire ; mais elle a comme un doute sur le destinataire.
- Mais enfin, Monsieur le curé ! Ça n’est pas possible ! On ne s’improvise pas musicien comme ça ! Sait-elle seulement lire une partition ?
- Pas la peine ! dit Thérèse. Je sais exactement ce qu’il faut faire. J’ai l’oreille absolue, voyez-vous. Bah quoi ? Vous pouvez me tester, si vous me croyez pas !
Bérangère lui jette un œil mauvais. Joue quelques notes au hasard. Et la Thérèse égrène du tac-au-tac : « C’t un do… un fa dièse… encore un do…
Exact. Exact. Encore exact.

Alors là, Bérangère n’en revient pas ! Face-de-Plomb… L’oreille absolue… Je vous jure… Les endroits où la grâce divine peut se nicher, parfois… Comme elle ne trouve plus rien à redire, Bérangère enclenche la sourdine, commence à jouer l’Adagio, en allant directement à la partie où les aigus démarrent, pour voir ce que ça donne. Face-de-Plomb n’a pas menti : elle connaît le morceau par cœur, comble les trous avec des coups d’aspirateur partout où l’on a besoin d’un ré. Bérangère est sur les fesses. Mais ça n’empêche. L’ensemble ne rend pas bien. L’aspirateur est trop long à se mettre en marche, trop long à s’arrêter, ce qui fait baver tous les ré de Thérèse, et l’empêche de jouer en rythme.
- Le plus simple, ce serait encore que ce soye moi qui prenne tous les aigus, suggère-t-elle alors. Comme qui dirait, Bérangère ferait la basse, et moi les solos.
Monsieur le curé s’inquiète.
- Vous n’avez pas l’intention d’arracher d’autres tuyaux à notre orgue, au moins ?
- Mais non ! le rassure Thérèse. Pas besoin ! J’ai un manche télescopique. Regardez.
Elle remet l’aspirateur en marche. L’engin émet d’abord son ré de base. Alors, la brosse calée sous le pied et les mains agrippées au manche, Thérèse commence à tirer, à pousser, à tirer, tirer encore un peu plus… À mesure qu’il rallonge ou qu’il raccourcit, le manche de l’aspirateur produit toutes les tonalités de la gamme. Monsieur le curé a beau ne rien y entendre en musique, le procédé ne lui évoque pas moins un trombone à coulisse – il n’a pas tort – et il reconnaît peu à peu, dans les vagissements modulés de l’aspirateur de Thérèse, le morceau que la Bérangère répète quotidiennement depuis le jour où l’on a su que le temps du pauvre Émile était compté.
- C’est le Seigneur qui vous envoie ! répète-t-il, illuminé.
Il se signe. En triple exemplaire. Et par trois fois, Bérangère voit les Saintes Fesses défiler sous ses yeux mi-clos.

Le cortège a pénétré dans l’église au son des premières notes de l’Adagio – notes graves et empreintes d’une tristesse presque effrayante. Tandis que ces messieurs des pompes funèbres installaient le cercueil de l’Émile sur le catafalque, l’assemblée a pris place sur les inconfortables bancs de bois. Au début, faut reconnaître, ils étaient nombreux à se demander ce que Face-de-Plomb foutait là, plantée comme un piquet entre le curé et la vieille organiste, à regarder droit devant, dans le vide, ou Dieu sait où, avec son aspirateur à la main et sa tronche à gober les mouches. Puis elle a commencé à jouer. Des sourcils se sont froncés, des murmures ont fusé. Mais très vite, la curiosité l’a emporté sur l’indignation, puis la stupéfaction sur la curiosité. Dans le fond, des garçons à queue de cheval et à bagues têtes de mort ont réclamé :
- Plus fort !
Avec la semelle de sa pantoufle, Thérèse a tourné la molette de puissance jusqu’au maximum. Pas encore suffisant. Alors le curé a pris son micro, s’est agenouillé devant l’aspirateur, l’a tenu juste au niveau de la sortie d’air. Et le son s’est métamorphosé, changé en un genre de couinement riche, sifflant, saturé… un truc qu’on n’avait jamais entendu… en tout cas jamais dans une église…
Et maintenant, les gars du fond sont là à hocher la tête en cadence, à mesure que Thérèse avance dans son solo. Ils seraient à un concert de Motörhead ou d’Iron Maiden que ça ne ferait pas une grosse différence.

Bérangère, elle, ne connaît pas tout ça. Elle ne connaît pas le hard rock, pas le heavy metal, ni rien de ce qui s’ensuit. Mais elle voit bien qu’avec la complicité de Face-de-Plomb, elle est en train d’introduire un truc pas net dans la maison du Seigneur. Un truc qui la remue aux tripes, lui donne envie de grimper sur le clavier, de se détacher le chignon et d’agiter la tête comme les gars du fond. Elle sait bien qu’elle ne devrait pas, que c’est mal, mais c’est plus fort qu’elle. Voir les mains de la Thérèse monter et descendre le long du manche, comme ça… brrr… Des pensées qu’elle croyait disparues depuis longtemps resurgissent des tréfonds de sa mémoire… Elle accélère le tempo… On commence à en entendre qui frappent dans leurs mains… Alors Bérangère accélère encore, et Thérèse suit le mouvement, le regard toujours planté droit, impavide, monolithique. Face-de-Plomb.
Lorsque le morceau se termine, Bérangère ne sait pas comment l’expliquer, mais elle a envoyé son tabouret valdinguer à trois mètres de l’orgue, et elle se trouve à genou, devant le clavier, le poing brandi en l’air. L’Adagio de 8 min 56 a été expédié en 4 min 17, s’achevant sur un tempo proche des 200 bpm. L’assistance est partagée entre réprobation sévère et sidération la plus totale. Monsieur le curé, lui, est absolument aux anges. Il se signe au moins cent fois d’affilée, toutes de travers. Alors, en voyant passer ce qui lui passe sous les yeux, la Bérangère a cette fois la certitude qu’elle vient de rayer son nom de la liste de St Pierre, définitivement. À 82 ans, et pour ainsi dire si près du paradis, c’est ballot. Mais après tout, merde !

Même si cela fut un temps évoqué, Bérangère et Thérèse ne rééditèrent jamais leur performance. L’orgue édenté de leur petite église ayant fini par récupérer le tuyau qui lui manquait, Face-de-Plomb se retrouva sans instrument. On chercha bien un moyen de lui en refaire un à l’identique, mais il faut se rendre à l’évidence : les diocèses ne sont pas légion, qui seraient prêts à sacrifier des orgues plusieurs fois séculaires pour qu’une octogénaire et sa complice au faciès néanderthalien puissent profaner des lieux sacrés, en y jouant des morceaux de Black Sabbath à l’aspirateur.
On le regretta, un petit peu, au début. Puis rétrospectivement, on considéra que c’était aussi bien ainsi. La performance saisie à l’enterrement de l’Émile, ce matin-là, resterait à jamais une légende, un mythe, un jour unique dans l’Histoire, qui avait vu s’accorder, le temps d’un adagio, la musique de Dieu et celle du Diable. Et quoi de plus prodigieux, en définitive ? Car c’est bien là le propre des miracles : ils ne se produisent jamais deux fois.

Texte de
de Vincent Struxiano, de Rambouillet (78), 2017



Musicas d'autan

Tota estabosida, es a fintar l'orguena granda jos la rosassa : "coquin de sòrt, i manca un tudèl !" Atal repoteguèc l'Amelia.
Cal sapier que l'Amelia, desempuèi sa retirada, es cargada oficiosament per la comuna d'ensajar de servar la glèisa granda en bon estat. Mas la comuna s'apaurís, cada an manca moneda per clavar e coma es pas la fe catolica que fa bavardejar les elegits, es de bon comprene que la glèisa es pas prioritària e que doncas ne patís.
L'Amelia ac sap plan pro, tot son benevolat per preservar l'esplendor de la glèisa se fond dins le laxisme general coma votz enraucada dins polifonia. La tafura cada maitin que mena son inspeccion, de véser le patrimòni se ternir, s'esquiçar, se demesir chic a chic insensiblament e de constatar que le conse e sa còla se'n foton plan mal. E quin calvari per cambiar un lum o pedaçar un bocin de plastre asclat ! Deu mendicar un ipotetic rendètz-vos al conse per s'ausir dire coma cada còp : "les obrièrs comunals son tròp acuferats, un reparator es tròp carestiu, mercés Madama Melia de fèr pel melhor."
L'ingratitud del temps d'ara la revòlta. La vila, de son lustre passat a gardat avuèi ediu sas pèiras vièlhas que al còr de l'estiu toristas acalorats venon badar. Les vièlhs se’n van al cementèri, e levat qualques Angleses qu'en cèrca de sensacions medevialistas e assolelhadas crompan vièlhs ostals, la vilòta s'estequís.
La catedrala despassa, plan se'n cal, tot çò qu'existís de per la contrada : un cloquièr naut de seissenta mètres, la nau larja de vint-e-un mètres, una campana de doas tonas... Mas avuèi malgrat que sos remirables veirals ne coloren la lutz, la glèisa es pus qu'una bastissa tèrna, freda, sens glòria, sens arma e gaireben sens vida. Còp èra s'i pavanavan les avesques e lor cort, avuèi per la messa dimenjala un punhat de devòts erratics e tristes s'i escampilhan negats dins la vastor engaumida e grisassa de la bastissa.
E las orguenas de quaranta jòcs, las mès grandas qu'un margaire alemand aja quilhadas en França ! Ara sonan pas mès, i a pas mès de sòuses per n'adobar la mecanica e puèi a qué serviriá ja que dins la parròquia degun ne sap pas mès jogar ? L'Amelia n'èra desgostada : "e se ara le monde ne venon a panar les tudèls, se van deslabrar aquelas orguenas, s'arroïnaràn coma carilhons sens campanas !"

L'Amelia sortiguèc de la glèisa. Una aureta leugièra que li semblèc d'autan li flabutegèc a las aurelhas e li despertèc l'esperit tan preocupat per aquel tudèl. Traversèc la plaça de la Catedrala ont trepegèc una mèrda de gos sens se n'avisar e pugèc la carrièra de la Glèisa per ont l'autanèl s'engulhava en vonvonant. Se coitava per arribar a l'ostal, li trigava d'avisar son òme de l'estranha disparicion.
Son òme, que li disián Afatot, ancian totòbras de la comuna e tanben d'endacòm mès, talament agil qu'amb una gota d'estam vos adobava una petroleta e que vos margava mòbles estile modèrne amb fòrapèls. Ara bricolejava pr'aquí pr'enlà, ajudava sa femna a entreténer la glèisa, ortejava per produsir mès que ne cal legums e fruta que ne destillava cada an les melhors aigardents de la vila.
Arribada a l'ostal l'Amelia cridèc son òme mas degun respondèc. Benlèu que l'autan de mès en mès tumultuós s'emportèc la votz fòrt luènh mas se podiá tanben que l'Afatot acuferat dins son talhièr ausès pas o volguès pas entendre. Cossí que siá la femna insistèc pas : "Aquò rai, vau sonar la comuna."
Lèu dit, lèu fèit mas le secretariat assadolat d'èsser desrengats còp e quilha per un fiuleton que fiuleta, li respondèc que le responsable èra pas disponible e le conse encara mens. Contrariada l'Amelia renoncièc pas, se figurèc que ela aviá tota legitimitat d'adobar le tracàs ja que la comuna assegurava pas. "Le me cal trobar aquel tudèl, siá coma siá e mon Afatot le tornarà margar… Pr'aquò me cal trobar le panaire… Chi pòt aver panat aquel tudèl ? Qualqu'un a qui li fasiá mestièr… Benlèu un estamaire, ja que les tudèls son d'estam… I a pas mès d'estamaire… Benlèu un musicaire ?"
Le tust de la fenèstra qu'una bufada d'autan tampèc li copèc sas soscadissas, èra son òme que dintrava.
- Tampa la pòrta, macarèl ! li bramèc l'Amelia. Puèi coma èra miègjorn s'ataulèron, muts coma un silenci de particion. Ça que la, en tot dinnant li contèc la maitinada. Afatot l'escotèc mès per cortesiá que per interés mas fasquèc mina de l'ajudar :
- Vai véser a la comuna.
- A la comuna se'n foton, m'an pas solament escotada.
- S'èras pas a les embaranar còp e quilha per una tripla cròcha, benlèu que t'escotarián.
- Calha-te innocent que sabes pas çò que dises !
D'una pòta desgraciosa l'Afatot clavèc la sola discutida del vièlh coble.

Un còp la taula plegada, la vaissela recaptada e la cosina engranada l'Amelia decidiguèc de prene l'afèr en man, res de pus normal quand las autoritats legalas, i comprés son òme, vòlon pas reconéisser la trista realitat. Cal pas desbrembar que gràcias a sos senses d'avisament, de deduccion, d'endura, d'intelligéncia per tot dire en un mot, desembosquèc le sacripant que capvirava les bucs per ne préner la moneda, le pèc que pissava dins le beinitièr que del còp n'asondava, le ferrategaire que vendiá les prègadieus, la menina qu'amb un gredon en guisa de capelet se marcava cada pregària sul plastre tot nòu… e plan d'autres malfasents.
"D'en primièr, se diguèc l'enquestaira, gaitem la proximitat, es çò de mèstre per s'endralhar coma cal. Un bon musicaire comença totjorn per la primièra nòta !" Mas ont se ten la proximitat dins aquela vila ont tot le monde se coneis e ont las novèlas s'espandisson tan vite coma cabussan dominòs ? "Se començavi per la Bigodí la cofaira ? Adès me farai copar le pel malgrat que n'aja gaire besonh. Serà un pauc carestiu cèrtas mas soi segura de cantar amb la bona musica ; sap tot la Bigodí, a cada pel que copa embeu una novèla !"
- Me'n vau fèr copar le pel ! cridèc a son òme que al còr de sa prangièra, benlèu entendèc pas. Defòra, esperrecadas per l'autan afortit, las brumas daissavan passar le solelh qu'esclairava al luènh e d'una lutz esquèrra, la Montanha Negra que del còp pareissiá mès pròcha.
Sens tamborin ni trompeta, butèc la pòrta de "Al Pel Que Canta", le salon de cofadura de la Bigodí. Una campaneta tindèc. Una corrolhada de flors e plantas verdas farcissián tota la veirina, en aprofitant de la lutz colorada de l'estiu de la Sant Martin. Dins un recanton, una ràdio cantava la nostalgia. D'arreu la Bigodí sortisquèc de darrèr un ridèu ; plan apariada a sa botiga èra de bon véser que totas doas èran a esperar la retirada.
Las doas femnas se saludèron e entreprenguèron totas las pachacas que cal, per endralhar coma cal, una polida cofadura. L'Amelia avoèc :
- Ai pas gaire besonh de copar, vòli simplament que m'adobetz la mesa en plec.
- Es vertat que la vos an mancada ! li respondèc la Bigodí per li significar son manca de fidelitat.
Una bona investigacion merita paciéncia. L'Amelia l'expèrta ac sabiá plan que sufìs pas de bufar dins la cabreta per ne sapier jogar. Tanben metodicament parlèc dels subjèctes que pertòcan una copapel : la propretat dels cagadors de la vila, le fasti de la populacion, las cagadas dels gosses sus trepadors… abans de n'arribar a la descasença de la catedrala e de segur a la dilapidacion de l'orguena.
Mas sus aquel darrièr punt la Bigodí demorèc evasiva, acuferada qu'èra a frisar. Malgrat que se malfisèsse d'una falsa nòta tan vite arribada l'Amelia gausèc l'atisar :
- E sabètz qu'an panat un tudèl ?
- Òc vai es pas possible. E que non ac sabiái pas, m'ac aprenètz.
L'Amelia n'èra a regretar per anticipacion les sòuses que lèu li demandariá la perruquièra, pr'aquò de sièc tornèc al repic :
- Me demandi plan chi a poscut panar un daquòs atal. Auriatz pas una idèa vos que sètz al fial de tot ?
La Bigodí s'esforcèc de se mostrar a l'unisson de çò que considerava coma un compliment en ajustant arpègis a son jòc :
- Es benlèu un ferralhaire ?
- Ne coneguètz un de pr'aici ?
- E non ! reconeguèc la Bigodí en s'avisant qu'èra un ton tròp bas e tanlèu d'anonçar : l'autre jorn vegèri rodar de cap a la glèisa le Janiquet.
- Le Janiquet de Janisson ?
- Òc le que fa le musicaire, e sabi qu'a una orguena e que ne sap jogar.
- A bon ?
- Se atal vos agrada ? demandèc la cofaira en botant un miralh en darrèr.
- Òc va plan, l'avètz escasuda.

Frisada coma un anhelet, l'Amelia paguèc e sortiguèc, mens contenta de sas frisetas que de son enquèsta que s'engalhava plan ; aviá un suspècte e le mobile, mancava pas qu'a verificar a Janisson.
Janisson es just fòra de la vila, de l'autre costat del riu, sufís de passar le pont. I viu le Janiquet que l'estiu fa moneda en vendent fruta e vins del Rosselhon als toristas de la mar. N'aprofita tanben per cambiar de femna e puèi se'n torna a Janisson per fèr musica del mens mal que pòt.
En un quart d'ora o benlèu un chic mens, l'Amelia arribava al pont. Le solelh e l'autan creissián. Entre doas bufadas, una flaira, barrejadís de fum, de fruta abenada e d'alcoòl pujava de l'alambic qu'en contrabàs al bòrd del riu, per una alquimia secrèta, expremissiá dels chucs trebols e agroloses un aigardent capitós, lusent e als aufis subtils.
Sul pont, las ventadas d'autan de travèrs, maites còps la cugèron desfrisar. Li desagradavan pas a ela aquelas passas d'autan ensolelhat ; cal dire que l'autan piemontés val melhor que le lauragués o le de Tolosa, es mens valent, mès manhac e amanhagador e sap cantorlejar al trauc d'aurelhas avisadas las breçairòlas de la mar nauta ont es nascut e las tralalèras de las Corbièras qu'a traversadas.
A qualques encambadas del cap del pont, a man esquèrra, davalèc le caminòl de grava que mena a Janisson. Le Janiquet èra a mólzer una cabra blanquinarda que li teniá del melhor que podiá sa novèla companha, una Russa a solide, tan granda e prima coma blonda e que s'apelava "Galina" mès coneguda - vos'n dobtatz - jol nom de la Polha de Janisson.
L'enquestaira s'aprochèc, les tres se saludèron plan respectuosament e puèi per anar pas mès vite que la musica l'Amelia se perdèc dins rasonaments :
- Veni a las novèlas, fa temps que vos voliái véser, sèm vesins e nos coneguèm pas gaire.
Les autres dos se gaitavan estabosits e Janiquet acabèc per díser :
- Òc ben, mas de qué volètz al just ?
- A çò que pareis que fasètz polida musica.
Aquí ja òc l'Amelia l'aviá trobat le bon tempo de la valsa que tanplan l'òme bavard se coitèc de respondre :
- A bon e chi vos ac a dit ?
- Tota la vila ac ditz. Se me podètz fèr escotar se vos plai, soi un pauc melomana ?
- De segur e de sièc.
La cabra desliurada se'n tornèc amb sos cabrits, la polha blonda se carguèc de la lèit e totes caminèron cap a l'ostal. A l'encòp de l'autan dintrèron dins una mena de passada emplenada de tot un rambalh d'utisses de musica, pel sòl, contra las parets, penjats al saumièr e als cabirons. Le mèstre s'acantonèc davant un clavièr e joguèc "Coma d'acostumat" de Claudi Francés. Malgrat que piquèsse de las mans l'Amelia èra fòrt decebuda perque l'orguena èra… electrica.
L'enquèsta marcava mal mas coma en cas de manca cal sapier fiular, l'Amelia insistèc :
- E ben, n'avètz un ramat d'utisses, son totis aquí ?
- Non n'ai d'autres dins la remesa a costat.
- E ben ! Pensi que'n tenètz tota la gama ! Ça que la, vos mancariá benlèu una orguena de glèisa ?
- Que nani ! N'ai una de pichona dins la remesa mas la me cal adobar… li manca tudèls… ne cèrqui pertot.
Alavetz l'Amelia notèc que l'òme, malgrat que fusquèsse pelràs, se grapussejava la clòsca, semblava embaranat. Sa manòbra menada de mans de mèstre la regaudissiá ; quin afèr trebol esclarit en qualques oras ! Le teniá le suspècte emai benlèu le colpable. Per pas jogar totas las mesuras a l'encòp l'Amelia quichèc pas :
- Plan mercé, tornarai lèu Monsur per véser aquela orguena monumentala.
- Tornatz quand voldretz Madama.
Atal se daissèron mas l'Amelia en se'n revirant manquèc pas de rasejar la vièlha forgoneta tota bonhada que le parafanga teniá amb fial de fèrre, per ne fintar le contengut. Dedins, una cobèrta d'un òcre fangós amagava quicòm de longarut : a solide un tudèl d'orguena ! Tot s'endeveniá, le copable suspectat, sa compliça russa, le mobil e l'utís de la rapina… un flagrant delicte s'aprestava. Dins tot son èstre s'espandissiá le doç plaser d'una satisfaccion intellectuala, un pic de dopamina de segur.

L'autan d'adès veniá auta de tant que bufava. Tornar sul pont, l'Amelia flairèc l'alambic. Una votz la cridèc :
- E, Amelia vèni tastar la nhòla !
Se malfisava del malparat d'una tala invitacion mas coma aviá la charrèra davalèc cap a l'alambic.
La darrièra calfa èra a s'acabar ; per estalviar la lenha un òme sortiá de la caudièra gròsses tisons qu'amortava en lor getant ferratats d'aiga. L'aigardent de mès en mès aigalut arrestava de rajar. Les tres òmes, totis apariats de bòtas verdas, cauças e vestets blaus, trepejavan dins un barlac amolit per la pluèja e les resquits d'aiga e de chucs divèrses.
Quand l'Amelia s'aprochèc, abans mèma de la saludar, l'un d'elis li demandèc :
- Venes de Janisson ?
- E òc veni de Janisson.
- Se l'as vist al Janiquet ?
- E tiò que l'ai vist… emai avèm charrat. Es pas un salvatge!
- A bon ? E s'ès dintrada dedins son ostal ?
- Bessè que soi dintrada e tanplan que m'a mostrat totes sos utisses de musica.
- S'auriás vist un clairon de coire jaune ?
- Benlèu que òc mas n'a talament de ferrategas qu'un musicaire i trobariá pas sa bassacontra. Mas perqué me demandas aquò ?
- Perqu'a çò que pareis auriá panat le clairon del soldat del monument dels mòrts.
Malgrat qu'aquel afèr s'endevenguèsse al pel amb la psicologia de son suspècte e que s'engrasèsse dins la tièra de sos panatòris coma un do a costat d'un re, l'Amelia respondèc pas.
Le destillaire emplenava una damajana estropada de vim trenat amb aigardent pesat a 45 grads ; èra le moment o jamès de la tastar :
- Tè Melia tasta-la, es de pruna… anem vai, fots-li un poton, me diràs çò qué ne pensas.
- De pruna o de melon ne vòli pas, de cap de manièra, me vòles tuar amb ton poson.
- De poson ? Amb tot çò qu'a brutlat ton òme, i a temps que seriá mòrt e benlèu tanplan ressuscitat. L'avèm pas vist encara ongan, de qué se passa ?
- Se pòt que tarde pas. Sabes, me n’ocupi gaire de sos afèrs.
- Li diràs que s'es per venir, que s'afane un pauc que deman passat vau mudar.
Le solelh baissava, las ombras s'alongavan, las ventòrias de l'auta espandissián sul país la frescor que tombava. Tanben totes s'aprestavan a dintrar, levat le vièlh destillaire que passariá la nuèit, coma milierats d'autras, dins sa "tutamobil", un vièlh forgon. Le paure òme èra tant esquiçat coma son alambic, a totes dos avián aprés les bons senses de la vida, traversèron guèrras e ivèrns redobtables, coneguián per còr e al bèl talh totes les terradors de Donezan duscas Lauragués, sabián tot de la nèu que s'amolona, del tòr qu'ascla le coire, de las brumas qu'amagan le solelh, dels rècs trebols qu'asondan…
L'Amelia fusquèc la primièra a s'escapar ; le destillaire manquèc pas de li remembrar :
- Oblides pas de dire a ton òme que me venga véser de sièc se vòl brutlar deman.
- Òc, i vau."

Per se parar dels bufets que li traversavan les vestits, l'Amelia se sarrèc le mantèl, ne quilhèc le còl, saludèc le monde e se n'anguèc cap a l'ostal. En ne durbint le portanèl la gossa venguèc cap a ela en jaupant.
- Innocenta me reconégues pas ! Ont es le patron ? li repoteguèc la patrona.
Tanlèu la gossa, cuga quilhada, la menèc a la remesa ont bricolejava l'Afatot.
- Ont ès ?
Degun respondèc mas la gossa s'engulhèc demest le rambalh de cagetas, d'utisses, d'embarrasses… cap a son patron mas l'Amelia gausèc pas la siègue de páur de se mascarar endacòm e tornèc bramar :
- De qué fas ? Le destillaire te vòl véser e de sièc.
- De qué me vòl ?
- Vòl sapier quora brutlas ongan.
- Brutli pas ongan.
- Jèsus serà plan la primièra annada ! Se jamès l'auta s'atuda nevarà deman !
- Cal una debuta a tot.
- Tan melhor mas vai-li o dire de sièc !
- Òc, i vau, i a pas le fuòc a la caudièra ça que la."
Afatot sortisquèc, tampèc plan la pòrta e s'escapèc cap al pont. L'Amelia ela se recaptèc a l'ostal mas al cap d'un momenton ausiguèc la gossa coïnar e sortisquèc per s'avisar qu'èra tampada dins la remesa e que le lum èra pas atudat. Per poder l'amortar s'enfonhèc demets las ronhas e per una curiositat instinctiva n'aprofitèc per vistalhar la caforna de son òme
Mèma qu'arribèc duscas al recanton ont adès son Afatot bricolejava. I vegèc una maquina amb una mena de caudièra e doas cuvas amb robinets de pertot e tanplan que ne venguèc suspiciosa : " aparentament aquel s'aprèsta d'amagat un alambic ! A le bogre ! Es pr'aquò que destilla pas ongan ! E m'aviá pas dit res le sornarut ! Li vau cantar la miu cançon ieu !"
Dins son cap una novèla enquèsta se dubrissiá e per verificar, coma se dèu, sas ipotèsas gaitèc de mès pròche. De gratipautas vegèc dins le fogal de la caudièra tisons amortats… doncas : "-a ja fèit una calfa". Dins le pairòl de coire i trobèc un pauc d'aiga… doncas : "a ja ensajat de destillar." Dins la cuva i chaucha la man : "i a pas d'aiga… doncas l'aigardent a pas encara rajat". Ne concluguèc : le colpable es prudent, se malfisa de son illegalitat. Vos respondi qu'aquel es pas un bufa-trompeta que jòga le repic abans le coblet mas un brave coquin plan organizat.
"- Tè, a sapier çò que i a dins la segonda cuva ?" L'Amelia pugèc sus un banquet e se quilhèc sus la punta dels pès per melhor inspectar. E aquí suspresa ! Ne cugèc s'espatarrar. A l'encòp una ventada d'auta descabestrada socatiguèc violentament le fustatge. Alavetz las conviccions venguèron fragilitats, las vertats de messorgas, las certituds de dobtes. D'oras d'investigacion per pas res, una mèuca totala.
Per desbrembar o almens denegar la realitat, l'Amelia sortiguèc d'arreu de la remesa en daissant la pòrta alandada e le lum encara alucat. Una bufada colerosa d'auta rebatèc la pòrta, al pet la bartavèla se torciguèc, las ralhadas ne ressautèron e la femna fotèc un saut que li tornèc l'afrosa realitat : le tudèl de la grandas orguenas de la granda catedrala de la granda vila, es son òme que l'aviá panat, ressegat e soudat per n'estrefèr una pèça d'alambic ! Se cresètz vosaus !

Texte de
Alan Vidal, de Lesparrou (09), 2017


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