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  Association de bibliothèques du Lauragais

Le Lecteur du Val - 1, route de Pompertuzat - 31450 DEYME - Tél. 05.61.00.51.16
Nouvelles à lire : concours 2015


"La bibliothécaire le reconnut aussitôt. C'était le jeune homme qui n'empruntait que des ouvrages d'archéologie..."
ou encore :
"
La bibliotecària sul pic se lo remetèt. Èra lo jovent que manlevava pas que d'obratges d'arqueologia...."


- Balade nocturne
- Qu'est-ce que c'est, être un homme ?
- Lo mainadet qui volè vàder gran


Balade nocturne

La bibliothécaire le reconnut aussitôt. C'était le jeune homme qui n'empruntait que des ouvrages d'archéologie. Sa présence là était plutôt inattendue. Pourtant elle n’était pas surprise, elle avait secrètement souhaité et préparé cette rencontre. Il parcourait distraitement l'endroit du regard, lorsqu'il accrocha le sien. Un court instant de surprise, on put lire dans ses yeux qu'il cherchait à se rappeler. Puis le déclic, les yeux qui s'agrandissent et, oui ça y est, il connait bien cette jeune fille, il sait où il l'a déjà rencontrée.

- Bonjour, je ne vous avais pas reconnue. Il faut dire que vous n'êtes pas vraiment habillée comme à la bibliothèque, vous faites beaucoup moins...

- Classique ? proposai-je. En moi-même je penchais plutôt pour "Nunuche ?", mais cette répartie me paraissait bien moins adaptée à la situation.

Il faut dire que le règlement de la bibliothèque était... classique lui aussi. Lors de l'entretien, on m'avait dit : il y a des enfants, des personnes âgées, des jeunes, alors vous voyez, la tenue vestimentaire, il ne faut pas choquer, il ne faut pas aguicher, vous devrez donc rester neutre. "Neutre", ça devient "sobre". Ou "classique". Au final, on pourrait dire "transparente".

Alors évidemment, lorsqu’il m'a vue aujourd'hui, j'ai bien remarqué que ça lui a fait comme un choc. Pas désagréable, le choc, non plus. Le top rouge qui avantage mes formes, le décolleté juste comme il faut, la jupe écossaise sur le collant noir moulant, moi ça me plait bien, et lui, je crois que ça lui plait bien aussi. Et encore, il n'a pas vu mes sous-vêtements. "Pas encore", dit ma petite voix.

- Oui, c'est ça, classique. Mais je préfère comme vous êtes maintenant.

Bingo! Je ne me suis pas trompée !

- Moi c’est Félix, je vous offre un café ?

Ça aussi, c'est classique. Mais toujours efficace pour briser la glace.

- Anne. Pas de café, mais un Coca, avec plaisir.

 

Les terrasses de café parsèment le quartier Saint Germain, il n'y a que l'embarras du choix. Nous nous dirigeons vers un petit troquet, loin de l'agitation du matin. C’est ici que j’avais l’habitude de m’arrêter prendre un verre lorsque j’étais étudiante, regarder les gens déambuler, envier les amoureux qui s’enlacent... La terrasse est intime mais pas trop, idéale pour profiter des derniers beaux jours de l'automne.

- J'ai passé toute mon enfance ici, au milieu des librairies et des maisons d'édition. C'est peut-être pour cela que je suis devenue bibliothécaire…

- J'ai passé toute mon enfance avec un père militaire et une mère directrice d'école, et finalement je suis DJ dans une boite de nuit, vous voyez, aucun rapport. Alors la prédestination...

- DJ ? Je croyais que vous étiez archéologue, scientifique, ou…

- Non, non, non.

Il se met à rire, j'aime bien.

- DJ, c'est alimentaire. Et l'archéologie, c'est ma passion. Certains construisent des maquettes de train dans leur grenier, moi je m'intéresse aux vieilles pierres, aux anciennes civilisations, tout ce qui fait notre histoire. Je suis comme Benjamin Button, je remonte le temps, jusqu'aux origines de l'humanité. Et ce n’est pas théorique, c’est même très vivant. L'archéologie est parfois présente au coin de la rue. Mais je vous embête, vous devez trouver tout ça plutôt vieillot.

- Pas du tout, au contraire. Tiens, vous dites au coin de la rue, je vous mets au défi. Je vous donne dix minutes pour le prouver.

Là je triche un peu... Quand on est bibliothécaire, on a un pied dans la vie des gens. Petit, certes, mais c'est un début. L'année dernière, Félix avait emprunté un livre sur les catacombes de Paris. Discrètement, par curiosité, j’avais parcouru moi aussi ce livre dès que Félix l’avait rendu à la bibliothèque. Et donc normalement...

- D'accord, venez, je vous emmène. Vous avez déjà entendu parler des catacombes ?

Je souris. Ah, l’intuition féminine…

Il continue :

- Ce sont d’anciennes carrières, c’est de là qu’ont été prises les pierres qui ont servi à la construction des bâtiments de Paris. Elles se visitent, mais on ne va pas passer par l’entrée officielle des touristes. Je connais d’autres passages, moins fréquentés. Moins autorisés aussi… Petit clin d’œil complice.

Félix se lève, pose un billet sur la table. Il me prend la main, et nous partons en courant à travers des dédales de rues que je n’avais même jamais parcourues. Nous voici arrivés devant un petit porche, gardé par une grille symbolique.

- Certaines galeries ont été détruites pour des raisons de sécurité, mais d’autres restent accessibles et ignorées du grand public. Comme celle-ci par exemple.

La grille s’enlève en tirant simplement dessus. Nous pénétrons dans un long tunnel. Félix repose la grille derrière nous, et nous avançons prudemment à la lueur de nos portables, parfois debout, souvent courbés. Nous voici arrivés devant une rangée d’ossements, soigneusement alignés pour l’éternité. Félix, visiblement heureux du rôle de guide particulier qu’il vient d’endosser, continue ses explications :

- Les gens ont tous le défaut de mourir un jour. Et si la population du dessus, les vivants, peut rester peu ou prou stable au fil des siècles, la population du dessous, les morts, ne peut qu’augmenter inexorablement. Et les cimetières s’engorgent. Alors un jour de 1786, place aux jeunes ! Quelqu’un a décidé de profiter des volumes libres laissés par les anciennes carrières, et on a déménagé tout ce beau monde dans ses nouveaux appartements. Alors bien sûr, Pépé et Mémé n’ont peut-être pas été très contents. A cet âge, c’est difficile de changer ses habitudes, les voisins ne sont pas commodes... Mais d’un autre côté, on ne les a pas entendus protester.

Nous restons immobiles et silencieux un moment, profitant du calme extraordinaire de l’endroit. Puis, avisant un crâne bien conservé, Félix y place son portable allumé. La lumière sortant par les orbites lui donne un aspect totalement irréel, et pourtant bien adapté à l’ambiance qui règne dans ces lieux. Le crâne semble rire de cette plaisanterie, lui qui ne doit pas en avoir l’occasion très souvent. A notre tour, nous éclatons de rire. Moins de dix minutes, Félix a gagné son pari. Au loin, un coq chante.

 

De retour à notre café, nous parlons de tout et de rien, de notre escapade souterraine.

- Pour moi, dans mon imaginaire, l’archéologie, ça ne pouvait pas être quelque chose d’aussi proche, d’aussi palpable. C’était forcément beaucoup plus ancien. Je ne sais pas, Rome, la Grèce Antique, toutes ces histoires qu’on nous assène à l’école. Des vieilles pierres, de vieux monuments, à moitié écroulés si possible… voilà à quoi on pense quand on nous dit « archéologie ».

- Bien sûr, répond Félix. C’est aussi cela, ça fait aussi partie de notre histoire. Par exemple, les pyramides, c’est plus ancien, c’est un peu délabré, ça correspond mieux à ton imaginaire de l’archéologie ?

Tiens, on se tutoie maintenant ?

Je me souviens que Félix avait aussi emprunté un guide sur l’Egypte ancienne. Et un autre sur les Mayas. Pour les deux ouvrages, la photo de couverture représentait une pyramide. Ocre sous un soleil qu’on devinait de plomb, ou bien cachée dans un océan de verdure. Eux aussi, je les avais parcourus dès leur retour en rayon. Que de points communs entre ces ouvrages titanesques, séparés de plusieurs milliers de kilomètres, et de presque autant d’années. J’avais pu lire que certains y voyaient même la main des extra-terrestres…

- Oui, ça colle mieux. J’aimerais bien visiter. Mais j’ai peur que ces pyramides ne soient un peu trop loin…

- Ce n’est pas un problème. Pas besoin de prendre l’avion. Tu n’as qu’à fermer les yeux, et imaginer. Tu te trouves sur les bords du Nil, et de là tu peux contempler les pyramides de Gizeh : Khéops, par exemple, qui est le tombeau d’un grand pharaon. L’accès à la chambre funéraire est un vrai labyrinthe.

- Comme les catacombes. Mais là où il y a des milliers d’ossements rassemblés sous terre à Paris, Khéops n’est construite que pour abriter un seul homme, qui repose bien au-dessus du plancher des chameaux.

- Oui, je n’avais jamais réfléchi comme ça, mais tu as raison. Et de là, tu peux entendre Napoléon, qui lance son célèbre « Du haut de ces pyramides, 40 siècles vous contemplent ».

Félix joint le geste à la parole, théâtral !

- S’il disait cela aujourd’hui, il pourrait en rajouter deux !

- Déplace-toi. Tu peux maintenant voir le Sphinx, avec son fameux nez cassé. Obélix n’y est pour rien, mais on se perd encore en conjectures pour comprendre l’origine de cette mutilation.

Emportée par les explications de Félix, je visite les monuments, me promène autour, les survole. Je sens la chaleur du sable du désert tout proche. Félix a encore réussi à m’emmener dans un endroit très touristique, sans pour autant qu’il y ait le moindre visiteur pour nous déranger. Il arrive à rendre l’archéologie bien plus vivante que ce qu’on peut attendre d’un vulgaire tas de pierre abandonné pendant des siècles.

 

J’entends de nouveau un coq chanter. Il me parait plus proche. A regret, je sors de ma rêverie, les images s’estompent, Paris reprend lentement sa place. Félix voit mes yeux étourdis par la lumière, cela le fait rire.

- « Faites que le rêve dévore votre vie… »

- « … afin que la vie ne dévore pas votre rêve ! ». Je connais, c’est…

- Antoine de Saint-Exupéry, oui.

Heureusement qu’il m’a coupé la parole, ça m’a évité de dire que, pour moi, c’est un conte musical de mon enfance. Ah, je les imagine bien s’acoquiner ensemble, le Petit Prince et Emilie Jolie ! Et tout à coup, je sens le rire arriver. Je me retiens, mais rien n’y fait, le rire vient, arrive, explose. Félix me regarde, étonné. Mais aussi, avec toutes ces aventures, je trouve que Félix saute du coq à l’âne. J’ai toujours trouvé cette expression bizarre, mais là, maintenant, elle me fait rire. Pas d’explication. C’est comme une vérité qu’on découvre, un fait établi. Ou une promesse. Et elle me fait rire, c’est tout.

Félix attend que je me calme. Les regards amusés des passants ne le dérangent pas, il patiente, simplement. Enfin il me dit :

- Puisque tu as l’air vraiment intéressée, je vais te présenter Lucy.

 

Le ciel vient brusquement de se charger de nuages. Pas seulement dans ma tête, mais littéralement. Paris s’assombrit. L’orage arrive. Le vent pousse au-dessus des toits des nuages qui semblent défiler de plus en plus vite dans le sens opposé. Un photographe dirait que c’est photogénique. Moi je dis que c’est catastrophique. Qui est cette Lucy ?

Il a dû voir mon changement d’humeur, il se met à rire. Est-ce qu’il a compris ? En tout cas, on dirait qu’il tente de me rassurer.

- Je te parle de Lucy, le plus ancien squelette de femme découvert. Il a 3 millions d’années, respect non ? On n’est plus vraiment dans l’archéologie, c’est trop ancien. Mais ça reste encore notre histoire.

Effectivement, ça me revient. C’est un des derniers livres qu’il a empruntés. J’avais commencé à feuilleter les pages, mais c’était vraiment trop indigeste. Uniquement du texte, très technique. Je l’avais vite reposé, puis avisant les autres volumes de la rubrique, j’étais tombée sur un ouvrage sur le même thème, plus attirant. Lucy y était présentée de façon très vivante, les photos semblaient avoir été prises la veille en studio.

Décidément très prompt à faire partager ses passions, Félix repart cette fois direction le métro, étonnamment désert à cette heure. Nous sortons à la station Trocadéro et, passé l’accueil du Musée de l’Homme, Félix nous entraine à travers un dédale de couloirs, d’escaliers, d’expositions, pour s’arrêter, essoufflé, devant un mannequin. Voici Lucy. Bon, pas le genre de mannequin qu’on va trouver dans les revues people. Mais Lucy irradie son propre charme. Nous restons un instant immobiles, en communication silencieuse à des millions d’années de distance.

Enfin, sans nous concerter, mais comme mus par le même ressort qui vient de se déclencher, nous repartons dans les méandres du Musée. Couloirs, escaliers, portes... Crânes, squelettes… Deux enfants en train de jouer, ayant échappé à la surveillance de leurs parents. Emporté par son élan, Félix ne peut éviter les griffes d’un animal empaillé (c’est sûr ? il a l’air si réel) posé là, en travers du chemin, comme attendant que l’on vienne le chercher. Ses bras battent l’air pour éviter l’animal, ses pieds s’emmêlent, il s’accroche à la bête, et tous deux semblent danser une étrange sarabande, avant de tomber au ralenti, enlacés. Les griffes de l’animal s’accrochent à la joue de Félix, et y laissent 3 fins traits rouges et parallèles. Il gardera peut-être une cicatrice en souvenir de cette journée…

 

Nous voici de retour à notre café préféré, comme un repère, un refuge, un point de rendez-vous. Tout est calme maintenant. Finie l’excitation du Musée, comme si notre journée touchait à sa fin.

De nouveau, j’entends un coq chanter. Plus fort. Trop fort. J’entrouvre les yeux.

J’abandonne Félix, après avoir passé toute la nuit avec lui. Comme l’apôtre Pierre avant moi, trahison au chant du coq.

Je traine la main le long de mon lit, à tâtons j’attrape mon chausson et le lance violemment en direction de la fenêtre de la chambre.

- Ta gueule, Félix !

Quelle idée aussi d’appeler son coq avec un nom de chat ! Et cette fenêtre double vitrage, censée « préserver votre intimité sonore et vous isoler des bruits extérieurs ». Faites-moi penser à faire un procès pour publicité mensongère !

Le chausson tombe lamentablement au pied de la fenêtre, imperturbable face à l’attentat qu’elle vient de subir. Le coq continue de chanter. Le jour se lève doucement, bientôt le réveil va s’animer. Je le désactive avant qu’il n’ait pu dire un mot.

La douche finit de me réveiller.

Vêtue de mes habits les plus classiques (ni choquants, ni aguichants…), c’est une nouvelle  journée de travail que je commence devant mon ordinateur : la liste des livres à commander, les relances à faire, les retours à ranger. Déjà les premiers usagers arrivent.

Et là, je le reconnais aussitôt. C’est lui, le jeune homme qui n'emprunte que des ouvrages d'archéologie. Il a 3 éraflures sur la joue.

Je dois avoir l’air surpris, car il pose sa main sur sa joue, et dit :

- Ca ? Ce n’est rien. J’ai été agressé cette nuit par une « énorme bête sauvage ». Mon chaton qui a voulu me faire la fête un peu trop fort !

Un peu abasourdie, ne sachant plus où est la réalité et où s’arrête le rêve (c’était vraiment un rêve ?), je prends ses livres et, machinalement, je demande confirmation de son nom.

- Félix … ?

- Non, Philippe. Mais pour vous, ça peut être Félix si vous préférez.

Texte d'e Philippe Colle, Labastide-Beauvoir (31), 2015



Qu'est-ce que c'est, être un homme ?

La bibliothécaire le reconnut aussitôt. C’était le jeune homme qui n’empruntait que des ouvrages d’archéologie… Aussitôt, elle fit un signe entendu à son collègue, occupé quelques rayonnages plus loin à remettre en place les revues d’anthropologie que le professeur Darrieussecq venait tout juste de rapporter. N’obtenant pas la réaction escomptée, la jeune femme soupira. Stéphane semblait décidément indifférent à tout. A ses charmes, c’était certain. Mais à la bizarrerie de cet individu aussi, aux usagers de la bibliothèque en général et même aux livres ! Comment peut-on être aussi peu curieux et aussi déconnecté de ce qui nous entoure en travaillant dans un lieu dédié à la connaissance ?

Mue par une inspiration soudaine, elle se leva précipitamment pour rattraper le professeur Darrieussecq au niveau du portique de sortie. 

- Professeur ! Professeur, je…

- A coup sûr, j’ai encore laissé ma carte sur le comptoir, dit-il en se retournant, l’air faussement dépité.   Paléoanthropologue de renom, il avait été son enseignant préféré il y a quelques années de cela, quand elle étudiait l’anthropologie et l’ethnologie à l’université.  Déjà vieux à l’époque, il était l’archétype du chercheur avec ses cheveux blancs trop longs, son pantalon en velours brun d’une autre époque et sa polaire orange. Le professeur Darrieussecq était un homme passionné, chaleureux, animé par le désir de transmettre et de partager. Il était parfois un peu distrait.

- Non, pas du tout ! Enfin peut-être, je ne sais pas, bafouilla-t-elle, toute excitée par sa seule préoccupation du moment, à des années-lumière d’une carte de lecteur potentiellement oubliée. J’ai quelque chose à vous demander…

- Je vous écoute, Anna.

- Eh bien voilà… C’est peut-être totalement ridicule, mais ce jeune homme, là-bas… Vous le connaissez ? C’est un étudiant de l’université ?

- Son visage ne me dit rien. Ce qui ne veut pas dire qu’il n’est pas étudiant chez nous. Pourquoi cette question ?

- Eh bien… Il vient tous les jours depuis deux semaines.

- Mais c’est merveilleux ! Vous qui vous plaignez tout le temps de la baisse de fréquentation des bibliothèques ! ironisa-t-il.

- Ecoutez-moi, s’il vous plaît, je suis sérieuse, soupira-t-elle en jetant un œil du côté du jeune homme qui consultait un à un les livres du rayon en répétant toujours, méthodiquement, les mêmes gestes. Il saisissait le livre, regardait d’abord la couverture en l’effleurant du bout des doigts, puis la table des matières. Il le retournait enfin pour lire la quatrième de couverture avant de revenir au début pour feuilleter les premières pages.

- Allez-y, désolé. Je suis toute ouïe.

- Eh bien voilà, commença-t-elle en baissant la voix. Non seulement il vient tous les jours, mais il emprunte à chaque fois dix livres, et ce ne sont que des livres d’archéologie.

- Dix ? s’étonna le professeur en ouvrant de grands yeux. Chaque jour ?

- Oui. Les premiers jours, il passait des heures à consulter la base de données informatique. Maintenant, il va directement au rayon archéologie. Et ce n’est pas tout, poursuivit Anna. Il prend les livres dans l’ordre exact où ils sont rangés sur le rayonnage. Toujours, toujours dans l’ordre, comme s’il cherchait à avoir une connaissance exhaustive du rayon archéologie. Je peux même vous dire qu’aujourd’hui, les livres qu’il va emprunter seront référencés 930.162 à 930.171, ajouta-t-elle, les yeux brillants.

Face au professeur, elle laissait ressurgir de vieux réflexes d’étudiante modèle. Le souffle court et se dandinant d’un pied sur l’autre, elle tenait à lui montrer le fondement de la réflexion qu’elle avait menée en amont. Pas spécialement pour briller, mais plutôt par respect pour cet homme qui lui avait appris à se questionner, appris à regarder, appris à réfléchir.

- Il doit chercher quelque chose de particulier… La réponse à une question précise… Personne ne peut lire dix livres en une journée ! Vous a-t-il déjà demandé de l’aide ? Des conseils ? Est-ce qu’il fait des commentaires sur les ouvrages qu’il emprunte ?
Elle avait eu raison de s’adresser au professeur Darrieussecq. A la différence de son collègue Stéphane, le professeur était curieux des gens, curieux de la vie. Il allait l’aider à décrypter ce mystère. Bibliothécaire depuis maintenant quatre ans, Anna avait en tête de reprendre un jour ses études. Elle aimait lire, elle aimait apprendre et se passionnait suffisamment  pour certaines cultures d’Afrique, notamment celles des tribus nomades du Sahel,  pour envisager une thèse. Bientôt. Dans l’immédiat, toute son attention était dirigée vers le jeune homme châtain au regard sombre et au visage inexpressif qui compulsait les ouvrages d’archéologie, à quelques mètres d’elle. Il était beau, d’une beauté étrange et froide. Il semblait avoir à peu près le même âge qu’elle et pourrait tout à fait être étudiant. Tout dans son attitude était étrange. Et Anna aimait les mystères.

- Anna ? Vous ne m’écoutez plus…

- Oui, professeur ? Euh… désolée. Non, il ne m’a jamais parlé, hormis les formules de politesse d’usage. Peut-être que je devrais le suivre, pour en savoir plus ?

- Anna, dit-il, amusé, on n’est pas dans un roman policier, là. Engager la conversation me semblerait plus adapté et surtout plus poli ! Vous avez sensiblement le même âge, intéressez-vous à ce qu’il fait ! Vous n’êtes pas du genre timide, que diable !

Pendant qu’ils discutaient, l’emprunteur s’était approché du comptoir où Stéphane, qui avait terminé de ranger les revues, enregistra ses livres. Le jeune homme se dirigea ensuite vers la sortie d’un pas rapide, son épaisse pile d’ouvrages sous le bras. A deux mètres d’Anna et du professeur, il s’immobilisa. L’expression de son visage n’avait pas changé, mais tout dans son attitude corporelle semblait indiquer qu’il était en proie à un dilemme. Ses yeux noirs rivés sur le professeur, il s’approcha soudain et lui dit sans préambule :

- Vous êtes le professeur Darrieussecq. Il faut que je vous parle.
Anna, bouchée bée, regardait alternativement les deux hommes. Son cœur s’était emballé. Elle qui aimait les mystères nageait en plein dans la bizarrerie.

- Euh, oui… Bonjour… répondit le professeur, qui ne dissimulait pas non plus sa surprise.

- Ce n’était pas une question. Je vous ai vu en photo dans la base de données. Vous avez publié beaucoup d’articles d’anthropologie. Vous êtes aussi cité dans certains ouvrages que j’ai lus. Vous devez m’aider, c’est très important. L’homme parlait étrangement. Ce n’était pas à proprement parler un accent. Plutôt une intonation. Ou une absence d’intonation, d’accent, de particularité. Son français était fonctionnel, d’une neutralité trop parfaite qui faisait froid dans le dos.

- Anna, si on s’installe dans le coin, là-bas, pouvez-vous nous amener un café et vous joindre à nous ? Elle était mon étudiante, poursuivit-il à l’intention du mystérieux lecteur, une excellente étudiante. Si je dois vous aider, je tiens à ce qu’elle m’aide à le faire !

- Pourquoi un café ? demanda l’homme, toujours impassible. Je veux juste vous parler.

- Parce que je discute beaucoup mieux avec une tasse à la main, jeune homme, répondit le professeur, interloqué.

Dans les yeux d’Anna, la crainte avait remplacé l’excitation. Cet homme était décidément bien étrange. Elle acquiesça d’un rapide signe de tête et se dirigea sans un mot vers la cafetière, dissimulée sur une petite étagère sous le comptoir, au milieu de dossiers cartonnés de toutes les couleurs, d’étiquettes, de gommettes, de scotch et de stylos.  Elle sentit que l’inconnu la suivait du regard et s’en trouva étrangement gênée. Le visage du jeune homme n’exprimait toujours rien, et c’est ce rien qui mettait mal à l’aise. Les mains tremblantes, elle se saisit d’un petit plateau, y posa les trois tasses qu’elle remplit et ajouta un petit pot contenant des morceaux de sucre, ainsi qu’un paquet de cookies. Elle prit également quelques feuilles de papier et des stylos, au cas où il y aurait des notes à prendre. Pendant ce temps, les deux hommes s’étaient éloignés pour s’installer à l’écart, à une petite table de travail près de la fenêtre qui donnait sur le parc.

Quand Anna les rejoignit, l’inconnu avait commencé à expliquer sa requête. Ou plutôt, disait-il, il ne savait pas comment la formuler car personne, aujourd’hui, n’était en mesure de comprendre ce qu’il attendait précisément.

- Ecoutez, jeune homme, disait le professeur, qui affichait maintenant un certain agacement, c’est vous qui avez dit vouloir mon aide. Je suis un scientifique. J’ai besoin de faits précis. Soit vous me racontez tout, soit je m’en tiendrai au café que vient de nous apporter Anna et notre conversation s’arrêtera là. Déjà, comment vous appelez-vous ? Le jeune homme marqua un temps d’arrêt, avant d’articuler, sur un ton toujours aussi neutre :

- CR 428.
Anna croisa le regard du professeur, visiblement aussi déboussolé qu’elle. Avaient-ils affaire à un fou ? Le jeune homme, quant à lui, ne manifestait toujours aucune émotion.

- Je comprends, continua-t-il. Je comprends mieux cette demande d’explication et de faits que la nécessité d’un café pour discuter. Je vais essayer de tout vous raconter.

Sans toucher à la tasse qu’Anna avait posée devant lui, celui qui s’était présenté comme CR 428 expliqua qu’il venait du futur. Du XXVIIIème siècle, pour être précis. Il leur dit que les années qui les séparaient allaient être le berceau de profonds changements. Des changements plus importants encore que ceux qui leur avaient permis, quelques siècles plus tôt, de sortir du Moyen-âge. Des changements difficiles à expliquer pour qui ne les avait pas vécus.

Tout d’abord, il y avait eu des conflits régionaux, partout dans le monde. Pas une guerre mondiale comme ce que racontent le plus souvent les livres de science-fiction, mais une multitude de petites guerres et d’actions terroristes opposant des communautés, des cultures, des groupes sociaux. Puis il y avait eu la chute du capitalisme,  foudroyé par sa propre incapacité à s’autoréguler. Les pauvres de l’hémisphère nord, lassés du fossé qui se creusait entre eux et les puissants, s’étaient liés aux pauvres de l’hémisphère sud pour fomenter, via les réseaux sociaux et un relais humanitaire conséquent sur place, une révolution mondiale qui avait mis fin au système économique sur tous les continents. Trop occupés par la chasse au terrorisme, les dirigeants du monde n’avaient rien vu venir. Tout cela, bien sûr, était la version officielle qu’on apprenait en son temps. - Excellent, s’enthousiasma le professeur. Je n’osais plus y croire. Et c’est pour quand ?

- Bientôt. Dans vingt ans, précisément, répondit l’homme du futur. Mais ne croyez pas que ce soit une bonne chose. Le capitalisme a disparu, mais une autre idéologie l’a remplacé et d’autres leaders sont nés de cette révolution.

Anna et le professeur avaient oublié leur récente inquiétude et attendaient impatiemment d’en savoir plus. Ils ne se demandaient plus si l’homme était fou, si ce qu’il disait été possible. Ils l’écoutaient, tout simplement. CR 428 leur expliqua que les nouveaux leaders avaient voulu éradiquer tout ce qui avait nui précédemment : les particularités, les cultures locales, les langues régionales, les religions, la famille, les arts et la consommation. Et même les identités. D’où son nom, car les enfants étaient dorénavant immatriculés comme l’étaient les voitures dans le passé. Selon les nouveaux dirigeants du monde, l’avenir résidait dans les sciences exactes et le progrès technologique. Pas le progrès qui se vend, mais le progrès pour tous, pour avancer ensemble. D’ailleurs, l’argent avait été supprimé.

- Les cultures locales? L’art ? Mais pourquoi ? s’écria Anna.

- Et plus personne ne parle occitan ? Quelle tristesse… déplora le professeur.CR 428 répondit qu’il ne savait pas ce qu’était l’occitan, mais que des langues comme l’allemand, l’ukrainien ou l’italien avaient totalement disparu. En fait, seules 5 langues étaient encore pratiquées : l’anglais, le français, l’espagnol, l’arabe et le russe.

Il y eut un moment de silence, pendant lequel Anna et le professeur tentaient d’assimiler ce qu’ils venaient d’entendre.

- Mais alors… Je ne comprends pas bien, dit le professeur. Comment et pourquoi êtes-vous là ?

- Je suis là parce qu’il y a ici des livres, et que les livres n’existent plus chez nous. Il y a bien des écrits, mais ils ne sont que techniques et sur support numérique. Tous les livres qui parlaient du passé ont été détruits. Tous les livres qui parlaient d’émotions, de différences ou de désaccord ont été brûlés. Nos leaders ont voulu qu’il ne reste aucune trace de l’humanité imparfaite qui existait jusqu’à la deuxième moitié du XXIème siècle. Sans culture, sans différence, il n’y a plus d’émotions. Tout fonctionne sur une base contractuelle et tout est tourné vers le progrès technologique. Nous sommes conditionnés pour fonctionner comme des machines qui se doivent d’être de plus en plus performantes. Sans affects. Comme tout le monde à mon époque, je suis un scientifique. Le directeur de mon laboratoire de recherche, AX 515, a mis au point, il y a 5 ans, une technologie permettant de voyager dans le temps. J’étais son assistant. Nous l’avons testée en nous projetant dans le passé, 25 ans avant la révolution. Ce fut une grande surprise pour nous de découvrir que les gens se disputaient, souriaient, échangeaient des futilités. Ce fut une plus grande surprise encore de voir à quel point ils se construisaient à partir du passé, des erreurs et des succès de l’histoire. Nous avons découvert les livres, ceux qui renferment les connaissances, mais aussi l’imaginaire des hommes. Nous avons découvert les émotions, le doute, les sentiments, sans bien les comprendre. La deuxième fois que nous sommes venus, nous avons vécu notre première dispute au moment de repartir. C’était intense, troublant. Nous en avons même ri, ce qui était encore plus étrange que de se fâcher. Malheureusement, AX 515 a été arrêté peu de temps après, le laboratoire fermé et sa machine détruite. Le passé est banni de notre société et il avait enfreint la loi. En tant qu’assistant, je n’ai pas été inquiété. Ce qu’ignorent les autorités et que je ne saurais moi-même expliquer, c’est que la brèche que nous avons ouverte dans le temps ne s’est pas refermée. Je suis le seul à savoir qu’elle existe, et il faut savoir qu’elle est là pour la trouver, dans notre ancien laboratoire abandonné. Je veux changer mon présent. J’aime votre façon de vivre, même si certaines choses me semblent étranges. Comme le fait de mieux discuter quand on a un café, par exemple…

- Mais pourquoi seulement des livres d’archéologie ? demanda Anna.

- La brèche créée par AX 515 permet de faire un bond en arrière de 700 ans. Je suis incapable, seul, de reproduire cette technologie. Pourtant, je veux connaître l’histoire. Je peux explorer votre présent en vous rendant visite, bien sûr, mais comment appréhender ce qui s’est passé ensuite ? Nous n’avons plus de livres, pas de récits, et l’histoire s’efface au fur et à mesure. La reconstruire à partir des traces matérielles et technologies ramassées dans les anciennes villes, étudier les objets abandonnés dans des sous-sols et les zones désertées, c’est la seule solution. Mais je n’avais ni la méthode, ni la curiosité, ni la bonne façon de regarder. C’est cela que je cherche dans les livres d’archéologie.

- Ça se tient, acquiesça le professeur. Et moi, dans tout ça ? Qu’attendez-vous de moi ?

- Eh bien… Je n’avais pas prévu d’établir un contact dans ce siècle. Mais je n’y arrive pas tout seul… J’ai vu ce qu’ont fait les hommes, j’ai scanné et lu plein de livres, j’ai acquis une méthodologie. Mais il me manque quelque chose. Une question à laquelle je ne sais toujours pas répondre. Or, répondre à cette question est fondamental pour reconstituer les rites, les coutumes, l’organisation des sociétés de mon passé et comprendre la révolution. Et surtout, elle pourrait m’aider à renverser le pouvoir en place, à changer la société de mon époque.

- Quelle question ? demandèrent en chœur Anna et le professeur.

- Oh… Une question toute simple, pour vous, je pense… Qu’est-ce que c’est, être un homme ? demanda le visiteur du futur avec un sourire maladroit.
 
Texte de Sophie Chatton, Toulouse (31), 2015



Lo mainadet qui volè vàder gran

 

La bibliotecària suu pic lo remetó. Qu'èra lo joen qui ne manlhevava pas qu'obratges d'arqueologia...

Lo purmèr còp que's presentè davant la Lucia tà la balhar los sons libes, lo son espiar que la pertoquè. N'èra pas tan lo blu deus sons uelhs mes aqueth pregond tristèr que s'i podè léger.

Òc ben qu'èra un òmi deus beròis : peu de lin, carradura atletica, que pareishè viéner tot dret deus país nordics enlà. Totun lo son anar deishava a pensar que la pena e'u pesava.

Que vienè tostemps lo dijaus au vrèspe, a setmana passada, tà tornar los sons libes e se'n tornar gahar d'autes. Que'n èra blua, la Lucia, deu véder tot solet pendent que prenè libes per mainat.

L'òmi aus libes d'arqueologia per mainat que l'intrigava mei anar mei.

 

Un dijaus d'octobre, mentre que'u vedè aprochà's deu taulèr, la soa curiositat qu'estó la mei hòrta:

- Adishatz, b'avetz un arqueologiassèr !

- Ah que quiò ! Qu'empassa tots los libes que'u pòrti, qu'ei ua vertadèra passion.

- Ètz arqueològue ?

- Pas briga, la soa passion qu'espelí quan anè a visitar lo site de Fâ dab la soa classa. E'u coneishetz ?

- Òc, segur que'u coneishi. Que'm sovieni quan lo Jacme Dassié e'u descobrí. E sabetz qu'ei en susvolant hromentars qu'a vist linhas mei claras au miei deus prats verds ?

- Bissè que quiò ! Quina descobèrta ! Com demoram au ras que i tornèm mantuns còps. Que i a tanben iniciacion a l'arqueologia peus mainats, pensatz donc, per eth qu'ei lo paradís !

- Quin atge a ?

- Qu'averà nau ans lo nau de genèr qui vien.

- E sabetz, pendent las vacanças de Marteror, dens l'espaci mainats, que hèm un talheròt intitulat : "La mia passion e jo" ? Qu'avèm besonh de gojatòts com lo vòste. Si voletz que'u podetz inscríver sus aquesta lista. Los mainats que deveràn parlar de la lor passion e si ei possible que haram viéner adultes especialistas tà discutir dab eths. Listas que son estadas distribuidas dens las escòlas. Lhèu ei dejà inscrivut ?

- Non, n'ei pas possible pr'amor qu'ei malaut e sovent ne pòt pas anar a l'escòla. Que'u ne parlarèi. Que pensi que i participaré dab plàser.

 

Aqueth dia, la Lucia ne'n sabó pas mei. Ne'n voló pas demandar mei, mes l'expression de la soa cara que vadó tan còrdolenta que comprenó lavetz que la situacion emocionau d'aqueth òmi èra tragica. Los sons uelhs que s'encrumín quan prononciè lo mot "malaut”. Que pensè que devè estar ua malaudia de las meishantas.

- Que m'agradaré hèra de har coneishenças dab lo vòste hilh. E poderetz viéner un dijaus dab eth ?

- Malurosament qu'èm separats la mair e jo e lo hilh ne l'èi pas qu'a dimenjada passada.

Mei que n'aprenó sus aqueth òmi mei qu'averé volut ajudà'u. Que sabè qu'ateneré dab impaciéncia lo dia on tornaré tà la bibliotèca

 

Dus setmanas après, lo dijaus au vrèspe, darrèr deu taulèr estant, la Lucia que vedó l'òmi que tirava de cap ad era.

- Adishatz, que volerí inscríver lo hilh au talheròt. Qu'èra tan estrambordat quan li perpausèi que nse'n parlè tota la dimenjada. Que cerquè libes e magazinas tà's préner e que comencè d'escríver un tèxtonet tà contar la soa passion. Mercès, mercès plan, que serà per eth un gran moment de bonaür. Que me'n vau causir d'autes libes.  

- Que n'avem navèths : "Amic de l'arqueologia", "Archeo-Animau", "Arqueologia ua istoria shens fin" e " Un còp èra l'arqueologia".

En fèit, la Lucia qu'avè demandat libes dens las bibliotècas a l'entorn tà har plaser au papà e sustot au son mainadet.

Ne gausè pas demandar novèlas de la santat deu petit.

Après l'inscripcion, que la tornè la lista e que se n'anè tà préner navèths libes. Era, que s'esdeburè tà'u léger : atau que s'aperava Cédric Berthelaud, qu'avè ueit ans, qu'èra a l'escòla de Talmont e la soa passion qu'èra l'arqueologia, çò que sabè dejà.

Adara qu'èra segur que vieneré, que comencè donc de bastir castèths en l'aire. Que sabè qui contactar. Que calè qu'aqueth jorn estossi deus meravilhós peu mainadet.

Dus setmanas que s'escorrón. Aqueth dijaus non vienó pas arrés tà cercar libes d'arqueologia. Mei l'òra deu barrament qu'apressava, mei que còrtransiva. Que'u s'apoderè ua angoisha pregonda. Segur, aquesta abséncia qu'entristejaré la soa serrada lhèu los dias a viéner.

 

L'endedia au matin, la Lucia que vedó entrar ua dauna, joena, lesca, lo peu saure, qui èra caralonga. Que's hasó en davant d'un pas mau-segur. Que pausè dus libes suu taulèr.

- Adishatz, que ve'us torni de las parts deu sénher Berthelaud.

- Adishatz, b'ètz la mamà deu Cédric !  

- Non, jo que soi Evelina, la pariona deu son papa. Qu'ei tostemps eth qui vien tà préner libes peu Cédric mes despuish dimars que demora a Bordèu a l'espitau.

- Ei malaut ?

- Non, qu'ei au capcèr deu hilh qui ei ospitalizat tà ensajar navèths suenhs.

- Ei ua malaudia grèu ?

- Òc, hòrt grèu, qu'a ua tumor au cervèth, ne pòt pas estar operat.

- Praubin ! Que me'n sap mau.

La Lucia que s'esblasí, ne s'atenè pas a ua tan maishanta novèla. D'escòp, que sentí un gran vueit interior, que's devó assèder.

- Peu moment ne sofreish pas tròp, qu'ei hèra coratjós e plea de vita e d'espèr. La soa passion per l'arqueologia qu'ei un remèdi miraculós.

- Avetz l'espèr d'ua guarison ?  

- Lo Florian, lo papa e jo que'u nse'n volerem miar tad America, d'acerà estant que poderem ensajar autes suenhs qui n'existeishen pas aquiu. Solament la mair ne'n vòu pas enténer a parlar !

Que haucè las espatlas e potegè tà exprimir lo son immense desarrei.

- Uei lo dia, lo mei important peu Cédric qu'ei de participar au vòste encontre : "la mia passion e jo", que caleré que tornèssi amassar fòrça tà har aqueth talhèr.  

Qu'ei mei que segur, ce pensè la Lucia. Que demorava quate setmanas tà har d'aqueth dia un moment excepcionau peu mainadet. Que calè qu'avossi çò de mei beròi.

 

Mentre que l'Evelina s'encaminè de cap a la pòrta, la Lúcia que sentí que deishava darrèr era ua arralha on un sentit de despoder, ua delèra de bramar a l'injustícia que's mesclavan dab ua dolor quasi paupadera, un treishaguèr indescriptible, mes sustot ua fòrça suberumana tà non pas deishar paréisher arren.

La Lucia que'n demorava tot partvirada. Que'u gahè un gran flaquèr. Que sentí las lagremas a pojar mes que calè que s'arregahèssi. Adara que calè que tribalhèssi a braç virats tà que tot sia perfèit peu Cédric lo dia "D".

 

La quinzena seguenta, ne vedó pas passar lo temps. Qu'avó mantuas cuentas dab l'organizacion deu talheròt. La lista deus participants qu'èra plea. Dètz mainats que vienerén tà parlar de la lor passion : quate musicians, tres pompós, dus agricultors e un arqueològue. Qu'avè trobat un adulte per tots los mestièrs. Tà çò deu Cédric que grandosegè. La suspresa que seré de talha.

Lo dijaus just abans las vacanças qu'avó la cara en gaujor quan lo Florian entrè dens la bibliotèca. Segur qu'èra amagrit mes un sorríser que l'enlugrejava lo visatge.

- Adishatz, que soi tan gai de'vs tornar véder. Que vivom moments hòrt mauaisits. Peu moment qu'ei fenit. Lo Cédric que va miélher. Qu'a plan tribalhat tà presentar la soa passion aus sons amics. Dissabte que poderà causir los sons libes eth medish. Que'vs mercegi per aqueth suberbèth dia que viverà. Ne coneishi quitament pas lo vòste prenom!

- Lucia, que m'apèri Lucia. Que'm triga d'encontrar au vòste hilh. Que soi tan urosa d'enténer que va plan. A dissabte donc.

 

Los mainats que comencèn d'arribar acompanhats peus pairs. L'espaci joenessa que's pleava. Los adultes representant los diferents mestièrs qu'arribavan : Valentin lo musician, Miquèu lo pompós, Robèrt l'agricultor. Ne mancava pas sonque l'arqueològue e lo Cédric.

La Lucia qu'espiava la soa mòstra, cinc minutas enqüèra. La pòrta que s'obrí. Que'us vedó, tots tres, que n'anèn man e man, lo mainat au miei.

Que s'aviè de cap a eths. Que saludè l'Evelina e lo Florian. Que s'abaishè tà préner la man que l'aparava lo mainat. Alavetz que demorè desemparaulada. N'avè pas jamei vist un èste tan luminós.

Devath lo bonet roi qui'u cobriva lo crani, un visatge d'ua netetat irreau, un tint diafan. Las subercilhas qu'avèn desapareishut.

Quan se plantè los uelhs en los sons que demorè escopitada. Los sons uelhs qu'èran d'un blu que n'avè pas jamei encontrat. Que i vedó dus frinestòts obèrts suu cèu. Aqueth mainadet qu'avè quauquarren vertadèrament especiau. Lo son còs, lampret, qu'èra aquiu, davant era, mes dens lo son espiar que la sembla entervéder l'en delà. Qu'èra un ànjol.

- Adishatz dauna Lucia, mercès per aqueth bèth present, mila mercès, qu'ei un gran dia per jo.

Qu'èra tan trebolada qu'avè la votz qui tremolava d'emocion.

- Adishatz Cèdric, que soi tan, tan urosa de t'encontrar. Dab lo pair sovent qu'avem parlat de tu, que soi en gran gaujor que t'agis podut juntar a nosautes

 

La recepcion que podè començar. Los mainats que parlèn ad arron de la lors passions respectivas. Los adultes concernits que'us balhèn informacions sus lors mestièrs. Finaument que vienó lo torn deu Cédric. Tot timide qu'èra, que's retregè, quasiment estujat darrèr deus pairs. Que n'avè hartèra deus que l'espiavan dab insisténcia. Quiò, qu'avè un bonet, quiò qu'èra blanc com un linçòu. Lavetz averé calut que cridèssi au monde qu'èra malaut ?

- Que m'apèri Cédric. La mia passion despuish que soi petitonet qu'ei l'arqueologia. Que vòli vàder gran tà estar un arqueològue, disem un arqueozoologue pr'amor que m'interèssan las relacions deus òmis dab los animaus.....

Que paraulejava, mainats, adultes, tots que l'escotavan en badant. Arrés n'averé gausat copà'u la paraula. Los sons uelhs hueguegèn, las gautas qu'enrosín. La soa cara qu'arrajava un bonaür deus grans.

- Òc, mes abans tot que devi vàder gran.

Per eth qu'èra la condicion purmèra. Qu'èra pleament conscient de la soa malaudia. Qu'ac sabè, shens un guariment totau ne vaderé pas gran donc ne seré pas jamei un arqueozoologue.

Un òmi d'atge que's quilhè, que's hasó en davant de cap au Cédric, silenciós. Que'u pausava la man dreta suu bonet.

- Gran ! Que n'ès dejà. Dens lo ton còr, dens la toa amna, dens lo ton esperit qu'ès lo mei gran de tots nosautes. Qu'èi ua proposicion tà't har. E t'agradaré viéner dab jo tà subervolar lo site deu Fâ ? Solide, ne pilotarèi pas, un amic qu'ac harà, mes que i serèi tà't har descobrir lo Fâ vist deu cèu. Ne seràs pas desahidat. Que soi lo Jacme.

Tan urós qu'èra lo Cédric, qu'abracè las camas de l'òmi d'atge, lagremas que colavan sus las soas gautas mentre qu'un sorríder florejava suus pòts.

L'emocion qu'èra au mei haut.

 

Lo temps passè : quinzenats, mes, pas nada visita deu Florian ni de l'Evelina a la bibliotèca.

Quauques dias abans nadau, lo Cédric susvolè lo Fâ. La Lucia qu'ac aprenó deu Jacme. Lo mainat qu'èra atequit. N'avè pas mei la fòrça tà marchar. Lo pair que'u devó portar. Acerà haut, pendent l'òra deu vòl, lo son visatge tan triste que s'enlugregè. Après lo son partir, lo Jacme que's desglarè en plors.

- Aqueth mainadet ne vaderà pas jamei gran. Ce disó lo Jacme.

 

Heurèr qu'arribè, un dissabte matin la Lucia que vedó lo Florian e l'Evelina suu portalèr. Que

comprenó de tira, en vede'us en·heishats. Era, que s'arrapava au son braç, los uelhs esconuts darrèr lunetas negras. Que la balhèn l'impression de lutà's dab ua arruhèca invisible. Lo Florian que pausè los dus libes suu taulèr.

- Qu'ei fenit, lo Cédric que se n'anè lo ueit de genèr. Quina sòrta trufandèca ! Eth qui volè vàder gran, n'avó pas solament nau ans. Que's morí lo dia abans lo son aniversari. Que hasó a las estòrças dab lo mau dinc a la fin. Qu'estó tan coratjós, un gojatòt coralut. Que'm deishè açò per vos.

Lo Florian que l'aparè ua envolòpa blua.

D'un blu que la brembè lo blu deus sons uelhs. Que s'engorgossí. Las mans tremolantas, que l'obrí, que se'n dè entà non malastrusir-la. Qu'èra conscienta d'aver un tesaur dens las mans. A l'interior que i avè ua huelha blanca, que la despleguè. L'escritura qu'èra de las berojàs, uèra, blau d'azur. Que lejó.

 

Lucia,

Segur ne me'n voleretz pas de vs'aperar Lucia. Qu'ètz ua lutz. Qu'èratz estada la mia lutz.

Qu'èratz estada la lutz qui enclarí los darrèrs mes, los darrèrs dias de la mia vita tròp brac.

Gràcias a vos que podèi volar, véder lo site de Fâ d'acerà haut, qu'èra meravilhós.

Qu'estotz tanben la mia lutz a la bibliotèca. Aqueth dia que gausèi har cap a l'espiar deus autes,

que'us gausèi parlar e qu'encontrèi lo Jacme.

Mercès, mercès plan Lucia, que m'ei degrèu de partir. La vita que m'agradava tan. Los pairs que

seràn tan tristes, siatz la lor lutz, qu'averàn daun de vos tà mestrejar lo lor treishaguèr.

Adiu Lucia, ne vaderèi pas jamei gran. La grana lutz que m'apèra.

Cédric

 

Que'us aparè la letra. Que calèva que la lejossin.

Atau que sabè la mort que'u gaharé lèu, ce pensè la Lucia. Alavetz que comprenó lo sens de "vàder gran” dens l'esperit deu mainadet. Peu Cédric, "vàder gran” qu'èran dus mots magics tà non pas emplegar "guarir” o "víver”. "Guarir” que'u hasèva tornar a la soa malaudia, tà çò qui ei de "víver”, la mort qu'arrodejava a l'entorn... Que volè vàder gran e sonque tà estar un arqueozoologue.

La Lucia ne podó pas està's de plorar.

Texte de Marylène Couillaud, Casteide-candau (64), 2015


Le recueil de nouvelles "Coups de théâtre à la bibliothèque" est également disponible, au prix de 8.00 €, sur le site de l'éditeur Le Griffon Bleu.

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